Hady Ba's weblog

Tombouctou ou l’implacable logique du fanatisme

Posted in Afrique, Religion by hadyba on juillet 8, 2012

La destruction en cours des mausolées, mosquées et bibliothèques de Tombouctou me plonge dans un état de sidération assez bizarre. Je suis totalement choqué et horrifié par le coté irréparable des déprédations. En même temps, je ne puis m’empêcher de constater que ces islamistes sont les seuls membres de l’élite politique malienne à avoir agi de part en part avec logique et rationalité.

Certes, leur logique est folle, mais ils s’y tiennent impitoyablement. Dans la religion musulmane, l’un des péchés les plus graves est l’Association i.e. le fait d’adorer ou d’attribuer la moindre parcelle de pouvoir à qui que ce soit d’autre que Dieu. Si l’islam est soumission totale à Dieu, la contrepartie en est qu’une fois soumis à Dieu, on ne se soumet plus devant rien ni personne d’autre. Le rapport à Dieu est en principe direct et personnel et il n’y a ni intercession possible, ni malheur possible qui ne vienne directement de Dieu. Certains musulmans affirment par exemple que si le prophète n’a pas eu d’enfant mâle, c’est parce que Dieu ne voulait pas que se constituât une sorte d’aristocratie au sang pur qui serait le véhicule de notre profonde tendance polythéiste. Si le prophète avait eu une descendance traçable, il n’y a aucun doute que les musulmans se mettraient à l’adorer à l’égal de Dieu et que ce seraient des Dieux vivants. Il n’y a qu’à voir ce qu’essaient de mettre en place, partout dans le monde musulman, toutes ces personnes qui se prétendent (avec plus ou moins de légitimité) descendants du prophète. Cas emblématique, la dynastie Alaouite du Maroc.

Il y a donc dans l’islam ce coté implacablement démocratique, rationaliste et égalitaire qui fait qu’une fois que l’on s’en est totalement remis à Dieu, on ne peut plus avoir d’autre maître ni d’autre intercesseur. Si on a une vision aussi puriste de la religion musulmane, la conséquence logique est que les tombeaux, les mosquées soit-disant protectrices etc… tombent sous le coup de l’Association. Même des exemplaires anciens du Coran, qui seraient pieusement conservés parce qu’ayant appartenu à de supposés saints et donc vecteurs de bienfaits divins, doivent être détruits. Ce n’est que pure logique. C’est cela qui est le plus fascinant chez les fanatiques religieux: ils ne font que prendre les principes de la religion et les pousser à leurs conséquences ultimes. Sur RFI il y a eu une ou deux interviews des leaders d’Ansar e Din qui sont assez révélatrices. Quand on les écoute, on se rend compte que d’une part, ils ne comprennent même pas pourquoi ça pose problème à qui que ce soit qu’ils brûlent tout ce qui est vecteur d’association. Les populations locales se veulent musulmanes, comment peuvent-elles tolérer et conserver des reliques qui peuvent se substituer au divin? D’autre part, les miliciens d’Ansar e Din n’ont aucune préoccupation pratique autre que l’établissement de la loi divine*. Y aura-t-il une épidémie de choléra? Comment faire marcher l’électricité? Les médecins du district seront-ils payés à la fin du mois? Ils s’en fichent; Dieu y pourvoira et de toute manière, s’ils meurent ils iront au Paradis.

Ces islamistes donc sont totalement logiques et rationnels. Si je pars de ce constat, je me pose deux questions.

  1. Si nous acceptons comme ils le font que la relation à Dieu doit être totalement personnelle et directe et que personne n’a le droit de se soumettre à autre chose ni à personne d’autre qu’à Dieu; comment justifient-ils, à leur propres yeux, de prendre le pouvoir au nom de Dieu? Si vraiment tout pouvoir appartient à ce point et d’une manière aussi directe à Dieu que même essayer de faire intercéder un Saint mort est la marque de l’Association, comment le fait de décider de prendre une parcelle du pouvoir divin et d’en faire usage, même pour accomplir Sa Volonté n’est-il pas le comble de l’orgueil? Après tout, exercer le pouvoir, c’est décider soi-même que l’on peut occuper hic et nunc la place de Dieu sur terre. Certes il est dit dans le Coran que l’homme est le lieutenant de Dieu sur terre. Mais il n’est nulle part dit que cette lieutenance implique de faire plier la volonté des autres individus pour les forcer à adorer Dieu. Après tout, si chaque homme est lieutenant de Dieu sur terre alors le rapport de volonté à volonté devrait être entre chacun et Dieu de manière directe. Interférer orgueilleusement dans ce rapport se justifie-t-il?
  2. Comment des individus aussi logiques ont-il pu choisir des axiomes aussi incertains? Croire que Dieu existe, que Mahomet est son prophète et que le Coran est sa parole incréé est un choix très peu justifiable si l’on ne décide qu’à l’aune de la rationalité. Il y a tellement de discours concurrents sur la nature et l’existence de Dieu. Il y a si peu de raisons rationnelles de faire tel choix plutôt que tel autre que si l’on a cette sorte d’esprit logique qui engendre le fanatisme, on ne devrait d’abord honnêtement pas pouvoir choisir une religion. La seule décision rationnelle est l’agnosticisme. Si tel est le cas comment peut-on justifier d’être à ce point rationnel dans son approche de la religion et de faire un choix autre que l’agnosticisme? À moins qu’au plus profond d’eux même, les salafistes, à Tombouctou ou ailleurs ne soient rien d’autre que des gens qui essaient de réprimer à tout prix le doute que leur esprit limité n’arrive pas à entretenir en recréant un univers où la possibilité même qu’ils se trompent (que Dieu n’existe pas ou que Mahomet ne soit pas son prophète) n’émerge jamais. Mais bien sûr, c’est dans leur coeur que se loge ce doute pas dans celui de ceux qui conservent des reliques en sachant bien que ces derniers ne sont au mieux que des rappels de ce que la foi a permis à leurs prédécesseurs d’accomplir.

….

*Pour le moment, s’ils gagnent, les opportunistes viendront.

PS: Cet article sur la signification des déprédations actuelles est intéressant. L’auteur y interroge Souleymane Bachir Diagne et Shamil Jeppie qui ont coordonné ensemble il y a quelques années un très beau livre que vous pouvez télécharger et dont le titre était: The Meanings of Timbuktu

Philosopher en Afrique La Suite

Posted in Philosophie by hadyba on septembre 21, 2011

A la demande générale donc

Notez que ceci est un compte rendu fait de mémoire quelques jours après que j’ai assisté à cette présentation. J’ai souvent une très mauvaise mémoire et ai tendance à n’écouter que le tiers de ce qui se dit devant moi. Je ne prétends donc ni à la fiabilité, ni à l’exhaustivité, ni même à l’objectivité.

Françoise Balibar qui est à la base une physicienne avait vraiment l’air de regretter que Abdoulaye Élimane Kane ne fut pas présent ce soir là. Apparemment elle avait été fascinée par son papier sur les systèmes de numérations africains, la manière dont ils utilisent des éléments mystiques tout en encodant par ce biais des catégories mathématiques et rationnelles. L’une des choses que montre AEK dans son papier, c’est que même s’il y a une très forte dimension symbolique dans beaucoup de systèmes de numération africains, il y a également une certaine conscience de la dimension artificielle et construite de ces systèmes de numérations. Les africains seraient donc constructivistes plutôt que platoniciens en ce qui concerne l’ontologie des nombres.

Après Balibar, c’est Bachir qui a pris la parole pour expliquer la raison de ce numéro spécial. Apparemment, c’est lui qui était à l’initiative de cette publication. Il lui semblait assez peu normal qu’alors que deux grandes encyclopédies consacrées à la philosophie africaines étaient parues ces dernières années dans le monde anglophone et que beaucoup de facs US recrutaient activement des philosophes africains afin de diversifier le cursus de leurs étudiants et leur ouvrir de nouvelles perspectives, il ne se passe rien dans les facs françaises qui après tout avaient formé la plupart des penseurs africains. Ce qui lui paraissait important c’était de présenter à un public francophone certains vétérans comme Amadou Ndaw et Hountondji, d’introduire à la pensée de certains des penseurs africanistes* les plus originaux comme Kwasi Wiredu et Lewis Gordon mais également de présenter des jeunes qui travaillent dans le domaine et qui n’ont pas les mêmes préoccupations que la génération revendicatrice qui a vécu la colonisation. Bachir a également répondu à une remarque que je lui avait fait la veille à savoir qu’une philosophie n’avait peut être pas à être « africaine » Pour autant que je me souvienne il avait trois arguments pour une telle activité :

  1. Si l’inquiétude philosophique est essentiellement humaine, il n’y a pas de raison qu’elle n’ait pas également sévi en Afrique
  2. Il y a effectivement une expérience africaine spécifique que l’on peut étendre pour y inclure celle de la diaspora
  3.  L’Afrique et les langues africaines sont l’occasion d’un décentrement qui permet de distinguer ce qui est universel de ce qui est spécifiquement indo-européen dans les catégories philosophiques traditionnelles. Apparemment, Wiredu a mis en œuvre une telle philosophie linguistique en regardant comment des problèmes philosophiques comme celui du rapport corps-esprit s’expriment ou se dissolvent en Akan. Notez que cette idée se trouvait déjà chez Nietzsche, Whorf, Kagamé ou  Benveniste.

Séverine Kodjo-Grandvaux a également insisté sur le décentrement qu’apportent les philosophes africains. Elle a essayé de tenir ensemble deux choses. D’une part le fait que les philosophes africains, du fait de leur origine et de leur culture apportent souvent un décentrement en questionnant des catégories qui paraissent aller de soi pour quelqu’un qui a toujours baigné exclusivement dans les sociétés européennes. D’autre part que ce sont d’abord et avant tout des philosophes qui ont souvent la même formation que les philosophes français classiques, ont suivi le même cursus et s’intéressent aux mêmes questions. Du coup, elle considère que les philosophes français devraient lire leurs collègues africains non pas comme ils liraient des textes exotiques mais comme ils liraient des collègues qui se trouvent avoir un horizon parfois différent du leur mais appartenant essentiellement au même monde.

Bidima a longuement présenté son papier. L’une des rares choses que j’ai retenu de son discours est le reproche qu’il fait aux philosophes africains de ne pas s’être mis sous la tutelle de Wittgenstein qui avait cette remarque selon laquelle faire de l’ethnologie pour un philosophe, ce n’est rien d’autre que de pendre de la distance pour voir les choses de manière plus objective. Il semblait vraiment choqué que les ethnophilosophes, Tempels en tête ne se soient pas défendu en utilisant cette remarque qui date de 1940 soit cinq ans avant la parution du livre de Tempels ! Bidima ne semble pas réaliser que Wittgenstein était, dans les années 40, un excentrique qui écrivait en allemand des choses ésotériques à destination d’une petite tribu vivant à Cambridge et parlant anglais. Il aurait déjà été étonnant que les philosophes français le connaissent sans parler de philosophes africains et africanistes qui avaient sans douté été nourri au lait de Kant et de Hegel et qui, pour la plupart, ne s’intéressaient pas du tout à la logique mathématique. Ok, je suis un peu injuste, Bidima était également choqué que certains travaux de Merleau-Ponty ne soient jamais évoqués par les mêmes penseurs africains. J

Jean Pierre Dozon a également parlé, regrettant certains manques de ce numéro. Il lui semblait qu’il manquait singulièrement deux choses : comment penser la nation en Afrique après le Rwanda et, dans une moindre mesure, la Côte d’Ivoire ; quelle signification philosophique donner au bouillonnement esthétique qui envahit les villes africaines que ce soit en musique, dans l’art pictural ou dans d’autres domaines.

Le directeur de l’Aupelf-Uref a tenu un discours très politique et très agréable à écouter. Je l’ai écouté avec plaisir et en ai oublié le contenu dans l’instant**

……………

* Je mets africanistes parce que certains d’entre eux ne sont pas africains, ni même noirs.

** Voici comment on perd ses futures subventions de l’Aupelf-Uref

Philosopher en Afrique

Posted in Philosophie, Vie quotidienne by hadyba on septembre 9, 2011

Le dernier numéro de la revue Critique est consacré au thème « Philosopher en Afrique » et a été cordonné par Souleymane Bachir Diagne. En fait, parmi les 13 articles du numéro, pas moins de 4 sont écrits par des gens qui ont été mes profs à Dakar. Alassane Ndaw était déjà à la retraite quand je suis arrivé.

A l’occasion de la parution de ce numéro, il est organisé le vendredi 16 septembre à 18h (à la Résidence Lucien Paye de la Cité Universitaire) une table ronde avec entre autres Bachir, Françoise Balibar (qui est accessoirement philosophe en plus d’avoir joué dans deux films :-) ) et Jean Godefroy Bidima. Je pense que ce sera passionnant et j’y serai. Si vous y allez, faites-moi signe pour qu’on se revoit/fasse connaissance.

Dans l’absolu, je ne suis pas super fan des débats sur la philosophie africaine genre Hountondji l’europhilosophe vs Kagame l’ethnophilosophe. Il me semble que ce sont des débats qui avaient toute leur pertinence au moment de la décolonisation et qui sont à présent dépassé. Ce qui me passionnerait, ce serait de voir comment les philosophes africains actuels utilisent les connaissances actuelles et éventuellement leur enracinement local pour développer des pensées originales sur l’organisation politique, les problèmes sociaux qui les concernent, voire même la métaphysique. J’ai toujours pensé par exemple qu’un article sur la méca q, la génétique ou la logique écrit par un philosophe actuel vivant à Dakar ou à Abidjan dans une revue de Ouagadougou, c’est surtout aussi ça la philosophie africaine. Pas le sempiternel débat sur la légitimité de nommer « philosophie » la systématisation par le RP Tempels de la vision du monde des Bantous. Mais justement, il me semble que le simple fait que le titre du numéro spécial soit Philosopher en Afrique plutôt que La Philosophie Africaine peut nous laisser espérer que les articles ne sont pas purement réactifs. Je vous dirai ce que je pense du numéro quand je l’aurai lu. Je crois savoir déjà que Bachir devrait parler vendredi du Serment des chasseurs du Mandé et de sa possible exploitation pour promouvoir une philosophie des droits humains d’inspiration africaine.

Quoi qu’il en soit, le vendredi 16 septembre peu avant 18h, je suis à la résidence Lucien Paye de la Cité Universitaire de Paris ; faites-moi signe si vous y êtes, ça me fera plaisir.  ET venez nombreux, y a un pot à la fin.

La Négritude dans la SEP

Posted in Philosophie by hadyba on juillet 23, 2010

Cool, je viens juste de voir que La Négritude a fait son entrée dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy. Et que l’article est du à mon ancien prof Souleymane Bachir Diagne.

Photo volée ici.

Pascal Engel sur Benda et autres

Posted in Blogroll, Philosophie by hadyba on août 25, 2009

Quand j’étais undergrad à Dakar, Bachir avait stoppé net une de mes tirades sur la corruption des universitaires sénégalais qui trahissaient le peuple par leur passivité en murmurant pensivement: « Oh tu es bendiste alors! » Puis il nous avait longuement parlé de La trahison des clercs de Julien Benda. Je connaissais bien sûr Benda de nom mais jusque là, je ne l’avais jamais lu. A la sortie, j’ai foncé à la bibliothèque où j’ai pris La trahison des clercs que j’ai dévoré. Depuis lors, je sais que je suis effectivement Bendiste. Je pense que les gens qui ont choisi de consacrer leur vie à la recherche se doivent, non pas de faire de la politique ou de diriger le monde, mais de dire aussi clairement que possible ce qu’ils pensent être la vérité et ce, quelles qu’en soient les conséquences pour eux. Ça a l’air abstrait et naïf dit comme ça mais souvenez-vous de l’incroyable absence de Bendisme de l’élite politico-journalistique US qui a menée à la guerre en Irak et à l’apologie de la torture par la plus grande démocratie du monde!

Si je vous parle de ça, c’est parce que je viens de voir, via Julien, que Pascal Engel a mis en ligne, entre autres, une série de papiers sur Benda. En lisant les papiers de PE, je découvre que Benda avait également écrit un texte contre Bergson. Perso, j’ai définitivement perdu tout respect pour Bergson quand j’ai lu son texte contre la Relativité d’Einstein. En deuxième année de philo, j’étais vraiment disposé à avaler les considérations fumeuses sur l’intuition jusqu’à ce que je tombe sur ce texte qui prétendait sérieusement prouver que la conception du temps de Einstein était fausse. Et puis quoi encore?!!!

Moins surprenant de la part de PE, il y a d’autres papiers sur la vérité, le naturalisme, la logique naturelle… etc… A propos du papier sur la logique naturelle, je soupçonne que je serais plus du coté de McCawley que de PE mais je n’ai pas encore lu le McCawley.

Bonne lecture; comme toujours, les textes de PE sont assez fun.


Bachir sur la philo islamique & à Paris

Posted in Uncategorized by hadyba on janvier 15, 2009

Il y a un certain temps déjà que j’ai envie de vous parler du dernier livre de Souleymane Bachir Diagne (mon ancien prof de Dakar actuellement à Columbia) que j’ai lu en octobre et qui parle de la philosophie islamique. Je profite du fait que Bachir[1] sera à Paris la semaine prochaine pour le faire. D’abord une annonce officielle:

Le Manifeste des libertés vous invite à une rencontre-débat avec Souleymane Bachir Diagne autour de son livre "Comment philosopher en islam" (édition Panama, 2008), le Jeudi 27 novembre 2009, à 19 h 45 à la Maison des associations du 14° arrondissement 22, rue Deparcieux, 75014 Paris (métro Denfert-Rochereau)

Si vous êtes à Paris, je vous conseille vivement d’y aller ne serait-ce que parce que Bachir est l’un des meilleurs conférenciers qu’il m’ait été donné d’entendre. Par ailleurs, puisque j’y serai, si certains d’entre vous veulent qu’on se prenne un verre dans le coin avant d’y aller, ça me fera plaisir. Essayez juste de m’envoyer un email la veille pour qu’on cordonne.

Maintenant, passons au livre. Comment philosopher en Islam? est censé être un livre d’introduction à la philosophie islamique avec une exposition claire de l’origine et des formes que la pratique philosophique a prise en terre d’islam. Ce qui est bien avec Bachir, et ce livre ne fait pas exception à la règle, c’est qu’il ne jargonne jamais. Il parle un excellent français mais n’emploie que des mots que tout le monde peut comprendre. Dans tout le livre, un seul mot me semble-t-il pourrait poser problème à un non philosophe: c’est le mot éristique! Ce qui ne veut pas nécessairement dire que le livre est facile à lire: il y a des développements où il faut un peu se concentrer mais ce n’est pas de la difficulté pour se faire mousser, c’est juste ce qu’exige l’exposition. Toujours sur le plan formel, le livre s’accompagne d’un dossier iconographique (pp. 178-231) avec en annexe certains extraits des textes évoqués et quelques photos.

Venons-en à présent au contenu du livre. SBD montre que la mort du prophète Mahomet et le fait qu’avant de mourir il n’ait pas laissé d’instructions claires sur la personne qui devait diriger la communauté des croyants et qui de ce fait serait en charge de définir l’orthodoxie a plongé les musulmans dans une sorte d’inquiétude que l’on peut à bon droit qualifier de philosophique. Personnellement je pense que cette entrée en matière est sans doute l’aspect le plus important du livre. L’un des problèmes que j’ai toujours avec mes amis autant musulmans que non musulmans, c’est celui de leur faire comprendre que même si je me considère comme un musulman tout ce qu’il y a d’orthodoxe, je ne me sens absolument pas tenu de suivre les recommandations de telles ou telles autorités religieuses. A la différence du catholicisme par exemple, il n’y a pas vraiment de clergé en islam et tout croyant doit en principe faire le travail d’interprétation et décider dans sa vie quotidienne de sa manière de vivre sa foi. Quand par exemple, le ministère français de l’intérieur met en place un Conseil Français du Culte Musulman, il ne viole pas seulement la laïcité de la France, il traduit une fondamentale méconnaissance de l’islam en croyant qu’il doit nécessairement y avoir un clergé dans une religion et que ce clergé a pour but d’éduquer les âmes. Il y a en islam des savants mais ces savants sont, de mon point de vue, plus proches du prof d’université que du Pape. Ils font de la recherche et la mettent à la disposition du public; libre à ce public de s’approprier ce savoir ou non. Étant donné que c’est ainsi que je vois la religion musulmane, il ne vous surprendra pas que je considère qu’une vie philosophique (i.e. perpétuellement soumise à l’examen critique selon Platon) me paraît le corollaire de cette foi. J’ai donc adoré que Bachir commence son livre en soutenant que la question pertinente n’est pas « Comment philosopher en islam? » mais « Comment ne pas philosopher en Islam? ». Je suis totalement d’accord avec ce renversement.

Une fois ce renversement effectué, SBD continue plus classement en retraçant la rencontre entre la tradition intellectuelle musulmane et la philosophie grecque grâce au Khalife Al Ma’mun, puis en explorant un certain nombre de questions théologiques ou politiques qui ont été posées au cours du temps dans les sociétés musulmanes. Comment une langue vernaculaire devient-elle philosophique? La liberté humaine est-elle compatible avec l’omnipotence et l’omniscience divines? Peut-on penser la tolérance de l’intérieur d’une religion?

Le livre part du VIIe siècle à la période contemporaine et je suis assez heureux que Bachir termine avec un soufi d’Afrique noire en la personne de Thierno Bocar. Avant cela, le livre parle également des réformistes de la fin du 19e et du début du 20e siècle (Al Afghani, Mohamed Abdu, Iqbal, Ameer Ali) qui, face à la déliquescence des sociétés musulmanes préconisaient un retour à l’esprit et non à la lettre du Coran. Ils partagent tous cette idée selon laquelle la vraie religion est nécessairement informée des sciences contemporaines et que les progrès que nous faisons dans les sciences profanes nous permettent de mieux comprendre le Coran. Selon eux, cette parole prophétique selon laquelle le savoir est le trésor perdu du croyant qu’il faut se ré-approprier signifie véritablement que le musulman se doit d’essayer de comprendre ce que la mécanique quantique ou la théorie de l’évolution par exemple signifient pour sa pratique religieuse et qu’il lui est impossible de prétendre répéter à l’identique ce que faisait le prophète. C’est parce que les sociétés musulmanes ont, à un moment de leur histoire, décidé de "fermer les portes de l’interprétation" et ont bridé la créativité de leurs peuples qu’elles sont objectivement en retard. Si elles veulent retrouver la place qui avait été la leur dans la marche du monde, il leur faut impérativement se réformer pensent les modernistes.

Globalement, ayant eu la chance de suivre les cours de philo islamique de Bachir à Dakar, je connaissais beaucoup de choses qui se trouvent dans ce livre malgré tout, j’ai quand même appris pas mal de choses. En particulier, je ne connaissais pas du tout la philosophie écologique de Ibn Tufayl. Cependant, j’ai beaucoup aimé lire ce livre et même pour les auteurs que j’avais personnellement lu comme Ibn Rushd ou Ghazali, c’était instructif de voir la manière dont SBD les introduit et expose l’essentiel de leur théorie.

J’espère que vous lirez le livre et si vous venez jeudi, faites-moi donc signe!

…………………

[1] Comme tout le monde, quand je parle de Souleymane Bachir Diagne, je l’appelle Bachir mais dans la vie, je le vouvoie et lui donne du Monsieur!

Article original publié le 23/11/08 ici

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