Invitation soutenance
Je suppose qu’il y a des évènements que l’on se doit d’annoncer sur son blog…
Je soutiens ce vendredi 9 mars à partir de 14h15 ma thèse de doctorat et vous y êtes cordialement invités. La soutenance aura lieu en Salle 236 à l’École Normale Supérieure, 29 rue d’Ulm 75005, Paris.
Si vous débarquez vers 18h, vous participerez sans doute au moment le plus important de la cérémonie i.e. le pot.
Sérieusement, vous devriez venir parce que je risque de quitter la France dans les (deux) mois qui viennent et ça me fera plaisir de voir/revoir les lecteurs de ce blog.
Je vous mets ci-après l’annonce officielle avec titre, jury et résumé.
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Vous êtes cordialement invité à la soutenance de la thèse de M. Mouhamadou el Hady Ba intitulée :
« L’interface Langage/Pensée »
La soutenance aura lieu le vendredi 9 mars 2012 à partir de 14h 15 en Salle 236 à l’École Normale Supérieure, 29 rue d’Ulm 75005, Paris.
La thèse sera défendue devant le jury composé de :
- M. Alain LECOMTE Professeur de Sciences du Langage à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis
- Mme Gloria ORIGGI Chargée de Recherches au CNRS
- Mme Anne REBOUL Directrice de Recherches au CNRS Institut des Sciences Cognitives de Lyon
- M. François RÉCANATI Directeur d’Études à l’EHESS. Directeur de la thèse
- Mme Isidora STOJANOVIC Chargée de Recherches au CNRS
Résumé de la thèse :
Nous défendons la thèse selon laquelle le système linguistique de notre esprit encode des règles permettant de manipuler directement des représentations mentales dotées d’un contenu sémantique.
Après avoir justifié dans une partie préliminaire d’exclure de notre étude le langage des animaux non humains et établi la pertinence a priori d’une dichotomie système linguistique/système conceptuel, nous procédons en trois étapes.
Nous explorons d’abord la vision des formalistes du début du XXe siècle qui soutenaient que les langues naturelles étaient un masque pour la pensée. Nous y voyons une impasse dont il y a deux échappatoires possibles. La première, empruntée par Montague et Lewis, pose que la réalisation du projet frégéen passe par l’introduction de nouveaux outils logiques. Nous lui reprochons son désintérêt pour la plausibilité cognitive. Avant que d’être des structures mathématiques, les langues naturelles sont des émanations de notre psychologie. Il faut donc intégrer la description logique de nos langues naturelles et celle de notre appareillage cognitif si l’on veut fournir une théorie de l’interface langage/pensée.
La seconde échappatoire est empruntée par Grice et a donné naissance à la pragmatique. Elle ne rejette pas la formalisation mais vise à la compléter avec une logique de la conversation. Cette logique intègre les productions linguistiques dans un cadre conversationnel et montre comment nous nous servons de règles générales de rationalité pour aller au delà des contraintes posées par le sens littéral. Quoique le cadre gricéen ait connecté le langage et la pensée, nous soutenons que cette connexion n’est pas suffisante pour nous donner une caractérisation satisfaisante de l’interface langage/pensée.
Dans la dernière partie de cette thèse, nous nous servons des travaux de Chomsky pour développer une théorie unifiée de l’interface langage/pensée dont nous montrons qu’elle rend compte des données neuropsychologiques concernant le traitement linguistique. Nous mettons à l’épreuve cette théorie en l’appliquant au problème des implicatures enchâssées et terminons en esquissant ses applications possibles en traitement automatique des langues naturelles, à la clarification de l’hypothèse du langage de la pensée et à la distinction sémantique/pragmatique.
La vérité selon Tarski
Il y a une ou deux semaines, j’ai fait ce rêve étrange où Hilary Putnam m’admonestait en marmonnant que les jeunes ne lisaient plus Tarski. Dans mon rêve, il marchait devant suivi de mon DR et je leur courrait après en criant “Yes I did read Tarski, I’ve tried anyway” et j’étais profondément mortifié que mon DR garde le silence.
Hilary, ce post est pour toi…
………….
Lorsque dans le Tractatus… (4.024), Wittgenstein note : « Comprendre une proposition, c’est savoir ce qui a lieu quand elle est vraie. (On peut donc la comprendre sans savoir si elle est vraie) », il exprime la place centrale accordée, au moins depuis Frege, à la notion de vérité dans les travaux sur l’analyse du langage, qu’il soit ordinaire ou formel. Le problème, c’est que cette notion de vérité, tout comme la plupart des notions sémantiques n’était à l’époque pas formellement définie. En ce qui concerne la notion de vérité, il reviendra à Tarski d’en donner une caractérisation mathématique précise.
La question: « qu’est-ce que la vérité ? » pourrait sembler relever de la métaphysique plutôt que de la logique ou bien de la philosophie du langage mais si l’on a comme critère de compréhension d’une proposition la capacité à en donner les conditions de vérité, il devient crucial de définir précisément ce que l’on met dans cette notion de vérité. Pour commencer, Tarski pense qu’il faut renoncer à voir la vérité de manière absolue sans circonscrire soigneusement l’univers du discours ; ce qu’il se propose de caractériser, c’est la vérité dans un langage. La procédure de Tarski pour définir la notion sémantique de vérité consiste à prendre en considération un langage-objet L et un métalangage qui contient ce langage objet L. Ce qu’il s’agit de définir, c’est ce que ça signifie pour une proposition du langage-objet L que d’être vrai. Sachant que le métalangage contient tout le langage-objet; son vocabulaire tout comme sa grammaire, la solution adoptée par Tarski consistera à construire dans le métalangage un prédicat qui ne s’appliquerait aux propositions du langage-objet que si ces dernières sont vraies. Tarski montre qu’un tel prédicat du métalangage devrait lui-même satisfaire ce qu’il nomme la convention T. Cette convention pose qu’un prédicat ‘Tr’ appartenant au métalangage est une définition adéquate de la vérité si le système déductif de la métathéorie prouve:
(a) toutes les phrases obtenues à partir de l’expression ”Tr(x) si et seulement si p” avec ”x” qui nomme une proposition quelconque du langage objet et ”p” la traduction de cette phrase dans le métalangage
(b) la phrase ”pour tout x, si Tr(x) alors x appartient au langage objet”
Comment le fait que le prédicat ‘Tr’ satisfasse la convention T nous permet-elle de dire que ce prédicat est une définition adéquate de la vérité? Pour le voir, penchons nous un peu sur les deux conditions de la convention T. La seconde condition, est une condition de clôture qui s’assure que le prédicat ‘Tr’ s’appliquera uniquement à des propositions du langage-objet. Quelle que soit par ailleurs la propriété dont ce prédicat permet de définir l’instanciation sur les objets qu’il prend, la condition (b) nous assure d’ores et déjà que nous nous limiterons strictement à l’extension du langage-objet.
La condition (a) nous dit que le système déductif de la métathéorie doit prouver toutes les phrases obtenues à partir de l’expression ”Tr(x) si et seulement si p”. Le ”si et seulement si p” nous assure que le prédicat Tr n’associe pas seulement à chaque proposition ‘x’ du langage-objet une traduction dans le métalangage mais une traduction dont nous savons dans le métalangage qu’elle est vraie. Seulement, si la condition (a) nous dit que Tr ne prend que des propositions dont la traduction dans le métalangage est vraie, cela veut dire que pour toute proposition x du langage-objet, on a Tr(x) si et seulement si x est vrai. Cette condition est donc suffisante pour nous garantir que le prédicat ‘Tr’ ne s’applique qu’à des propositions vraies du langage-objet. Par ailleurs, étant donné que l’intégralité du langage-objet et de ses règles est contenue dans le métalangage, toutes les propositions du langage-objet sont traduisibles dans le métalangage. En particulier, toutes les propositions vraies de L ont une traduction dans le métalangage. Et si les règles qui prévalent dans le langage-objet sont contenues dans le métalangage, alors, la traduction d’une proposition x telle que x est vraie dans le langage objet nous donnera nécessairement une proposition p vraie dans le métalangage. De ce fait, la condition (a) de la convention T nous garantit bien que le prédicat ‘Tr’ s’appliquera à toutes les phrases vraies de L et à elles seules.
Parlons d’une dernière propriété de la définition de la vérité par Tarski. Le prédicat de vérité tel que défini par Tarski échappe aux antinomies sémantiques du genre du paradoxe du menteur. Pour comprendre comment la démonstration de Tarski échappe au paradoxe du menteur, nommons ‘c‘ la phrase soulignée du paragraphe suivant de ce texte.
c n’est pas une phrase vraie.
Étant donnée la manière dont nous avons spécifié ce que le nom ‘c‘ désigne, il semblerait que nous puissions écrire:
(a) ”c n’est pas une phrase vraie.” = c
En partant de (a), il semble que nous puissions intuitivement accepter la vérité de (b) :
(b) ”c n’est pas une phrase vraie.” est vrai si et seulement si c n’est pas une phrase vraie
De (a) et de (b), suit la contradiction suivante:
c est une phrase vraie si et seulement si c n’est pas une phrase vraie.
Si la reproduction d’un tel paradoxe est impossible dans le système tarskien, c’est grâce à la soigneuse distinction qu’opère Tarski entre le langage-objet et le métalangage. Nous avons vu que les prédicats susceptibles d’être accepté comme caractérisation formelle de la vérité dans un langage L donné n’appartiennent pas à L mais à un métalangage contenant L. De ce fait, la contradiction ne peut pas être construite dans L.
Tarski s’intéressait aux langages formels. Dans son essai sur la vérité, il affirme que: « La possibilité même d’un usage non contradictoire de l’expression ‘phrase vraie” qui soit en harmonie avec les lois de la logique et l’esprit du langage ordinaire semble être très douteuse, et par conséquent le même doute s’attache à la possibilité de construire une définition correcte de cette expression. » [Tarski 1935/1956] Tarski était donc pour le moins sceptique quant à la possibilité d’utiliser ses propres travaux dans l’analyse de nos langues naturelles. Davidson le fera cependant.
Phersv sur Dummett
Je tuerais père et mère* pour avoir le talent qu’a Phersv de résumer en un post la pensée d’un auteur sans rien laisser de coté ni être verbeux. Si j’avais essayé de restituer la pensée de Dummett, j’aurais écrit une quinzaine de pages et ç’aurait été moins bon que ce qu’il a fait. Courrez-y.
*Pas les miens cependant
Sir Michael Dummett
Michael Dummett vient de mourir.
On dit souvent que les philosophes analytiques ne se préoccupent pas vraiment de la vie de la Cité se contentant de technicités oiseuses. En tant qu’exégète de Frege et philosophe du langage, Dummett était tout ce qu’il y a de plus analytique comme philosophe mais en même temps il s’est toujours intéressé aux problèmes de son époque retardant la publication de son premier livre de plusieurs années parce qu’il trouvait plus urgent de s’occuper du racisme en Grande Bretagne que de choses abstraites:
His first major publication, Frege: Philosophy of Language (1973), appeared when he was at the comparatively ripe age of 48. One reason why it had not appeared earlier was that he had made a conscious decision to pursue what he conceived as his duty to oppose the racism that had become manifest in Britain. He completed the book when he reluctantly concluded that he no longer had any significant contribution to make to the fight and felt justified in returning to “more abstract matters of much less importance to anyone’s happiness or future”. He commented in the book’s preface on the deep shock of having discovered, some years previously, that Frege himself, whom he had always revered “as an absolutely rational man”, was a virulent racist. “From [this discovery],” he wrote, “I learned something about human beings which I should be sorry not to know; perhaps something about Europe, also.”
En plus de ses travaux en philosophie, il a écrit sur des sujets aussi divers que le tarot, l’immigration, les systèmes de vote ou le catholicisme. Une des choses que j’aime chez lui, c’est que quand il écrivait dans des domaines extra-philosophiques, il ne se prévalait pas (comme peuvent le faire certains philosophes français) de sa qualité de philosophe. C’est en tant que citoyen conscient de ses devoirs qu’il le faisait, pas en tant qu’oracle détenant la vérité. J’avais beaucoup d’admiration pour lui, non seulement pour ses travaux en philo mais également pour l’exigence éthique qu’il avait de ne pas s’enfermer dans sa tour d’ivoire.
Une lecture de Montague
Je sais que ça vous semblera fou mais j’ai vraiment lu Formal Philosophy. Voici ce que j’en ai tiré (LeProgrammeMontagovienDec2011 .pdf) à l’aune de mes propres préoccupations ; une trentaine de pages presque sans aucun symbole logique. Si ça vous intéresse, vous pouvez télécharger le texte. Si vous le lisez, ça m’intéressera vraiment de savoir ce que vous en pensez. Je ne suis vraiment pas susceptible donc, je ne me formaliserai pas si vous me dites que c’est totalement nul (même sans argumenter
) et vous serai reconnaissant de votre appréciation quelle qu’elle soit.
Philosopher en Afrique La Suite
A la demande générale donc…
Notez que ceci est un compte rendu fait de mémoire quelques jours après que j’ai assisté à cette présentation. J’ai souvent une très mauvaise mémoire et ai tendance à n’écouter que le tiers de ce qui se dit devant moi. Je ne prétends donc ni à la fiabilité, ni à l’exhaustivité, ni même à l’objectivité.
Françoise Balibar qui est à la base une physicienne avait vraiment l’air de regretter que Abdoulaye Élimane Kane ne fut pas présent ce soir là. Apparemment elle avait été fascinée par son papier sur les systèmes de numérations africains, la manière dont ils utilisent des éléments mystiques tout en encodant par ce biais des catégories mathématiques et rationnelles. L’une des choses que montre AEK dans son papier, c’est que même s’il y a une très forte dimension symbolique dans beaucoup de systèmes de numération africains, il y a également une certaine conscience de la dimension artificielle et construite de ces systèmes de numérations. Les africains seraient donc constructivistes plutôt que platoniciens en ce qui concerne l’ontologie des nombres.
Après Balibar, c’est Bachir qui a pris la parole pour expliquer la raison de ce numéro spécial. Apparemment, c’est lui qui était à l’initiative de cette publication. Il lui semblait assez peu normal qu’alors que deux grandes encyclopédies consacrées à la philosophie africaines étaient parues ces dernières années dans le monde anglophone et que beaucoup de facs US recrutaient activement des philosophes africains afin de diversifier le cursus de leurs étudiants et leur ouvrir de nouvelles perspectives, il ne se passe rien dans les facs françaises qui après tout avaient formé la plupart des penseurs africains. Ce qui lui paraissait important c’était de présenter à un public francophone certains vétérans comme Amadou Ndaw et Hountondji, d’introduire à la pensée de certains des penseurs africanistes* les plus originaux comme Kwasi Wiredu et Lewis Gordon mais également de présenter des jeunes qui travaillent dans le domaine et qui n’ont pas les mêmes préoccupations que la génération revendicatrice qui a vécu la colonisation. Bachir a également répondu à une remarque que je lui avait fait la veille à savoir qu’une philosophie n’avait peut être pas à être « africaine » Pour autant que je me souvienne il avait trois arguments pour une telle activité :
- Si l’inquiétude philosophique est essentiellement humaine, il n’y a pas de raison qu’elle n’ait pas également sévi en Afrique
- Il y a effectivement une expérience africaine spécifique que l’on peut étendre pour y inclure celle de la diaspora
- L’Afrique et les langues africaines sont l’occasion d’un décentrement qui permet de distinguer ce qui est universel de ce qui est spécifiquement indo-européen dans les catégories philosophiques traditionnelles. Apparemment, Wiredu a mis en œuvre une telle philosophie linguistique en regardant comment des problèmes philosophiques comme celui du rapport corps-esprit s’expriment ou se dissolvent en Akan. Notez que cette idée se trouvait déjà chez Nietzsche, Whorf, Kagamé ou Benveniste.
Séverine Kodjo-Grandvaux a également insisté sur le décentrement qu’apportent les philosophes africains. Elle a essayé de tenir ensemble deux choses. D’une part le fait que les philosophes africains, du fait de leur origine et de leur culture apportent souvent un décentrement en questionnant des catégories qui paraissent aller de soi pour quelqu’un qui a toujours baigné exclusivement dans les sociétés européennes. D’autre part que ce sont d’abord et avant tout des philosophes qui ont souvent la même formation que les philosophes français classiques, ont suivi le même cursus et s’intéressent aux mêmes questions. Du coup, elle considère que les philosophes français devraient lire leurs collègues africains non pas comme ils liraient des textes exotiques mais comme ils liraient des collègues qui se trouvent avoir un horizon parfois différent du leur mais appartenant essentiellement au même monde.
Bidima a longuement présenté son papier. L’une des rares choses que j’ai retenu de son discours est le reproche qu’il fait aux philosophes africains de ne pas s’être mis sous la tutelle de Wittgenstein qui avait cette remarque selon laquelle faire de l’ethnologie pour un philosophe, ce n’est rien d’autre que de pendre de la distance pour voir les choses de manière plus objective. Il semblait vraiment choqué que les ethnophilosophes, Tempels en tête ne se soient pas défendu en utilisant cette remarque qui date de 1940 soit cinq ans avant la parution du livre de Tempels ! Bidima ne semble pas réaliser que Wittgenstein était, dans les années 40, un excentrique qui écrivait en allemand des choses ésotériques à destination d’une petite tribu vivant à Cambridge et parlant anglais. Il aurait déjà été étonnant que les philosophes français le connaissent sans parler de philosophes africains et africanistes qui avaient sans douté été nourri au lait de Kant et de Hegel et qui, pour la plupart, ne s’intéressaient pas du tout à la logique mathématique. Ok, je suis un peu injuste, Bidima était également choqué que certains travaux de Merleau-Ponty ne soient jamais évoqués par les mêmes penseurs africains. J
Jean Pierre Dozon a également parlé, regrettant certains manques de ce numéro. Il lui semblait qu’il manquait singulièrement deux choses : comment penser la nation en Afrique après le Rwanda et, dans une moindre mesure, la Côte d’Ivoire ; quelle signification philosophique donner au bouillonnement esthétique qui envahit les villes africaines que ce soit en musique, dans l’art pictural ou dans d’autres domaines.
Le directeur de l’Aupelf-Uref a tenu un discours très politique et très agréable à écouter. Je l’ai écouté avec plaisir et en ai oublié le contenu dans l’instant**
……………
* Je mets africanistes parce que certains d’entre eux ne sont pas africains, ni même noirs.
** Voici comment on perd ses futures subventions de l’Aupelf-Uref
Philosopher en Afrique
Le dernier numéro de la revue Critique est consacré au thème « Philosopher en Afrique » et a été cordonné par Souleymane Bachir Diagne. En fait, parmi les 13 articles du numéro, pas moins de 4 sont écrits par des gens qui ont été mes profs à Dakar. Alassane Ndaw était déjà à la retraite quand je suis arrivé.
A l’occasion de la parution de ce numéro, il est organisé le vendredi 16 septembre à 18h (à la Résidence Lucien Paye de la Cité Universitaire) une table ronde avec entre autres Bachir, Françoise Balibar (qui est accessoirement philosophe en plus d’avoir joué dans deux films
) et Jean Godefroy Bidima. Je pense que ce sera passionnant et j’y serai. Si vous y allez, faites-moi signe pour qu’on se revoit/fasse connaissance.
Dans l’absolu, je ne suis pas super fan des débats sur la philosophie africaine genre Hountondji l’europhilosophe vs Kagame l’ethnophilosophe. Il me semble que ce sont des débats qui avaient toute leur pertinence au moment de la décolonisation et qui sont à présent dépassé. Ce qui me passionnerait, ce serait de voir comment les philosophes africains actuels utilisent les connaissances actuelles et éventuellement leur enracinement local pour développer des pensées originales sur l’organisation politique, les problèmes sociaux qui les concernent, voire même la métaphysique. J’ai toujours pensé par exemple qu’un article sur la méca q, la génétique ou la logique écrit par un philosophe actuel vivant à Dakar ou à Abidjan dans une revue de Ouagadougou, c’est surtout aussi ça la philosophie africaine. Pas le sempiternel débat sur la légitimité de nommer « philosophie » la systématisation par le RP Tempels de la vision du monde des Bantous. Mais justement, il me semble que le simple fait que le titre du numéro spécial soit Philosopher en Afrique plutôt que La Philosophie Africaine peut nous laisser espérer que les articles ne sont pas purement réactifs. Je vous dirai ce que je pense du numéro quand je l’aurai lu. Je crois savoir déjà que Bachir devrait parler vendredi du Serment des chasseurs du Mandé et de sa possible exploitation pour promouvoir une philosophie des droits humains d’inspiration africaine.
Quoi qu’il en soit, le vendredi 16 septembre peu avant 18h, je suis à la résidence Lucien Paye de la Cité Universitaire de Paris ; faites-moi signe si vous y êtes, ça me fera plaisir. ET venez nombreux, y a un pot à la fin.
Sur l’hypothèse Sapir Whorf
Comme promis…
Stricto sensu, l’hypothèse Sapir-Whorf n’est pas une hypothèse mais une thèse. C’est Hoijer, un étudiant de Sapir qui ainsi baptisé la thèse partagée par Sapir et Whorf. Une vision répandue voudrait que ce ne soit là qu’un crackpot promu par cet amateur de Whorf et avec lequel son maître Sapir ne serait pas totalement d’accord. Je crois cependant que cette manière de voir est fausse. Sapir a certes des moments où il souligne que le déterminisme linguistique est peut-être naïf mais nous verrons qu’il était bien un partisan de cette thèse. Étant donné que Whorf a toute sa vie travaillé dans les assurances alors que Sapir était un respectable prof de linguistique d’anthropologie à Yale, il est tentant de les opposer et d’attribuer les idées farfelues au premier. Mais c’est doublement injuste. D’abord parce qu’il suffit de lire Sapir pour voir qu’il partageait bien les thèses de Whorf. Ensuite parce que même si Whorf n’a jamais accepté de poste académique, ce n’était pas un lunatique mais bien un distingué linguiste qui, quoiqu’on puisse penser de sa thèse favorite, a fait des contributions très valables au domaine.
Pour le moment, nous pouvons définir l’hypothèse Sapir Whorf comme la thèse selon laquelle les langues que nous parlons déterminent notre appréhension du monde à un point tel que des locuteurs de langues différentes pourraient ne pas du tout percevoir une même réalité de manière congruente et pourraient être dans l’impossibilité de se mettre d’accord sur la bonne manière de conceptualiser le même fait objectif. Des locuteurs de deux langues radicalement différentes auraient des conceptualisations conflictuelles et incommensurables d’une même réalité.
Depuis Chomsky, il est accepté que le langage est une faculté biologique commune à tous les humains. Au niveau de la pensée, il est censé y avoir un soubassement unique et universel qui permettrait d’expliquer l’apparente diversité des langues humaines. C’est cette vision biologique, universaliste qui explique que l’hypothèse Sapir Whorf (HSW) soit tombée en désuétude et ait été, non pas réfutée, mais ridiculisée par Pullum (1991) et Pinker (1994)*. Sapir et Whorf avaient une vision diamétralement opposée du langage. D’une part, Sapir au moins soutenait que le langage est un système symbolique indépendant de la biologie. D’autre part, ils pensaient tous les deux que ce système symbolique rétroagit sur la biologie en déterminant non seulement notre pensée mais également notre perception directe du monde.
On peut considérer que HSW se décompose en trois thèses :
Le structuralisme : Le modèle ici est celui d’une formalisation mathématique. Il n’y a pas grand sens à considérer des théorèmes indépendants du formalisme dont ils sont dérivés. Selon les axiomes dont nous partons et les règles de dérivation que nous acceptons, nous aboutissons à des théorèmes nécessairement vrais mais qui ne le sont qu’en vertu de notre acceptation de l’axiomatique en question. C’est donc la structure toute entière qui est importante pas seulement ses développements locaux. De la même manière, nous dit Sapir, le langage est « une organisation symbolique créative et autosuffisante » comparable aux mathématiques en ceci qu’au fil du temps elle s’élabore en « un système conceptuel autosuffisant qui préfigure toutes les expériences possibles compatibles avec certaines limitations formelles acceptées. » Notons donc que le langage ne préfigure QUE les expériences possibles compatibles avec lui et non toutes les expériences possibles. Whorf avait également cette même vision structuraliste du langage. Cela transparait par exemple quand il écrit que « Les phénomènes linguistiques sont des phénomènes d’arrière plan dont les locuteurs ne sont pas conscients (…) Ces structures automatiques et involontaires du langage ne sont pas communes à tous les hommes mais sont spécifiques à chaque langue et constituent le coté formalisé de la langue ou sa « grammaire » -un terme qui inclut bien plus que la grammaire que nous avons apprise dans les manuels (…) »
Le déterminisme : Le système symbolique formel qu’est le langage détermine strictement nos pensées possibles voire même notre perception. Pour Sapir, tout comme pour Whorf, il nous est impossible d’entretenir des catégories conceptuelles qui ne seraient pas contenues dans les possibilités permises par notre langue. En ce qui concerne la perception, les paires minimales montrent bien comment la langue rétroagit sur l’audition. Par exemple le locuteur du français fera parfaitement la différence entre les sons /v/ et /b/ et ne remarquera même pas la similitude entre les mots brille et vrille. Un locuteur monolingue de l’espagnol en revanche aura du mal à percevoir la différence entre ces deux mots parce que dans sa langue, /v/ et /b/ ne constituent pas une paire minimale** i.e. qu’il n’y a aucun mot dont la seule différence est le remplacement de l’un de ces sons par l’autre. C’est le même déterminisme qui est à l’oeuvre sur le plan conceptuel. Nous avons vu que pour Sapir, le système linguistique préfigure toutes les expériences possibles étant données les limitations formelles de la langue. La pensée n’est alors rien d’autre, selon lui qu’une interprétation et un raffinement de nos catégories linguistiques. De ce fait, ces catégories déterminent strictement les catégories conceptuelles que nous pourrions entretenir de la même manière que le symbolisme mathématique dont nous disposons détermine strictement les vérités mathématiques que nous pouvons concevoir. Le langage, dans cette manière de voir est une technique qui nous permet de penser, sans laquelle nous serions limité dans nos raisonnements et dont la structure est reflétée dans notre pensée. De plus affirme Sapir, elle « définit en fait l’expérience pour nous en raison de sa complétude formelle et à cause de notre projection inconsciente de ses attentes implicites dans le champs de l’expérience. »
Whorf va encore plus loin dans le déterminisme quand il écrit que : « Nous disséquons la nature le long des lignes tracées par notre langue maternelle. Les catégories et les genres que nous isolons du monde des phénomènes, nous ne les trouvons pas parce qu’elles crèvent les yeux à tout observateur ; bien au contraire, le monde se présente selon un flux kaléidoscopique d’impressions qui doivent être organisées par notre esprit -et cela signifie largement par le système linguistique de notre esprit. Nous découpons la nature, l’organisons en concepts et attribuons des significations ainsi que nous le faisons, (…) parce que nous sommes partie prenante dans une convention destinée à l’organiser de cette façon. (…) La convention est, bien évidemment, implicite et tacite mais ses termes sont absolument obligatoires ; nous ne pouvons parler du tout sauf en souscrivant à l’organisation et à la classification des données que la convention décrète. » Pour bien enfoncer le clou, Whorf ajoute que : « nul individu n’est libre de décrire la nature avec une impartialité absolue mais est contraint à certains modes d’interprétation même quand il se croit le plus libre. »
Dernière thèse, l’incommensurabilité des systèmes linguistiques : entendons-nous bien, tous les systèmes linguistiques ne sont pas censés être incommensurables. Cependant, si l’on accepte avec Sapir et Whorf que le langage est un système symbolique complet mais arbitraire et si l’on admet que ce système détermine nos pensées et notre perception ; il est alors presque fatal de conclure qu’en cas de variation massive entre deux systèmes linguistiques, les locuteurs de ces deux langues se retrouveront à conceptualiser la réalité de manière incompatible et auront des difficultés à accorder leurs points de vue. Sapir et Whorf assument cette conséquence logique. Sapir écrit ainsi que : « Dans la mesure où des langues diffèrent énormément dans leur systématisation de concepts fondamentaux, elles tendent à n’être que vaguement équivalentes l’une à l’autre en tant que systèmes formels et sont, de fait, incommensurables. » Whorf, c’est bien connu partage ce point de vue. Après tout, c’est lui qui a posé le « Principe de Relativité Linguistique » selon lequel les usagers de « grammaires nettement différentes sont dirigés par leurs grammaires vers différents types d’observation et des évaluations différentes » d’une même réalité. Ils ne sont « de ce fait pas équivalents comme observateurs mais doivent aboutir à des visions du monde quelque peu différentes. »
Il me semble qu’en décomposant SWH en ces trois éléments, nous voyons clairement que l’idée selon laquelle seul Whorf défendait cette thèse est injustifiée. Chacune de ces thèses est partagée par Sapir. Whorf fera deux choses de plus que son maitre.
D’abord, il défendra que ce principe de relativité linguistique s’applique également à la science. Il a cette vision, que l’on retrouve également chez Nietzsche si mes souvenirs sont exacts, selon laquelle la science n’est rien d’autre qu’un raffinement de nos catégories de sens commun. Étant donné que ces catégories sont elles mêmes héritées du langage, la science elle-même devient largement dépendante de la langue que nous parlons. Il affirme que : « de chacune de ces visions du monde tacites et naïves, une vision du monde scientifique explicite peut émerger par une spécialisation plus élevée des mêmes catégories grammaticales de base ayant donné naissance à la vision naïve et implicite. En conséquence, la vision du monde des sciences modernes émerge par une plus grande spécialisation de la grammaire de base des langues indo-européennes occidentales.» Il va de soi que cette manière de concevoir les sciences fait hurler tous les universalistes qui tiennent à préserver la valeur objective de la science. Mais en fait, c’est moins pire que ça en a l’air
; Whorf, diplômé du MIT, n’était pas un obscurantiste***. Il précise ainsi que : « La science, bien sûr, n’a pas été causée par cette grammaire ; elle a simplement été colorée par elle. Elle est apparue dans cette famille de langues à cause d’un enchainement d’évènements historiques qui ont stimulé le commerce, la mesure, la manufacture et l’invention technique dans une partie du monde où ces langues étaient dominantes. » Whorf a cette vision complexe selon laquelle la science aurait pu apparaître dans des parties du monde où la langue serait totalement différente. Dans un tel cas, ç’aurait été en même temps quelque chose de totalement différent en ce sens que certaines catégories qui nous paraissent indispensables disparaitraient alors que d’autres viendraient les remplacer mais en même temps, ce serait la même chose puisqu’ultimement, la physique par exemple servirait toujours à lancer des satellites. Dans un de ses papiers il entreprend d’ailleurs de montrer quelle forme pourrait avoir la phyique Newtonienne dans la langue Hopi dont il affirme que le concept de temps objectif n’y existe pas.
Ce qui nous mène à la seconde chose que fait Whorf et que Sapir ne fait pas. Pour promouvoir SWH, il montre que la langue Hopi n’a pas le concept de temps tel que nous le connaissons dans nos langues. Il affirme que « la langue Hopi ne (contient) pas de mots, de formes grammaticales, de constructions ou d’expressions qui se rapportent directement à ce que nous appelons ‘’temps’’. Il n’en est pas non plus qui soient relatifs au passé, au présent et au futur, ou à la notion de permanence ou de durée, ou au mouvement considéré sur le plan cinématique plutôt que dynamique »
Je trouve que ce post est beaucoup trop long et vais le stopper ici. Il doit être bourré de fautes, je me relirai quand j’aurai le temps.
PS : A toutes fins utiles, je vous mets mon papier de 2005 sur l’hypothèse Sapir Whorf : L’hypothèse Sapir Whorf est-elle une légende urbaine
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* Qui ne font d’ailleurs que reprendre le travail de l’anthropologue Laura Martin
**C’est du moins ce dont m’assure wikipedia, je ne parle pas espagnol
*** Quoique sa communication à la Société Théosophique me fasse douter
Forcément naïf
Cette interview de Bouveresse est passionnante en ce qu’elle révèle de la sociologie et de la psychologie des philosophes français de sa génération. On a des anecdotes du genre:
Et puis j’ai dit à Derrida ‘vous devriez lire Quine’, parce que entre lui et vous il y a une similitude de problème, tout ce problème de l’indétermination de la signification, l’inscrutabilité de la référence, toute cette question de l’indécidabilité. Je le pensais vraiment qu’il aurait dû lire Quine. Et là il m’a répondu, cela m’est resté dans l’esprit, ‘oh, vous savez, un philosophe comme Quine, qui n’a pas lu Hegel, Husserl et Heidegger, ne peut être que naïf, donc il ne peut pas être un grand philosophe’. C’était ça la situation.
PS: Je me demande si Bouveresse va devenir mainstream maintenant qu’il est à la retraite. Je ne sais plus quel biographe de Einstein affirmait que l’une des choses les plus ironiques dans la vie du père de la Relativité était de se voir traiter avec révérence lui qui était un anarchiste de coeur. J’avoue que ce serait délicieusement ironique qu’un penseur aussi sérieux, austère et modeste que Bouveresse devienne à la fin de sa carrière une sorte de pop star assailli par les médias, pour faire contrepied à tous les clowns qui passent pour philosophes en France. Peu de chances que ça arrive cependant




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