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Eloge du Modou Modou

Posted in Politique, Sénégal, Vie quotidienne by hadyba on novembre 27, 2007

Il y a quelques années déjà, une jeune et brillante journaliste sénégalaise avait écrit un livre très critique sur la société sénégalaise. Étant donné que je passais mon temps à dire pis que pendre de mes compatriotes et de mon pays, tous mes amis s’attendaient à ce que j’aime ce livre. Préjugé pour préjugé, je m’attendais quant à moi à ce que mon père détestât ce livre. Quelle ne fut alors ma surprise d’entendre mon père me dire le plus grand bien de cette oeuvre, d’autant plus que je me retrouvais dans la situation inconfortable du jeune réactionnaire défendant le peuple sénégalais face au vieux progressiste que campait mon père. Situation surréaliste pour quiconque nous connaît, mon père et moi. Je ne vous parlerai pas vraiment de mon progressiste de père ici mais je vais vous parler des modou modou et de politique sénégalaise et vous comprendrez pourquoi j’ai détesté le livre de Jacqueline Fatima Bocoum et comment je me suis retrouvé à jouer les Hortefeux sénégalais avant l’heure.

Commençons par les modou modou. Lorsque je suis allé à Venise, pas loin de la place Saint Marc, je me suis fait aborder par un type qui m’a proposé des babioles: gondoles miniatures, masque de carnaval, etc. Je lui ai répondu en Wolof (la langue la plus parlée au Sénégal) et nous avons discuté pendant une demi heure de la situation de notre pays natal. De même, à chaque fois que je me promène sous la tour Eiffel à Paris, je me fais aborder par un compatriote qui essaie de me refiler d’autres attrape-touristes (tour Eiffel miniature voire pire). J’en profite généralement pour réviser mon Wolof et commenter l’effarant imbroglio politico-religieux sénégalais avec un connaisseur. Je ne suis jamais allé à New York, mais je n’ai pas du tout été surpris de lire dans une des nouvelles de Jay McInerney ceci:

« Et, sur les trottoirs, des hommes sombres venus du Sénégal vendaient des montres, des bijoux et de faux sacs Gucci. Nul ne semblait savoir comment ni pourquoi ces Africains avaient débarqué en ville – en tout cas pas la police, qui s’efforçait sans grand succès d’expliquer en anglais la règlementation du colportage et finit par envoyer une brigade spéciale parlant français qui fut accueillie avec les mêmes sourires vides. »

Ces hommes sombres venus du Sénégal sont ceux que les autres africains ont appris à nommer modou modous: des commerçants sénégalais, extrêmement débrouillards et roublards, disséminés à travers le monde et polyglottes. Où que vous alliez dans le monde, il y a des chances que vous tombiez sur eux et qu’ils vous proposent de vous vendre quelque chose dans la langue du pays, en anglais, en italien voire même en chinois ou en japonais. Ce sont de féroces capitalistes qui franchissent allègrement les frontières de ce monde en corrompant si nécessaire les fonctionnaires des consulats européens à Dakar. Une chose qui n’est pas la moins fascinante chez les modou modous, c’est que leur connaissance des langues n’est en aucun cas du à l’efficacité notoire du système éducatif sénégalais que le monde entier nous envie et que les américains songeraient même à copier. Oh non! Généralement, un modou modou qui se respecte n’a pas perdu son temps dans le système d’éducation formel contrôlé par l’état. Il a plutôt fréquenté l’école coranique de son village natal jusqu’à l’âge canonique de 12ans [1] puis il a rejoint son père, oncle, cousin ou frère en ville. Une fois en ville, il fait du petit commerce, vendant des T-Shirts et autres babioles dans les rues et économisant une partie de son revenu pour investir dans un commerce plus respectable que le colportage. Les plus aventureux d’entre eux choisissent d’investir leurs économies dans l’acquisition plus ou moins illégale d’un visa qui leur permettra de partir vers d’autres cieux en Afrique, en Europe, en Amérique ou même plus rarement, en Asie. Une fois ailleurs, ils reproduisent le même schéma, s’enrichissent, trouvent des papiers légaux et deviennent Grands Commerçants i.e. font des va et vient entre le Sénégal et le reste du monde exportant et important tout ce qui peut l’être. Mais un Grand Commerçant mérite-t-il encore le titre glorieux de Modou Modou? Laissons là cette question profonde et penchons nous sur la détestable politique sénégalaise.

En 2006, nous autres sénégalais avons élu Maître Wade qui, non content d’être avocat, est officiellement un libéral. Vraiment libéral, copain de fac de M. Alain Madelin et tout. Il a fait les conneries habituelles des ultra libéraux en essayant d’implémenter les recettes stupides habituelles mais franchement ce n’est pas là le plus grave. Si les sénégalais ont élus M. Wade, c’est essentiellement parce qu’ils en avaient assez de la pourriture du régime socialiste précédent. La lutte contre la corruption était donc me semble-t-il le mandat que Wade a reçu du peuple sénégalais. Notre président a juste raté ce moment de grace pendant lequel chacun était prêt à se remettre en question et a nommé une nouvelle Nomenklatura dont l’objectif essentiel était de s’enrichir autant que la précédente. Inutile de dire que le pays est encore plus mal géré qu’avant l’alternance avec cette conséquence désastreuse que le peuple est désormais convaincu qu’il n’y a pas d’alternative possible, le mandat clair et net qu’il avait donné ayant été scandaleusement trahi par celui qu’il voyait autrefois comme le messie. Paradoxalement, la corruption sans vergogne du régime Wade en a assuré la réélection démocratique: les gens l’ont reconduits ou ne sont pas allés voter se disant non sans raison que si lui était mauvais, ceux d’en face étaient encore pire. Attitude compréhensible si l’on sait que l’opposition était un ramassis de candidats farfelus, religieux, d’anciens socialistes et d’anciens compagnons de route de Wade à la corruption plus ou moins avérée.

Pour Wade et sa clique, tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles jusqu’à ce que victimes d’hubris, ils décident de s’attaquer aux Modou Modou. L’idée est la suivante: de même que la police de New York ne veut pas de colporteurs en pleine 5e Avenue, de même le gouvernement sénégalais ne veut pas de colporteurs sur notre prestigieuse avenue William Ponty[2] . Manque de pot, les Modou Modou ne l’entendaient pas de cette oreille et ont fait passer le message à l’aide d’un petit feu de joie: les émeutes les plus violentes que le Sénégal ait jamais connu depuis au moins une décennie apparemment.

Quiconque a déjà vu les manoeuvres commerciales des Modou Modou lâchés dans Dakar pourrait se dire que le gouvernement sénégalais a eu raison d’essayer d’y mettre de l’ordre. C’est en cela que Jacqueline Fatima Bocoum rejoint Wade et c’est pour cela que j’ai commencé en parlant de son livre. L’un des constats que faisait JFB, c’était que les Modou Modou étaient censés se limiter au marché Sandaga qui est situé dans le quartier chic de Dakar mais qu’incapables de discipline, ils ont essaimé dans tout le Plateau semant le désordre et la corruption partout où ils passaient. Un gouvernement responsable se devait de civiliser toute cette racaille mais le problème profond que diagnostiquait JFB, c’était que l’esprit de Sandaga s’était propagé dans tout le corps social contaminant des élites désormais incapables de contenir et de canaliser cette populace. D’où la phrase qui à elle seule condensait le livre et que je cite de mémoire: « Sandaga, c’est le Sénégal que je déteste! »

Partageant cette analyse selon laquelle les élites sénégalaises se comportaient comme le pire des colporteurs, mon père applaudissait une jeune journaliste qui avait le courage d’attaquer les élites et de poser un regard critique sur notre société. Cette critique des élites, je l’acceptais volontiers. Ce qui me mettait mal à l’aise en revanche, c’était ce renversement effectué en toute innocence et en toute arrogance par une JFB qui considère tranquillement que la corruption des élites est une conséquence de la corruption et de l’indiscipline du peuple. Ce renversement me paraissait tellement énorme et surtout tellement faux qu’il annulait tout mérite que pouvait avoir ce pamphlet. Faire du Modou Modou l’agent corrupteur et perturbateur de notre société qui, sans lui, serait peuplé de personnes parfaitement bien éduqués et disciplinés, c’est juste une autre manière d’absoudre notre classe sociale de ses péchés. Dans la société sénégalaise, le Modou Modou est peut être l’un des plus indisciplinés, c’est d’abord et avant tout, de mon point de vue, celui qui doit le moins à l’état. C’est un type qui a très tôt compris qu’il n’avait rien à attendre des autorités: ni éducation, ni couverture sociale, ni emploi. Il se débrouille donc tout seul. Qu’il ne se plie pas à toutes les règles définies par les autorités n’est donc pas étonnant: généralement ces règles ont été faites par les élites et pour les élites. Son colportage trouble la quiétude des quartiers chics? Tant pis, il faut bien qu’il vive n’est-ce pas! Des gens comme JFB et moi, à l’inverse, n’avons aucune excuse: nos parents étaient déjà dans le système formel et grace aux impôts de nos compatriotes, de tous nos compatriotes, nous avons fréquenté des écoles et des universités publiques et travaillons souvent pour le secteur public après avoir bénéficié de bourses d’études de notre gouvernement. Si après ce parcours, nous sommes corrompus, ce n’est en aucun cas parce que Sandaga nous aura contaminé mais tout simplement parce que nous sommes de sales enfants gâtés, prétentieux et pervers qui nous croyons au dessus de gens qui sont infiniment plus décents et courageux que nous ne le serons jamais. Je ne vais pas être hypocrite, Sandaga n’est pas le Sénégal que j’aime (c’est sale et désordonné[3], je préfère les plages et les universités) mais c’est l’un des Sénégal que je respecte le plus. Que les Modou Modou soient en train de donner du fil à retordre à notre gouvernement au moment où la plupart de nos intellectuels se taisent ou gigotent dans des salons me confirme que mon respect est décidément très bien placé.

Update du 6/12/07: Sur les élites sénégalaises, on lira ce post de mon ami Doomu Rewmi qui en parle de l’intérieur

[1] On me signale cependant que je confonds Modou Modou Old School et Modou Modou New School. Ce dernier pouvant fréquenter l’école francophone et le faisant, parait-il, de plus en plus.

[2] Si j’étais vraiment patriote, je connaîtrais le vrai nom de l’avenue Ponty qui a sans doute été rebaptisé d’un nom bien sénégalais entre 1960 et maintenant mais j’avoue qu’en bon Dakarois, j’ai tendance à employer parfois les anciens noms de rue au mépris de tout nationalisme. Sinon, pour ceux qui ne sont jamais allé à Dakar, je dois à la vérité de dire que Ponty est un peu (hum, juste un peu) moins belle que la 5e Avenue.

[3] Parce que la voirie ne fait pas son travail d’ailleurs. Les élites encore une fois!