Hady Ba's weblog

Facs françaises: un petit air d’UCAD

Posted in miscellaneous by hadyba on novembre 16, 2007

Avertissement: Ce post se lit mieux en suspendant de temps à autres (i.e. quand je parle de l’UCAD) votre esprit critique.

Ainsi que vous le savez sans doute, je suis un pur produit de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. Pour autant que je sache, il n’y a que deux questions sur lesquelles je suis d’une absolue mauvaise foi: celle qui concerne mon alma mater et celle qui concerne l’équipe de foot du Sénégal. Cette absolue mauvaise foi se manifeste par deux axiomes qui me semblent devoir servir de base intangible à toute discussion intelligente. Quiconque ne les accepte pas est de mon point de vue soit un ignorant, soit un être malveillant d’une mauvaiseté intolérable et dont l’âme finira sans doute dans un recoin particulièrement sombre de l’enfer. Ces axiomes sont les suivants:

Axiome 1: l’équipe de foot du Sénégal est la meilleure au monde et à chaque fois qu’elle a perdu au cours de son histoire, c’est parce que l’arbitre corrompu, forcément corrompu, qui dirigeait la rencontre s’est fait acheter par l’équipe adverse. Ainsi, tout le monde au Sénégal connaît l’infinie corruption d’un arbitre gabonais dont je tairais le nom, non pas par charité, mais tout simplement parce que je ne m’en souviens pas.

Axiome 2: L’université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD de son petit nom) est la meilleure université au monde.

Dans mes moments d’égarement, je soupçonne que l’axiome 1 serait discutable et pourrait éventuellement ne pas avoir le statut d’axiome. Franchement, même avec la plus grande objectivité, je ne vois pas comment quiconque pourrait discuter l’axiome 2. Bien évidemment, si vous avez fait vos études ailleurs qu’à l’UCAD, je comprends que vous pensiez que des facs comme Harvard ou l’ENS seraient objectivement meilleures que l’UCAD mais franchement, ce n’est là que le résultat de votre conditionnement et de votre ignorance de ce qui se fait à Dakar! Si vous avez fait vos études à Dakar mais pensez malgré tout que mon axiome 2 est discutable, sachez que je pense que vous êtes non seulement un traître mais également un pervers à qui je ne parlerai ni ne serrerai la main jamais plus à l’avenir. Bien sûr, je vous prierais d’arrêter de lire mon blog qui est écrit pour des personnes convenables et certainement pas pour des gens aussi inqualifiables que vous!

Il est parti le traître? Bon. Nous pouvons continuer entre gens de bonne compagnie. Si je vous parle de mon alma mater, ce n’est pas pour me vanter, mais parce que les grèves actuelles dans les universités françaises me rappellent furieusement ce qui s’y passait. J’ai passé cinq ans au département de philo de Dakar et chaque année, j’ai eu droit à un mois de grève avec fermeture du campus universitaire, guerrilla urbaine contre le GMI (nos CRS locaux) avec tabassage en règle des étudiants etc. Et à chaque fois, la réponse de notre gouvernement était la même: ces étudiants grévistes sont une minorité manipulés par les partis d’opposition, nous injectons autant d’argent que possible dans l’université, les étudiants ont des bourses que leur envieraient les pauvres travailleurs qui se lèvent tôt sans arriver à réunir de quoi nourrir leurs familles et tutti quanti. De manière similaire, le discours des étudiants grévistes était répétitif: nous voulons une amélioration des conditions matérielles et morales des étudiants. Baisse du prix des tickets déjeuner, augmentation du volume et des bourses d’étudiant, réfection des amphithéâtres et du campus universitaire, achat de livres pour la bibliothèque, équipement en ordinateurs des différents départements…etc, Généralement, le résultat de ces grèves était toujours le même: après trois semaines de grèves, des négociations sont organisées, des promesses faites et surtout, les dirigeants du soulèvement estudiantin sont honteusement corrompus au moyens de bourses extérieures pour aller étudier en France. Précisons tout de suite que je n’ai jamais eu l’intelligence de diriger une grève et n’ai donc pas eu le bonheur de me faire corrompre par mon gouvernement.

L’on pourrait penser que ces grèves non seulement n’étaient pas légitimes mais étaient stupides parce qu’elles pénalisent surtout les étudiants qui ont le malheur d’être à l’UCAD plutôt que dans une Ecole de Commerce, une fac française voire américaine et qu’elle ne servent qu’à discréditer encore plus une institution que ne fréquentent déjà plus que les rejetons des classes moyennes et populaires. A l’appui de cette idée, il y a le fait que les dirigeants de ces mouvements sont à chaque fois des individus plus ou moins corruptibles qui défendent leurs propres intérêts plutôt que ceux de la communauté universitaire.

En fait, les choses m’ont toujours paru plus complexes que ça. Il se trouve que même si c’est toujours une minorité qui décide des grèves, il y a objectivement de très bonnes raisons de faire la grève. La bibliothèque universitaire de Dakar était franchement pauvre, les salles de classe insuffisantes au point que le planning des cours relevait du tour de force administratif, les budgets des facs ridicules au point que l’achat d’une photocopieuse était parfois une dépense extravagante pour certains départements, le ratio profs/étudiants tellement déséquilibré que les profs n’avaient d’autre choix que de laisser faire un processus darwinien au terme duquel la minorité qui réussissait à passer les deux premières années bénéficiait de l’encadrement rapproché qui aurait
du être la norme dès la première année… De ce fait, même si la grande majorité des étudiants pensait comme moi que ces grèves étaient inutiles et auto-pénalisantes, nous n’en suivions pas moins les mots d’ordre. A mon avis, l’une des principales raisons pour lesquelles personne ne se révoltait contre ces grèves, c’était parce que nous étions tous persuadés que si nous réussissions à survivre au processus de sélection drastique qui menait de la première année au master, nous avions malgré tout d’assez bonnes chances de nous retrouver au chômage parce que ces crétins d’employeurs préféreront toujours embaucher un idiot qui a fait une Ecole de Commerce et ne sait même pas écrire un rapport en usant d’un français correct mais connaît le monde de l’entreprise que de choisir un type qui a fait des études de lettres modernes à la fac. Attitude idiote parce que le type qui a usé ses fonds de culottes à la fac ne connaît peut être pas le monde de l’entreprise mais pendant 4 ans, il a appris a écrire, à décortiquer des textes, à réfléchir et surtout, il a appris à apprendre ce qui devrait en faire un employé bien plus efficace, sans compter qu’il parle généralement plus de deux langues vivantes. Mais revenons à nos moutons. Ma vision des grèves de Dakar est qu’il y a structurellement tellement de bonnes raisons de faire la grèves qu’il n’est pas étonnant que chaque année des membres de l’institution universitaire décident que la situation est intolérable et essaient de changer les choses. Quand le gouvernement affirmait que c’était l’opposition qui manipulait les étudiants, elle confondait sciemment les causes et les conséquences: l’opposition, après qu’une grève s’était déclenché essayait de la manipuler, et c’est de bonne guerre, mais elle ne les provoquait, à mon avis, pas. De même ces mouvements ne duraient jamais plus d’un mois parce que les étudiants se rendaient bien compte qu’une trop longue interruption des cours mènerait à l’invalidation de l’année scolaire ce que nul ne souhaitait.

Si je vous raconte mon expérience de l’UCAD, c’est parce que je suis en train d’écouter Mme Pécresse parler d’étudiants manipulés par l’extrême gauche alors que l’UNEF essaie désespérément de récupérer un mouvement qu’il n’a pas initié et je me dis que le parallèle avec l’UCAD est éclairant. Certes, les facs françaises sont beaucoup un peu plus riches que l’UCAD mais j’ai l’impression que leur situation est un peu semblable à celle de mon ancienne fac. Même si nous laissons de coté la question des moyens et le fait qu’il y a un échec massif au premier cycle, les universités françaises se trouvent dans un système où elles sont considérées comme moins prestigieuses que les Écoles de Commerce ou d’ingénieur. Les étudiants qui sont actuellement à la fac savent donc parfaitement que même s’ils réussissent à obtenir leurs diplômes, il leur sera difficile de rivaliser avec un produit des Grandes Écoles et ce, indépendamment de leur valeur intrinsèque. Cela crée une sorte de malaise qui n’est pas conjoncturel mais est structurel. Si j’en crois mon expérience à l’UCAD, je crains fort qu’après les grèves anti CPE et celles de cette année contre la loi d’autonomie, les facs françaises ne soient rentrées dans un cycle semblable au nôtre où chaque année on a droit à des grèves plus ou moins longues. A mon avis, Mmes Pécresse et Parisot ont probablement raison de souligner que les motifs mis en avant par les grévistes (privatisation rampante de l’université, sélection à l’entrée) relèvent du fantasme, mais ce sont là des fantasmes qui se nourrissent du fait bien réel qui est que l’université française est actuellement pauvre, méprisée par la société française et offre moins de perspectives qu’elle le devrait à ses étudiants. Tant que cet état de fait ne changera pas, les fantasmes proliféreront… pour la plus grande joie de ces horribles manipulateurs d’étudiants qui sévissent à l’extrême gauche.

PS: Vous pensiez bien que je n’allais pas conclure ce post sans réaffirmer encore une fois que l’UCAD est la meilleure université du monde. Lux mea lex!