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Ousmane Sembène & Richard Rorty

Posted in Philosophie by hadyba on juin 17, 2007

 

La semaine dernière j’ai appris coup sur coup le décès de deux membres éminents de mon panthéon personnel : le romancier et cinéaste sénégalais Ousmane Sembène et le philosophe américain Richard Rorty. Bizarrement, ce télescopage m’a fait l’effet d’une révélation : je me suis rendu compte que l’œuvre de Sembène étaient la meilleure critique qui soit à tout ce qui me déplait si prodigieusement dans la philosophie de Richard Rorty. Dans ce qui suit, je vais d’abord rappeler brièvement (ce sera donc forcément un peu caricatural) les traits essentiels de la pensée de Rorty puis je vous parlerai de Sembène et vous verrez comment on peut les faire dialoguer (Je déteste ce verbe mais bon…)

 

L’homme spéculaire est sans doute LE livre de Rorty. Dans ce livre, il affirme que la métaphore essentielle qui permet de comprendre toute l’épistémologie occidentale est la métaphore spéculaire selon laquelle l’esprit serait une sorte de miroir sur lequel le monde viendrait se refléter. Si l’on accepte cette métaphore, la science n’est rien d’autre que le bon usage de notre esprit de sorte à produire le reflet le plus fidèle possible, l’image la moins déformante possible du Réel. Si nous usons correctement de ce miroir, nous atteignons une vérité objective et universelle. Dans ce cadre, il y a quelque chose que l’on pourrait appeler l’épistémologie et qui définit les conditions qu’il faut réunir si nous voulons braquer sur le monde un miroir bien dépoli et donc atteindre la vérité. De plus, étant donné que tous les humains sont dotés d’un esprit et partagent les mêmes processus cognitifs, la théorie spéculaire prédit que non seulement nous pouvons découvrir la vérité, mais en plus, nous pouvons la partager avec tous les autres humains, quel que soit leur background culturel. Il suffit juste de leur montrer l’objectivité de notre savoir et en tant qu’être rationnels, il leur sera impossible de ne pas reconnaître cette vérité.

Le problème selon Rorty, c’est que cette métaphore est fallacieuse. Nous croyons que chacun braque sur le monde un miroir plus ou moins bien nettoyé et nous disons que si nous ne sommes pas d’accord, c’est que l’un de nous se trompe mais qu’il est toujours possible de lui montrer qu’il a de la poussière sur son miroir. Mais qu’en serait-il si nous avions tous des miroirs déformants ? Rorty affirme que le plus souvent, en cas de désaccord, une réconciliation est impossible parce que nous raisonnons à partir de prémisses diamétralement opposées et ce que l’un considère comme preuve n’a aucune valeur pour l’autre. Prenons l’exemple de l’astrologie : les scientifiques (quand ils daignent en parler) se tuent à dire que ça ne peut pas marcher parce que la cosmologie sous jacente est fausse, que l’idée d’une action à distance des astres sur le moral ou le destin est absurde et surtout, ils montrent, statistiques à l’appui que les prédictions qui ont été testé se sont révélées fausses de manière significative. De telles critiques n’entament bien évidemment pas la sérénité de Mme Teissier et de ses collègues faiseurs d’horoscopes qui sont largement au dessus d’une vision aussi bassement matérialiste de la réalité et qui conviennent avec Hamlet qu’il y a bien plus de chose sur terre et dans les cieux que toute notre philosophie n’en saurait découvrir. Vous vous dites sans doute qu’objectivement ce sont les scientifiques qui ont raison. D’après Rorty, si vous dites ça, c’est juste parce que vous êtes enfermés dans une vision du monde dans laquelle ce sont les critères scientifiques qui prévalent et vous éliminez tout ce qui ne se conforme pas à ces critères. Seulement, il n’y a aucune raison a priori de préférer vos critères à ceux de Madame Teissier. Certes, la science fait voler des avions ce que la magie n’arrive toujours pas à faire ; mais ce n’est là un avantage que si vous croyez que faire voler des avions est plus important que ce que l’on apprend dans l’initiation magique ; ce que le magicien ne croit probablement pas. Nous devons donc accepter du point de vue de Rorty que nul n’a le monopole de la vérité et que la science est une manière comme une autre d’approcher le réel, ni pire, ni meilleure que la magie, la poésie ou la religion. Par ailleurs, il y a d’après lui une impossibilité d’avoir une discussion rationnelle avec ceux qui n’ont pas un minimum de préjugés en commun avec nous : nous n’avons pas les mêmes critères du vrai ou du faux, de ce qui est pertinent ou non, du bien et du mal, etc. Quant à la vérité, ce n’est rien d’autre qu’un compliment que nous faisons à nos propres conceptions.

 

Intéressons nous à présent à Ousmane Sembène. Il est né il y a 84 ans dans une famille modeste au Sénégal. Ayant quitté l’école à 13 ans, il devient mécanicien et maçon puis s’engage chez les Tirailleurs Sénégalais lors de la seconde guerre mondiale pour libérer la Métropole occupée par les nazis. Après la guerre, il rentre au Sénégal puis retourne à Marseille où il devient docker. Autodidacte, il milite à la CGT et publie en 1956 un roman tiré de cette expérience (Le docker noir). Il milite bien évidemment pour la décolonisation et renonce à sa nationalité française dès que le Sénégal est indépendant. Il sillonne l’Afrique et publie des romans dont un Ceddo (1966) sera censuré par le gouvernement sénégalais qui n’était pourtant pas parmi les plus réactionnaires d’Afrique ! Dans les années 60, Sembène Ousmane décide qu’étant donné que la plupart des africains sont analphabètes, s’il voulait les toucher, c’est par le biais du cinéma qu’il devrait le faire. Il part donc à Moscou où il se forme au VGIK. A son retour, il tourne des films sans pour autant renoncer à son œuvre littéraire. Une chose que j’adorais dans ses romans et dans ses films, c’est que Sembène Ousmane était absolument sans complaisance. Pendant et après la colonisation, il a critiqué l’exploitation de l’Afrique, militant pour la décolonisation mais dénonçant également les arrangements post-coloniaux qui ont maintenu l’Afrique dans la dépendance et la pauvreté. Mais c’est facile de critiquer la France et de rejeter nos fautes sur les autres. Ce que Sembène Ousmane a fait de plus subversif, c’est de faire des films et d’écrire des livres destinés aux africains et dans lesquels il met en lumière et critique férocement leurs défauts. Il appuyait vraiment là où ça faisait mal dénonçant le parasitisme social, la corruption et même le télescopage hypocrite entre la religion et la politique. Il nous obligeait à nous dire que si nous étions pauvres, c’était aussi notre faute. Il recherchait passionnément la justice et la vérité et jugeait toutes les sociétés, selon les mêmes standards. S’il faut dénoncer le racisme en France, il ne faut pas justifier les hiérarchies et les stratifications sociales chez nous.

Pourquoi est-ce que je considère que Sembène est l’anti-Rorty ? Dans Objectivisme, Relativisme & Vérité, Rorty nous propose l’adoption d’un ordre du monde dont le modèle serait un bazar environné de clubs strictement privés. Selon lui, nous avons nos propres valeurs, culturellement déterminés que nous ne devons en aucun cas essayer d’universaliser, ni même de partager avec les autres. Toute culture est un club privé fermé et le but du jeu est de faire de sorte que l’espace public interculturel soit le moins intrusif possible. En clair, si dans une société X les droits des femmes sont bafoués, c’est malheureux de notre point de vue mais totalement justifié selon les standards de X nous devons donc la fermer et nous occuper de nos propres affaires. C’est là tout l’opposé de la démarche de Sembène. Il était d’une curiosité dévorante en ce qui concernait sa culture et celle des autres et il n’acceptait pas qu’on puisse considérer qu’une manière de faire est respectable du simple fait qu’elle nous vient de la tradition ou de la prétendument très civilisée Europe. Il estimait que nous devions à tout moment exercer notre esprit critique et combattre sans complaisance l’obscurantisme, l’ignorance et l’injustice. Pour lui, le Bien et le Mal, le Vrai et le Faux existaient vraiment et le respect des autres exigeait que nous prenions au sérieux leurs options culturelles tout autant que les nôtres et essayions de les comparer pour en tirer le meilleur. Cette philosophie n’est peut être pas aussi sophistiquée que celle de Rorty mais je dois avouer que je la préfère et de loin.

Une Réponse

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  1. seinecle said, on juin 20, 2007 at 8:39

    Mercy pour ce Rorty for dummies. Je penche également bcp plus pour la vision de Sembène.


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