Hady Ba's weblog

Savoir comme verbe non factif

Posted in miscellaneous by hadyba on avril 20, 2007
Il y a un certain temps déjà, j’ai écrit dans un commentaire sur le blog de julien quelque chose comme : « Personnellement, je nie que le verbe savoir soit factif! » et un autre commentateur m’a signalé avec raison que c’était la une affirmation pour le moins discutable et que je ne pouvais donc pas l’énoncer de manière aussi péremptoire et sans aucune justification. Pour m’excuser de mon manque évident de savoir vivre, je vais mettre ici au clair ce que je pense du caractère factif ou non de  »savoir » [j’aurais bien mis la factivité mais le néologisme a déjà été néologisé par Sartre dans ses délires Heideggerianisants. Pour ceux que ça intéresse: j’aime pas Sartre!]
Mais d’abord qu’est ce donc que cette propriété d’être factif? Pour le comprendre considérons les deux phrases suivantes:
(1) Je croyais que la terre était plate mais je me trompais
(2) Je savais que la terre était plate mais je me trompais
La première phrase nous semble parfaitement rationnelle alors que la seconde est inacceptable: par définition, si nous savons quelque chose, nous ne pouvons nous tromper. En vertu de quoi? Du fait que ce que l’on sait est un fait avéré. De  »X sait que P », je peux donc déduire que  »P est un fait ». D’où le caractère factif du verbe  »savoir ».  »Croire », à l’inverse, n’est pas factif parce que je peux croire une chose sans que cette chose soit vraie. Par exemple:  »Bush Jr croit que Dieu veut l’aider à apporter la démocratie aux Irakiens » mais comme le montre la situation en Irak, Dieu ne s’implique pas beaucoup dans le processus démocratique. Toutes ces explications ne sont pas très rigoureuses mais j’espère que tout le monde a saisi ce que l’on entend par  »être factif » dans la philo analytique contemporaine.
Le consensus actuel en philo analytique est que savoir est factif. Ce n’est même plus discuté pour autant que je sache; c’est de la connaissance commune. [Mais attention: je ne suis pas vraiment un spécialiste de cette question et je peux me tromper sur ce point.] Je vais quand même essayer de défendre l’idée que des phrases telles que (2) ne sont pas totalement absurdes ou alors, il faudrait accepter que je ne sais absolument rien sur rien et j’aimerais autant éviter cette conclusion parce que personnellement, j’aime bien l’idée de savoir beaucoup de choses!
Commençons par certaines choses que je sais:
(3) Je sais que E = mc²
(4) Je sais que le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux cotés d’un triangle rectangle
(5) Je sais que mon pull est bleu
(6) Je sais que c’est la seconde fois que je donne l’exemple (5) dans ce blog mais ce n’est pas étonnant la plupart de mes pulls sont bleus et je sais que ceci est un savoir très complexe qui vous impressionnera
(7) Je sais que Homère à écrit l’Iliade
(8) Je sais que je sais plein d’autres choses
Prenons l’exemple (7): de tous les savoirs que j’ai extraits ici de mon stock de connaissances, c’est celui qui me paraît le plus douteux. Il ne m’étonnerait pas du tout qu’un Helléniste distingué prouve un jour que l’Iliade a été écrit collectivement par des générations de bardes et que Homère était juste un ivrogne qui chantait tellement mal que l’on avait pris l’habitude de lui attribuer cette oeuvre pour plaisanter. Supposons qu’une telle catastrophe arrive, dois-je proférer (7a)ou (7b)? [NB: Pour les besoins de la cause, nous accepterons que (7a) et (7b) sont contraires. Il me semble que ce serait assez facilement formalisable mais ce n’est absolument pas essentiel pour ce que je vais dire.]
(7a) Je croyais savoir que Homère avait écrit l’Iliade mais je me trompais
(7b) Je savais que Homère avait écrit l’Iliade mais je me trompais
Il me semble bien que toute personne sensée choisirait (7a) sans hésiter. Je vais donc choisir (7b). En fait, dans la vie de tous les jours, je dirais également (7a) parce que je tiens à la considération de mes semblables mais je veux ici soutenir que j’aurais pu et peut-être du choisir (7b).
Le problème que je vois avec (7a) est le suivant. Si on me donne une liste d’énoncés, il y en a que j’asserterais (Ex: Je sais que E=mc²), d’autres dont je dirais que j’y crois (Ex: Je crois que c’est Einstein et non Poincaré le vrai découvreur la théorie de la Relativité) et d’autres dont je dirais que je crois les savoir (Ex: Je crois savoir que Feynman était en concurrence avec Wheeler.) Avec (7a), on doit conclure qu’il n’y a aucune différence entre ce que je crois et ce que je crois savoir. En effet, étant donné que je ne suis pas un agent idéalement rationnel, chaque élément de mon stock de connaissances est susceptible de s’avérer faux et par définition, ce qui est faux ne saurait être un fait et ne saurait être gouverné par un verbe factif. Nous devons donc en déduire que je ne sais pas tout ce que j’asserte mais crois le savoir. Et étant donné que je n’ai aucun moyen de différencier dans mon stock de connaissances entre ce qui sera invalidé dans le futur et le reste, je dois en déduire que dans l’absolu, je ne sais rien. Le verbe ‘savoir’ en tant que verbe factif présuppose donc l’introduction en épistémologie de ce que Putnam a appelé le point de vue de Dieu. Personnellement, je préfère que Dieu se mêle de choses plus importantes et que nous demeurions imparfaits.
Supposons maintenant que j’aie raison et que savoir ne soit pas factif. Quelle différence y a-t-il donc dans ce cadre entre  »savoir que X » et  »croire que X »? Au risque de paraître hérétique, je répondrais:  »Presque aucune ! » A mon avis, il y a un continuum cognitif entre ce que l’on étiquette comme croyance et ce que l’on étiquette comme savoir. Quand j’affirme :  »Je sais que X », tout ce que je dis, c’est que je crois X avec un degré d’engagement maximal. Cette position présuppose une théorie des degrés de croyance mais je ne m’y attarderais pas ici. Le vrai problème avec ce que je dis, c’est que la propension à considérer  »savoir » comme un verbe factif n’est pas un simple truc d’épistémologue; nous pensons tous que ce que nous savons est vrai ( »Cette crème antirides fonctionne? »  »Voyons ma chère tout le monde sait ça! »). Il n’empêche que si tel était le cas, il n’y aurait pas de progrès des connaissances. OK, mais comment expliquer qui nous liions si systématiquement savoir, justification et vérité? Je dirais que c’est parce que les croyances envers lesquelles nous sommes engagés de manière maximale sont celles que nous avons le plus de raisons de croire et donc pour lesquelles nous avons le plus de justifications possibles. Objection évidente: E=mc². Mes connaissances en physiques sont largement insuffisantes pour me permettre de dériver cette équation et pourtant, je l’asserterais avec beaucoup plus d’assurance que je ne soutiendrais beaucoup d’autres choses que je sais/crois savoir. Cette objection n’est cependant pas très gênante si l’on accepte l’idée d’une division sociale du travail: c’est bien parce que je sais que la théorie de la Relativité a été soumis à une multitude de tests par les meilleurs physiciens que je suis pleinement justifié à affirmer que je sais que E=mc² lors même que je ne suis pas certain que la personne qui partage mon bureau m’estime.
PS : Pour autant que je sache, le verbe asserter n’existe pas en français mais je me permets de l’utiliser parce qu’il devrait vraiment exister pour aller avec assertion!