Hady Ba's weblog

Des philosophes & des trous

Posted in Uncategorized by hadyba on mars 6, 2007

« Quelle est la différence entre un métaphysicien

et une souris? La souris s’intéresse au gruyère,

le métaphysicien aux trous du gruyère. »

L’un des effets bénéfiques de ce procès en sorcellerie qui vient d’être fait à la communauté des philosophes analytiques sévissant sur le territoire français, c’est que je me suis intéressé ce week-end à l’ontologie des … trous! Là, vous avez le droit d’éclater de rire si vous n’êtes pas un lecteur assidu de David Lewis, de Roberto Casati et autres métaphysiciens analytiques. C’est bon? Vous avez repris votre sérieux? OK, faites-moi donc l’honneur de lire ce post jusqu’à la fin et je vous promets que vous ne dégusterez plus jamais votre gruyère de la même manière.

Mais avant de parler de gruyère, c’est quoi ce procès en sorcellerie auquel j’ai fait allusion? Pour le comprendre, il faut savoir que l’on peut classer généralement les philosophes dans deux grandes catégories: les philosophes dits analytiques et ceux qui sont dits continentaux. Pour être rapide, les analytiques ont tendance à pencher vers les sciences dures (logique, maths, physique, biologie…) alors que les continentaux pencheraient plutôt vers les sciences humaines et l’histoire de la philosophie. Normalement, un philosophe analytique a, en plus de sa connaissance de la philosophie, une solide formation en logique mathématique et des connaissances au moins basiques dans les sciences expérimentales. Le philosophe continental quant à lui, a souvent une connaissance aiguë de l’histoire de la philosophie et la met au service de réflexions profondes sur des sujets non moins profonds touchant à ce qu’il y a de plus essentiel dans l’expérience humaine, l’histoire et tutti quanti. A priori un philosophe continental qui se respecte considère que les travaux des analytiques ne sont que jeux mathématiques gratuits indignes d’un vrai penseur. Symétriquement, le philosophe analytique aura tendance à considérer que la prétendue profondeur des philosophes continentaux ne sert qu’à cacher, sous un verbiage fumeux, l’absence totale de rigueur. Quoique généralement, ces rivalités ne dépassent pas un certain niveau de violence feutrée, les choses semblent changer au vu d’un certain article paru dans Esprit et des attaques dont Julien Dutant par exemple est régulièrement victime dans la blogosphère. Grossièrement résumées, ces attaques se limitent à affirmer que les philosophes analytiques sont (1) vendus au Grand Capital dans la mesure où ils font de la logique mathématique qui est utilisée pour programmer les ordinateurs qui eux mêmes servent à fabriquer des bombes (2) d’horribles pinailleurs qui argumentent à vide en mobilisant toutes les ressources de la logique, de la linguistique et autres pour élucider des problèmes aussi triviaux que l’ontologie des trous. La critique (1) est tellement peu rigoureuse que je trouverais honteux d’y répondre [par ailleurs si un Horrible Capitaliste lit ce blog et veut m’acheter, je lui signale que je suis hautement corruptible]. En revanche, lire (2) a eu cet effet bénéfique qu’il m’a donné envie de m’intéresser au gruyère.

Plus sérieusement, un des chercheurs accusés dans Esprit d’être à la solde du Grand Méchant Capital a écrit avec un de ses collègues de Columbia un livre sobrement titré Holes et qui comme son titre le laisse entendre explore un certain nombre de problèmes ontologiques posés par l’existence des trous. N’est ce pas là le comble de la trivialité? Ces deux types ont bénéficié de la meilleure éducation philosophique possible, dans les meilleures universités qui soient sur cette terre, ont sans doute obtenu toutes les bourses possibles et imaginables et au lieu de rendre à la collectivité ce qu’elle leur a donné en l’éclairant sur un problème philosophique important comme celui du sens de la vie, de l’existence ou de la non existence de Dieu, de la nature la liberté ou du Mal… etc. s’abaissent à écrire un livre horriblement technique et totalement inutile sur les trous! A première vue, une telle critique semble tout à fait justifiée. Que le gruyère soit percé de trous semble être un fait empirique trivial et sans incidence aucune sur nos conceptions philosophiques sérieuses et devrait être laissé à l’appréciation des souris, des gourmets et des esthètes.

Soit, mais vous me concéderez que la question du Matérialisme est une question philosophique sérieuse. C’est et ça a toujours été super sexy de s’intéresser aux rapports entre l’âme et le corps, à l’existence ou non d’une âme immatérielle etc. Bien sûr, en ce moment presque tout le monde est matérialiste et il est à peu près accepté que les propriétés mentales émergent de l’organisation de la matière. Seulement, si nous acceptons ce monisme matérialiste, nous devons nous intéresser au statut ontologique des trous. En effet, quand j’identifie un trou dans le gruyère, je semble dire qu’il y a d’une part le gruyère qui est matériel, qui occupe un certain espace et dont je peux énumérer les composants moléculaires et d’autre part un trou qui paraît être une entité immatérielle dont je ne saurais énumérer les propriétés autres que spatiales et à laquelle je ne puis assigner de composition chimique. L’existence de trous est-il un contre-exemple au monisme matérialiste? Ou bien les trous ne sont-ils que des entités fictives sans consistance? Ainsi posé, le problème des trous cesse d’être trivial et se révèle avoir des implications importantes pour des questions philosophiques plus familières et que même le philosophe continental considère comme dignes d’intérêt. Le problème c’est que pour voir ce problème et pour espérer en dire des choses pertinentes, il faut se pencher par exemple sur la nature de la quantification. Or s’intéresser à la nature de la quantification existentielle, cela implique de faire un peu de logique mathématique, ce que le philosophe continental considère souvent comme une perte de temps, préférant élaborer des théories profondes sur le matérialisme; théories qui se révèlent parfois profondément fausses faute de s’être attaché à l’élucidation de trivialités telles que l’ontologie des trous de gruyère.

7 Réponses

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  1. Anonyme said, on mars 6, 2007 at 9:56

    Bonjour,
    Vraiment très bien ce texte. Moi qui aime tant le gruyère.
    Question métaphysique: mais pourquoi y a-t-il des trous dans le gruyère plutôt que rien ?

  2. Anonyme said, on mars 7, 2007 at 12:48

    C’est trappu, mais je m’accroche ! Bonne continuation…

  3. ganoucha said, on mars 7, 2007 at 1:17

    et il y a des gens qui sont payés pour ça?

  4. seinecle said, on mars 21, 2007 at 11:52

    Je prends des notes!!!!
    Ici il y a que des philosophes analytiques et c’est vrai que ca fait bizarre de pas les voir adresser des questions qu’un quidam comme moi penserait « essentielles. »
    Ton article me permet d’y voir un peu plus clair…

  5. Anonyme said, on mars 24, 2007 at 7:06

    Hi, Clément, c’est vrai que ça fait un choc quand on est habitué à la tradition française de philo! Si je puis me permettre, Pascal Engel a écrit une très bonne intro à la philo analytique. Sinon un philosophe analytique me semble assez approprié quand on veut s’initier à la dure à ses questions: Hilary Putnam. Il est au confluents de plusieurs recherches essentielles en philo analytique et en même temps, il demeure lisible pour un philosophe continental. Perso je l’adore.
    PS: En revanche, tu dois adorer le CNPSS pour la philo de l’économie qui s’y fait: ça m’a l’air super pointu!

  6. Anonyme said, on avril 17, 2007 at 4:27

    Bonjour,
    Je voudrais savoir si une traduction française, partiel ou intégrale de « Holes and other superficialities » existe.
    (ou autre article bien fait s’y rapportent)
    L’anglais et l’italien sur les plages, a la télé et dans les bars oui, mais un bouquin de philo. analytique c’est au desssus de mes frorces.
    Merci

  7. Anonyme said, on avril 20, 2007 at 2:27

    Bonjour Anonyme, je ne connais pas vraiment de travaux en Français sur cette question des trous mais un autre livre de Casati qui parle cette fois de l’ombre a été traduit en français (lien vers un commentaire: http://livres.lexpress.fr/critique.asp?idC=3823&idR=12&idTC=3&idG=8 ). Par ailleurs un livre des mêmes Casti et Varzi a été traduit en français (critique dans lire: http://www.lire.fr/critique.asp/idC=48639/idR=210/idTC=3/idG=7). Ce dernier expose trente neuf histoires amusantes de logique et de métaphysique. Bonne lecture et désolé pour la réponse tardive.


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