Hady Ba's weblog

Le livre de l’autre génération

Posted in Uncategorized by hadyba on mars 11, 2008

Quant j’ai appris qu’il s’apprêtaient à publier ce recueil d’article, j’ai été consterné. Je me suis dit: « Non, ce n’est pas possible, ils sont bien trop cool pour commettre une telle erreur! » Le truc c’est que je connais personnellement certains d’entre eux, ils ont été mes professeurs ou bien j’ai lu leurs articles et livres, ou alors j’ai assisté à leurs conférences à Paris ou à Dakar. Ils sont sociologues, philosophes, critiques littéraires, écrivains, historiens ou politologues. Dans leurs domaines respectifs, ce sont des personnalités reconnues et certains d’entre eux enseignent dans des universités de la Ivy League. J’ai beaucoup de respect pour eux et d’une certaine manière ce sont eux qui m’ont donné envie de faire de la recherche. Du coup, je ne comprenais tout simplement pas que des individus aussi brillants s’abaissent à écrire un livre pour, officiellement, répondre à l’infâme discours de Dakar. Je veux dire ce discours est si naïvement raciste que la seule réponse qu’on peut raisonnablement lui faire c’est de réaffirmer que bien sûr, les africains, y compris paysans, avaient un cerveau en parfait état de marche et qu’ils s’en servaient au moins aussi souvent que les blancs. Or je trouve dégradant pour n’importe quel être humain d’être obligé de répéter de telles évidences ailleurs que dans un sketch. C’est dégradant autant pour celui qui profère de telles assurances que pour celui qui les écoute voire les appelle. Que nos journalistes, polémistes locaux et étudiants en premier cycle répondent au discours de Dakar me paraît parfaitement compréhensible; en dehors de ces deux catégories, je trouve que les seuls que ce discours concerne et à qui il devrait faire honte sont ceux qui ont élu un type capable de le prononcer sans sourciller et qui en plus s’obstine à le défendre sans vergogne.

J’étais donc pour le moins perplexe face au livre édité par Makhily Gassama … puis j’ai réalisé que ce livre était le révélateur d’un gouffre générationnel entre nous autres africains. Je n’ai pas vérifié leur age mais la plupart des chercheurs qui ont contribué à ce livre et que je connais ont plus de 45 ans. Certains d’entre aux frisent carrément la soixantaine. Une chose que j’ai remarqué chez mes ainés, c’est qu’ils ont tous une certaine idée de la France. Ceux qui sont nés avant les indépendances ont été éduqués dans le culte de la France et même quand ils se sont battus pour être indépendants, ils ont gardé une admiration certaine pour ce pays et les idéaux qu’il représente et qui leur servent de référence. Les plus jeunes d’entre eux n’ont certes presque pas connu la colonisation mais ils ont quasiment tous passé la fin de leur adolescence et leurs premières années d’adulte dans les prépas, les Grandes Écoles et les universités françaises. Ils y ont connu leurs premières amours et leurs premières amitiés d’adulte et ils ont été reçu dans des familles françaises. Ces gens là aiment tendrement la France et la considèrent comme leur seconde patrie. Du coup, ils ont besoin et envie d’avoir la reconnaissance de la France et sont infiniment peinés quand ils lisent le discours de Dakar. Ils veulent à tout prix parler à ce pays qu’ils aiment et admirent et lui dire leur déception. Vu comme ça, ce livre est certes pathétique mais il se comprend.

Ce qui me rassure un peu c’est que cet état d’esprit que je viens de décrire appartient vraiment au passé. Il y a certes des exceptions dans notre génération, mais globalement nous nous en fichons totalement qu’un blanc d’un mètre soixante cinq inculte et légèrement mal élevé pense que nous sommes restés hors de l’Histoire. Nous sommes en train d’écrire notre histoire exactement comme nous l’entendons et nous ne nous laissons distraire ni par l’ancienne génération ni par le vacarme extérieur. Nous connaissons le monde et savons que la France est un partenaire possible parmi d’autres et certainement pas le plus vertueux. Quand ce qu’elle propose ne nous intéresse pas, nous refusons tout simplement.

Une illustration de cette nouvelle attitude: un de mes copains était en fin de thèse quand Sarko est venu à la fac de Dakar. Il a donc officiellement reçu un carton d’invitation pour assister au SarkoShow. En tant que brillant jeune chercheur et espoir du département de philo de Dakar, il était typiquement le membre de cette jeunesse africaine à laquelle le président français était censé s’adresser. Croyez le ou non, notre brillant jeune chercheur a tout simplement décidé que ce que le président de la République française avait à dire ne valait pas qu’il perde quelques heures d’écriture. Moyennant quoi il a évité de se faire insulter dans sa propre université sans pouvoir répondre. J’aurais aimé que les dirigeants africains agissent plus souvent comme mon ami et se demandent quel est notre intérêt quand ils traitent avec la France.

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3 Réponses

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  1. oumar el foutiyou ba said, on mars 11, 2008 at 9:49

    tu as parfaitement raison
    la vraie lucidité est de savoir quand il faut réagir
    tout le reste n’est que futilité
    surtout que nos pays sont ruinés par des élites égoistes dont les agissements ne font généralement pas l’objet de commentaires désobligeants de la part des intellectuels qui sont prompts à se mobiliser pour des causes moins urgentes
    malheureusement, « l’autre génération a failli et nous supportons le poids de son leg ralentisseur »
    et il n’y a pas que cela, en vérité
    el f

  2. Boubacar D said, on mars 11, 2008 at 11:08

    Hady
    ils ont répondu sans aller au fond des choses, je crois les écarts de langage de Sarko sont pathologiques (voir génétiques >> d’où des tess obligatoires s’imposent!)comme je l’ai écrit dans un des mes posts (voir : http://africanlibertis.blogspot.com/2008/02/stphane-bosqua-casse-toi-pauvre-con.html) une piste qu’il ne faut pas écarter !

    Boubacar D

  3. Anonyme said, on mars 13, 2008 at 1:33

    Hello Oumar, ravi de te revoir ici, ça faisait longtemps!

    @Boubacar: Ravi aussi. Je n’ai pas lu leur livre mais connaissant les gens qui ont écrit dedans, il m’étonnerait qu’ils ne soient pas allés au fond des choses. C’est le projet même du livre qui me parait oiseux. S’il avait été le fait d’étudiants, j’aurais été moins sévère. Son contenu me semble-t-il sera forcément bon, instructif et agréable à lire. C’est juste le Nietschéen en moi s’insurge contre le coté réactif de la chose.

    PS: Je rassure tout le monde: le Nietzschéen qui est en mon for intérieur est tout rabougri!


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