Hady Ba's weblog

Nisbett & les peuls

Posted in Recherche, Sénégal, USA, Vie quotidienne by hadyba on janvier 7, 2009

Je mets en ligne ce mini-mémo informel que j’avais écrit pour un de mes amis qui commençait à s’intéresser à Nisbett. Je me dis que cela pourrait être utile à certains d’entre vous.

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He shrugged. “There were rumors, of course. I don’t really know for certain. Eventually, Duck went bankrupt and his wife divorced him. Then of course he shot himself.”

Why ‘of course’?”

I don’t know, it’s another southern thing -how you’d expect the story to go. [...]”

Jay McInerney The Good Life, Vintage Contemporaries, p. 116 [édition de poche]

Un de mes amis médecin qui servait dans des villages peuls affirme que quand un mari découvre que son épouse est infidèle, la manière de sauver l’honneur consiste à attaquer l’amant au sabre mais à couvrir la belle infidèle de cadeaux.

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Il y a tout un courant de recherches qui va de la théorie des jeux à l’économie expérimentale en passant par la psychologie évolutionniste qui essaie de comprendre comment certaines caractéristiques des interactions humaines [caractéristiques plus ou moins morales mais non conformes à ce que prédirait une théorie du choix rationnel orthodoxe] ont pu émerger.

Ne sachant pas du tout quel est votre degré de familiarité avec ces recherches, je vais commencer par brièvement parler de l’altruisme et de la punition altruiste qui sont les tartes à la crème du domaine avant de passer sans transition à Nisbett.

Altruisme: supposons le jeu suivant. L’expérimentateur donne de l’argent à une personne (mettons 100 dollars) et lui demande de partager à sa guise cette somme avec une autre personne qui lui est totalement inconnue et qu’elle ne reverra plus jamais. Ce que l’on remarque, c’est que l’écrasante majorité des gens (et c’est un phénomène largement trans-culturel) donne plus de trente pour cent de la somme, quel que soit le soin que l’expérimentateur mets à leur expliquer qu’ils ont le droit de donner zéro dollar.

Punition altruiste: Le même jeu, mais cette fois, la personne qui reçoit a le droit d’accepter ou de refuser l’offre qui lui est faite. Il y a une série de jeux et si le protagoniste refuse l’offre, l’expérimentateur reprend la somme (en gros, refuser une offre trop faible pénalise les deux). Un complice de l’expérimentateur prend place dans le jeu et fait systématiquement des offres trop faibles. Ce que l’on remarque, c’est que même si ça leur coûte de l’argent, la plupart des gens prennent la peine de punir celui qu’ils considèrent comme un tricheur en refusant ses offres. De même si on donne un pécule à un observateur du jeu précédent en lui demandant de punir la personne qui fait une offre trop faible en choisissant une somme qui lui sera retirée, sachant que retirer 10 dollar à une personne qui n’a offert que 10% de la somme à son protagoniste vous coutera 10 dollars, la majorité des observateurs punit les offres jugées trop basse, se privant d’un pécule qu’ils auraient pu garder à la fin de l’expérience.

NB: Ces expériences se font évidemment avec de l’argent réel et ce qui gagné ou perdu par le joueur est gardé par lui à la fin du jeu.

La question que ces résultats posent, c’est celle de savoir comment de tels comportements, certes moraux, mais couteux sur le plan évolutionnaire ont pu émerger? La réponse que les psychologues cognitifs font est double. D’abord du point de vue de la survie du groupe plutôt que de l’individu, il est avantageux d’avoir des individus qui font strictement respecter la loi et qui coopèrent avec leurs semblables. Du point de vue individuel, si nous considérons que nous sommes essentiellement des êtres grégaires, il est important pour chacun de nous de recruter des alliés. La meilleure manière de se faire des alliés, c’est d’être fiable dans les interactions sociales quoi que cela nous coûte. Étant donné que dans une société de coopération généralisée, l’émergence d’une catégorie de tricheurs serait une catastrophe parce que cette catégorie profiterait de la bienveillance généralisée et ruinerait le système tout entier [cf. Wade et sa bande de gangsters au Sénégal] il est également important qu’émerge dans la société une catégorie d’impénitents ‘punisher‘ qui veille à ce que les tricheurs ne prolifèrent pas. Sur le plan personnel, punir un tricheur même si c’est couteux est un signal envoyé à ses semblables qui fait de vous une recrue de choix dans le jeux des alliances sociales.

Ce genre de recherches a bien évidemment beaucoup de limites notamment celle que pointaient Gould & Lewontin dans leur critique du programme adaptationniste i.e. qu’elles font l’hypothèse très forte que tout ce qui existe et est utile a été sélectionné parce que utile. Elles sont cependant intéressantes je pense, ne serait-ce que parce qu’elles permettent d’avoir une approche empirique des comportements humains effectifs; sans préjuger du fait de savoir si elles permettront ou non d’expliquer l’émergence de la morale. C’est dans ce cadre général que s’inscrivent les recherches de Nisbett qui ont donné son livre Culture of Honnor.

Dans Culture of Honnor, Nisbett montre que les habitants du Sud des États Unis acceptent plus volontiers que l’on utilise la violence pour régler des disputes et sont plus tolérants envers le meurtre; à condition que l’on ait tué pour protéger son honneur. Une des expériences qu’il utilise pour étayer sa thèse est la suivante. Un chômeur envoie des lettres de candidature à des employeurs potentiels en expliquant qu’il sort de prison ayant malencontreusement tué dans un bar une personne qui l’avait insulté. [On fait varier la raison du meurtre qui peut être purement crapuleux, de légitime défense ou bien lié à une question d'honneur]. On trouve qu’en cas de meurtre motivé par une question d’honneur ou par la réaction à une insulte, les sudistes sont plus susceptibles de se montrer compréhensifs voire d’offrir leur soutien à un individu qui a certes commis un meurtre mais est essentiellement un homme d’honneur. Nisbett pense qu’on peut lier cette tolérance envers les crimes d’honneur au fait que le Sud des USA avait été pr
incipalement colonisé par des peuples de bergers. Or dans un système pastoral, étant donné que l’on est souvent isolé à surveiller des troupeaux et que les vols de bétail sont théoriquement faciles, il est important d’envoyer clairement le signal que l’on est prêt à sur-réagir à toute attaque. Et une excellente manière de le faire est de se montrer extrêmement susceptible et de faire de tout et n’importe quoi une question d’honneur qui se règle dans le sang. Si les gens savent que vous êtes prêt à tuer pour un regard de travers, ils hésiteront à attaquer votre troupeau! En lisant Nisbett, je pensais à mes parents peuls notoirement violents et c’est pour cela que j’ai commencé par l’histoire de mon ami médecin qui sert dans la région de Thiès. Il me semble qu’un modèle comme celui de Nisbett peut expliquer à la fois pourquoi l’infidélité des femmes mariées est si répandue chez les bergers peuls (comparés aux wolofs aux cotés desquels ils vivent par exemple) et pourquoi elle déclenche souvent des bains de sang qui s’étendent rarement jusqu’à la femme infidèle. Cette dernière en effet donne l’occasion à son mari d’envoyer à la communauté toute entière le signal qu’il ne se laissera pas faire et qu’il est assez ‘fou’ pour tuer quiconque touchera sa femme. Well, s’il réagit ainsi pour une simple infidélité, qui sait ce qu’il fera à la personne assez inconsciente pour toucher son bétail dont chacun sait que c’est le vrai amour du peul?

Nisbett considère que d’un point de vue évolutionniste, c’est un avantage sélectif pour un berger que d’être susceptible et de laver dans le sang toute atteinte à son honneur parce que contrairement à un paysan, le berger peut perdre la totalité de son patrimoine en cas d’attaque alors que dans le pire des cas, il restera au fermier son terrain pour rebâtir sa fortune.

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