Hady Ba's weblog

Reading Primo Levi

Posted in Uncategorized by hadyba on mai 10, 2007

-Warum?

-Hier ist kein warum.

Primo Levi

J’ai enfin acheté Si c’est un homme, de Primo Levi. Je dois avouer à ma grande honte que jusqu’à présent je n’en avais lu que des extraits. Là je viens d’en lire à peu près la moitié et c’est encore pire que ce à quoi je m’attendais. Pourtant, j’ai lu pas mal de choses sur l’holocauste, ai vu des photos des camps etc… mais lire le témoignage de Primo Levi permets me semble-t-il de se rendre compte de la singularité de la Solution Finale. On dit souvent qu’il y a une sorte de prééminence injuste accordée à l’holocauste parmi les entreprises d’extermination et d’asservissement que depuis toujours les groupes humains ont mené contre d’autres groupes. Jared Diamond par exemple cite bien une dizaine de génocides à travers tous les continents. On pourrait penser que c’est là un pattern universel; et singulièrement des militants de la cause noire font souvent de la concurrence mémorielle en comparant l’holocauste à l’esclavage et en affirmant que cette dernière est bien plus horrible puisqu’elle a duré plus de quatre siècles.

J’ai toujours trouvé cette concurrence pour le moins stupide. Mais là, en lisant Primo Levi, j’ai compris pourquoi l’holocauste est d’une toute autre nature que l’esclavage. OK, à la base de l’esclavage, il y a l’idée que certains humains sont des marchandises que l’on peut se permettre d’acheter et de traiter comme des animaux domestiques. Mais l’esclavage est d’abord motivé par des raisons économiques. Il semblerait même, d’après Orlando Patterson, que le racisme ait été une construction quelque peu tardive [tardive par rapport à l'esclavage] aux USA. D’après lui, pendant assez longtemps, l’élite blanche de Jamestown ne faisait aucune distinction entre les esclaves noirs et les prolétaires blancs qu’ils exploitaient. Les mariages mixtes étaient autorisés et les blancs pauvres étaient aussi exploités que les noirs. Ce ne serait que quand l’élite s’est rendue compte du risque de coalition entre prolétaires de toutes les races qu’aurait été mise en place une véritable discrimination raciale. Rien de tel chez les nazis. Il n’y a pas vraiment (pour autant que je sache) de motivation économique à l’extermination des juifs. En lisant le récit de la vie de Primo Levi au camp de concentration, on se dit qu’il aurait été sans doute beaucoup plus rentable pour les nazis de donner aux internés assez de nourriture pour leur permettre de renouveler leur force de travail. C’est par exemple ainsi qu’agit tout esclavagiste cohérent: les esclaves sont un bien, un investissement sur lequel on veille jalousement et que l’on fait fructifier. La différence c’est que dans le cas du nazisme, le motif premier c’est la haine, le désir irrationnel de faire souffrir et d’exterminer le peuple juif. Du coup, il est bien possible que la Solution Finale ait été une entreprise financièrement déficitaire; le travail que les juifs fournissaient au camp n’avait d’autre finalité que de les déshumaniser encore plus et de justifier aux yeux de leurs bourreaux leur destruction.

PS: Traduction pour ceux qui sont encore plus nuls que moi en allemand: « Warum? / Hier ist kein warum » se traduit: « Pourquoi? / Ici il n’y a pas de pourquoi. » Échange entre un Primo Levi mourant de soif [NB: 'mourir de soif' est ici à prendre au sens littéral.] et le gardien qui l’empêchait de se désaltérer avec de la neige.

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7 Réponses

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  1. rahmane said, on mai 22, 2007 at 3:44  

    Mais Hady, pourquoi dégrader l’horreur de l’esclavage et entrer toi-même dans le jeu du comparatisme? Personnellement, je ne trouve pas ces deux horreurs très comparables. Mais si tu lisais des témoignages sur l’esclavage (je n’ai pas pu terminer les "Incidents in the Life of a Slave Girl" de Harriet Jacobs tellement c’était horrible)tu verrais peut-être qu’on ne peut pas aussi aisément mettre le génocide des Juifs hors de pair. Pour l’instant, tu n’as comme pièce de ton dossier comparatiste que le livre de Levi. Et tu reprends curieusement, à travers ce Diamond, des arguments qui étaient ceux des esclavagistes: à savoir que les esclaves seraient bien traités, et que les Noirs en fait s’en tiraient même mieux que les Blancs pauvres, puisqu’ils ne couraient jamais risque de mourir de faim. Quand on lit ce que les esclaves eux-mêmes ont laissé comme témoignage, on pense et surtout on sent totalement différemment sur cette question. Par exemple, il se peut que le racisme ait été construit sur des bases économiques: personnellement je crois que ceci n’est vrai que très partiellement et que le racisme est un phénomène psychologiquement beaucoup trop complexe pour supporter un tel réductionnisme matérialiste. L’important, cependant, c’est comment on le vivait et on le vit dans les pays où il définit pathologiquement la culture, c’est-à-dire les comportements et les sentiments des hommes et des femmes.
    Certains détails de la these de Patterson sont empiriquement contestables ou invalides. Les mariages mixtes, même au nord où l’esclavage n’existait pas, étaient généralement un scandale, et le restèrent jusqu’aux années 60 au moins, aux Etats-Unis. Aujourd’hui encore ils restent un problème, car même les Noirs sont souvent contre ça. Patterson me rappelle l’historien britannique Davide Cannadine qui soutient que l’Empire britannique n’était que le règne des classes supérieures british sur les pauvres du monde, Blancs et Noirs, et que les Noirs devaient donc cesser de se plaindre… Cela m’a bien fait rire, quand on connaît les détails de la vie coloniale! Et m’a rappelé le dessin satirique du Punch (d’une des années 1840) montrant un petit gavoche londonien cirant la botte d’un maharadjah en goguette à Londres et lui demandant: "Comment trouvez vous la manière dont nous gouvernons votre pays?"
    Ton blog me rappelle enfin cette question que posaient de vieux universitaires africains (dont Ali Mazruià dans un panel de l’African Studies Association à New Orleans: "pourquoi les Africains pardonnent ils si facilement?" Alors que l’Holocauste fut tout de même simplement ce massacre de quelques années en Europe (et je suis désolé, mais il y en a eu bien d’autres dans l’histoire, dont les victimes se soucient peu de savoir si on les tuait pour faire de l’argent ou par haine pure), les Juifs occidentaux en ont fait cet événement central de la vie moderne, chose qui a requis des investissements continus dans la publication de livres et revues et la création d’un réseau de musées et de sites commémoratifs à travers tout le monde occidental; tandis que la longue, l’interminable tragédie des Noirs d’Afrique sur plusieurs siècles, incluant l’hécatombe du Passage du Milieu et une relation intime, vicieuse, pathologique avec un groupe humain étranger et perverti par le pouvoir, cela ne tire de nous (en dehors d’une minorité d’afroncentristes excités) que dulcifications et haussements d’épaule… C’est à nous que Sarkozy peut dire "Nous ne nous repentirons pas" et c’est sur nous que Mitterand peut dire "Vous savez, un génocide chez ces gens là…" (à propos du Rwanda) parce que nous ne paraissons qu’assentiment et tolérance de tout le "fucking up" qu’on nous fait. Imagine Sarkozy dire à propos de l’Holocauste: "assez de répentances!" C’en serait fait de lui… Mais nous, on apportrait même plutôt de l’eau à son moulin.
    Ach! Gott im Himmel!
    Rahmane (Okay, sorry que ce commentaire soit plus long que le post, tu me connais quand je me lâche!)

  2. Anonyme said, on mai 22, 2007 at 4:53  

    En fait, je ne crois pas du tout que les noirs s’en tiraient mieux que les blancs pauvres: eux ils étaient des objets et en tant que tels, ils n’avaient aucun droit. Un blanc pauvre avait très peu de droits peut être, mais il en avait quand même et il restait un être humain. La seule chose que je disais c’était que l’holocauste comme le génocide Rwandais était une entreprise d’extermination sytématique alors que l’esclavage était d’abord une entreprise économique qui a très vite dégénéré en crime contre l’humanité. Mais tu as raison ce post est stupide parce qu’il est évident que l’on ne peut pas se mettre à organiser une gradation de l’horreur. Merci de ton commentaire.

  3. Mazel said, on mai 22, 2007 at 7:34  

    Problème de micro en ce moment pour passer d’un blog à l’autre et d’une article au suivant… je reviendra lire la suite demain… vu le plaisir que j’ai pris à lire celui sur Primo Lévi… merci pour votre commentaire sur Steiner… je viens également de terminé "l’aube" de Wiesel…
    Magnifique, également. Je fais des petites coupures entre ce genre de livres poignant, avec de petite chose sans importance ou des polars… mais pause jamais longue, je reviens toutjours assez vite vers mes auteurs favoris…
    Donc, commencé hier soir "le diable s’habille en prada"… bof ! un bouquin de fille, mais amusant tout de même… probalement terminé ce soir… le prochaine livre de chevet : probablement un Michel del Castillo.
    Bonne lecture avec Primo Lévi… celui-là est probable l’un des meilleurs… mais voir également lillith et tous les autres….
    amicalement

  4. Mimy said, on mai 23, 2007 at 3:20  

    Je suis très étonnée par ce que tu dis : le racisme, une invention tardive ? Crois-moi, le racisme en Europe date de très longtemps, et comme les Américains viennent d’Europe.. De plus, moi j’ai toujours pensé que l’extermination des juifs avait justement des raisons économiques, qu’elle partait d’une croyance séculaire : les juifs, depuis toujours défendus de pratiquer les autres métiers, auraient fait fortune dans le commerce, les juifs seraient tous riches et, en plus, voleurs. La haine envers eux n’était pas si forte puisque l’un des nazis (je crois que c’est un chef nazi qui l’a dit, ou peut-être bien Hitler) a déclaré un jour : "C’est moi qui décide de qui est juif et qui ne l’est pas" et s’ils avaient besoin d’un scientifique, ils le traitaient bien, même juif. Hitler était même fan de Fritz Lang paraît-il.. Leur haine n’était ni aveugle, ni viscérale je crois, mais elle était raisonnée ce qui est bien pire..

  5. Anonyme said, on mai 24, 2007 at 7:45  

    Dear Mimy, je sais bien que le racisme est aussi ancien que l’humanité mais ce que je reprends de Patterson est ce constat (ou cette thèse si on veut être plus neutre) qu’il exprime dans l’article que je mets en lien selon laquelle, à Jamestown, aux débuts de l’esclavage, il n’y avait pas une structuration raciale de la société mais plutôt une structuration en termes de classes sociales et que la théorisation raciste serait apparue plus tardivement pour empêcher que ne s’unissent les défavoriser noirs et blancs. Je ne sais pas s’il a raison n’ayant pas fait de recherches sur cette époque particulière et relativement courte de l’histoire américaine.
    Sur Hitler fan de Fritz Lang: je suis sûr qu’il y a une sorte de fascination pour les juifs chez les nazis mais le fait est que l’application des lois raciales était tout à fait stricte et pour autant que je sache, même les scientifiques qui auraient pu être utiles au Reich ont quand même été déportés et exterminés. Qu’il y ait eu des dignitaires nazis ayant une approche plus pragmatique dans ce domaine est possible mais ultra minoritaire (je peux me tromper mais je ne le crois pas). Il me semble que chez Hitler, la haine était viscérale et irrationnelle mais que la mise en oeuvre de la Solution Finale a, elle, été malheureusement rationnelle et d’une redoutable efficacité. administrative!

  6. Anonyme said, on mai 28, 2007 at 11:00  

    Ah Lire cette bouquin de Primo Levi, une terrible aventure.

    Le plus drôle est que je l’ai découvert via un professeur que je considère aujourd’hui être un réactionnaire raciste qui n’a certainement pas assez compris ce qu’il a essayé de nous apprendre : les humanités.

    Mais ce idiot qui nous enseignait avait justement éveillé mon envie de lire ce livre en décrivant combien Primo Levi (comme Hannah Arendt d’ailleurs) y souligne bien le déni d’humanité qui a été le moteur de l’holocauste. Aujourd’hui je dirais plus comme toi la haine, la volonté d’éradiquer l’existence de l’autre. Comme d’ailleurs le génocide rwandais.

    Mais y a t il matière à comparer avec l’esclavage ? Ou avec tout autre génocide ?

    Bah! Cela supposerait qu’il existe une échelle objective de l’horreur génocidaire. Je ne crois donc pas qu’on puisse comparer. On peut souligner les différences, les analyser chacunes et mieux comprendre la nature humaine. Les comparaisons ne sont à mon avis que le lie d’une argumentation au service d’une interprétation (donc utilisation) de ces tranches d’Histoire. Tout le monde le fait. Y compris les philosophes ;-).

    Bonne lecture, Hady

    Doomu Rewmi

  7. seinecle said, on juin 5, 2007 at 1:26  

    Oui, Howard Zinn a la même thèse dans son bouquin sur l’histoire des Etats-Unis (A People’s History of the United States): le racisme a été exacerbé aux USA pour éviter l’alliance des Noirs et des Blancs pauvres. La thèse est assez bien étayée, j’avais été convaincu.


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