Hady Ba's weblog

Sacha Bourgeois-Gironde, la neuroéconomie & Stern

Posted in Uncategorized by hadyba on juillet 21, 2008

Ça fait un certain temps déjà que j’ai envie de vous parler du livre de Sacha Bourgeois-Gironde sur la neuroéconomie. Précisons tout de suite que SBG est chercheur dans même labo que moi et que même s’il n’y a aucune chance qu’il fasse partie de mon jury de thèse, nous avons une certaine proximité qui pourrait vous faire douter de mon objectivité si vous êtes ultra soupçonneux. Ceci dit, je trouve que ce livre est non seulement passionnant et bien écrit mais qu’en plus il est quasiment indispensable dans la mesure où c’est, pour autant que je sache, le premier livre à destination du public francophone qui traite de la neuroéconomie.

Comme son nom l’indique, la neuroéconomie est un mixte entre les neurosciences et l’économie. Le constat qui sert de point de départ à cette discipline est que cette hilarante hypothèse des économistes classiques selon laquelle des êtres parfaitement rationnels interagissent dans les marchés est fausse. Pour faire de la bonne économie, il faut peut-être, se sont dit certains, se souvenir que les agents économiques sont des êtres doués d’un cerveau dont ils se servent dans leurs transactions et s’intéresser au fonctionnement effectif de ce cher cerveau au lieu de l’idéaliser. Bien sûr, quand on ouvre la boite de Pandore, on se rend compte que non seulement les agents économiques ont un cerveau mais en plus, ils ont des émotions et que ces émotions les empêchent de se comporter comme des robots.

SBG construit son livre autour d’une vingtaine d’expériences représentatives grâce auxquels il montre comment la neuroéconomie permet de revisiter notre vision du comportement des agents économiques, des choix que nous faisons et des normes sociales.

J’ai repensé au livre de SBG en lisant l’une des Letters from America que je vous ai mis en lien samedi. Dans la lettre daté d’octobre 2007, le professeur Angus Deaton s’intéresse à la spécificité de la réception du rapport Stern aux USA comparé au reste du monde. Je suppose que tout le monde le sait, mais rappelons tout de même que le rapport Stern est un rapport que Tony Blair avait commandé à un banquier pour essayer de voir objectivement ce qu’il en était du réchauffement climatique. L’idée de Blair étant sans doute que puisque tous ces scientifiques un peu farfelus disaient que la terre se réchauffait et qu’il fallait impérativement faire quelque chose, il était prudent d’envoyer un type sérieux et ayant les pieds sur terre vérifier ces allégations au cas où les universitaires diraient pour une fois quelque chose de sensé. La conclusion du très sérieux Sir Nicholas Stern était que d’une part les scientifiques ont raison; la terre est réellement en danger et d’autre part que la situation est grave mais pas désespérée et que si l’on s’y prend maintenant, on peut renverser la vapeur. Bien évidemment, ça coutera très cher mais Stern montre que c’est un investissement qu’il faudra de toute manière faire et qui coutera d’autant plus cher que l’on aura attendu longtemps. Moyennant quoi cet horrible ploutocrate de Stern devint le héros de toute une partie de la gauche radicale/écologiste….

Que l’administration Bush ait été hostile au rapport ne vous étonnera certainement pas; mais comment expliquer que des économistes a priori intelligents et objectifs aient rejeté les préconisations du rapports? En particulier, comment expliquer que la majorité des économistes US refusent l’application des solutions de Stern alors que leurs homologues des autres pays les acceptent? Pour le prof Deaton, ce refus souligne une différence qui existe entre les économistes professionnels US et les autres. Ce qui semble gêner les économistes américains, c’est l’hypothèse suivante: ‘l’évitement d’un mal futur, même d’un mal survenant dans un futur éloigné, justifie des sacrifices substantiels dans notre niveau de consommation actuel’. Pour les économistes US, il s’agit là non pas d’une hypothèse scientifique mais d’une position éthique. Le problème avec l’éthique et la morale, c’est qu’elles sont subjectives. Si quelqu’un estime qu’il ne doit rien à ses enfants et qu’il se fiche de polluer à un niveau tel que la terre disparaitra dans une centaine d’année, de quel droit l’en empêchons nous? Afin que ce ne soient pas des économistes et des politiciens qui prennent ce genre de décisions éthiques et les objectivent, les critiques américains de Stern estiment qu’il faudrait s’en remettre au marché qui montre comment les agents économiques se comportent dans la réalité. Or, ce que l’on voit, c’est une ‘préférence pour l’utilité présente sur l’utilité future que les gens semblent manifester dans leurs comportements quotidiens concernant l’épargne et l’investissement’. En clair, les choix éthiques que quelqu’un comme Stern fait au nom de la collectivité doivent, dans une démocratie être conformes au comportement du plus grand nombre tel que reflété par le marché or le marché nous dit que le plus grand nombre n’en a rien à cirer des futures générations ergo….

C’est là qu’intervient Sacha Bourgeois-Gironde. L’une des questions auxquelles s’intéresse SBG dans le livre est ce qui se passe dans notre cerveau pendant les situations où nos préférences à long terme entrent en conflit avec nos préférence à long terme. Par exemple, je suis dans une soirée très agréable mais on est dimanche soir et demain j’ai très tôt une importante réunion qui aura une incidence sur toute ma carrière. Comment se fait-il que la majorité des gens choisiront de rester dans la soirée au lieu d’aller se coucher? En se basant sur une expérience de l’équipe de McClure, SBG affirme que dans le cas où une gratification immédiate entre en conflit avec un bien futur plus important, ce qui se passe, c’est que le système émotionnel court-circuite le processus de raisonnement. Si l’on s’arrange pour donner aux sujets les moyens et le temps de réfléchir, ils choisissent le bien futur face à la satisfaction immédiate. Qu’est-ce que ça a à voir avec la réception du rapport Stern par l’establishment économique outre atlantique? Il me semble que si SBG a raison, cela permet de justifier le choix éthique de Stern et d’en faire une hypothèse acceptable y compris par les intégristes du marché. Si les agents économiques se
mblent montrer une préférence pour un bien présent sur un bien futur, cette préférence est une illusion créée par le fait que la majorité des transactions se font dans des conditions telles que le système de raisonnement est court-circuité par le système émotionnel du cerveau qui est notoirement plus rapide. Si tel est le cas, l’introduction de la neuroéconomie permet de comprendre pourquoi il est légitime de nous sacrifier au profit de nos arrières petits enfants. Ceci dit, je pense que seuls des économistes peuvent douter de la légitimité d’un tel sacrifice!

PS: J’espère vous avoir donné envie de lire le livre de Sacha Bourgeois-Gironde. Si tel est le cas et que vous le lisiez, essayez de voir comment ce qu’il dit sur l’ocytocine permet d’expliquer le phénomène Obama. Personnellement ça m’a paru très éclairant mais j’ai le chic pour faire des rapprochements tirés par les cheveux.

6 Réponses

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  1. Anonyme said, on juillet 21, 2008 at 2:43

    Très bel article, Hady Ba. Tu appuies là où ça fait mal, d’une certaine manière.
    Le point central: doit on, pour construire une société humaine considérer que l’homme, à peu de choses près, se réduit à l’animal qui est en lui ? ou nos facultés de conscience, de réflexion, de prise de recul (grosso modo, ce qu’on appelle intelligence) peuvent-elles nous permettre d’évoluer au delà? D’être capable de dépasser nos émotions primaires pour parvenir à un équilibre qui, finalement, nous apportera plus (que ce soit dans mille ans ou demain, d’ailleurs)?
    C’est à peu près (dans ma lecture de notre société) la différence entre « gauche » et « droite ».

    La droite estime que le premier point est inéluctable, l’homme est un animal, et donc il faut, soit qu’il y ait des bergers aux troupeaux d’humains pour que l’ordre règne (position facho lorsqu’elle est poussée à l’extrême), soit elle pense que l’animalité de l’homme amène à un équilibre (ou pas, mais dans ce cas, c’est désespérè et ils s’en contrefichent comme tu le cites dans ton article en prenant l’exemple des économistes américains), position des ultra libéraux idéalistes.
    La gauche elle voit dans la raison, l’élément universel principal de la nature humaine, et pense que grâce à la raison, les sociétés humaines peuvent, grâce à la valorisation de la raison (éducation, etc…), proposer des modèles de société raisonnables. Mais, pour y parvenir, il faut amener chacun à être capable de dépasser ses propres émotions…

    Au bout du compte, même si je pense selon le deuxième point, force est de constater que pragmatiquement, c’est le premier point qui l’emporte… Et va y avoir du boulot si on veut casser le point de vue totalement irresponsable (et assumé) des économistes américains !

    en tout cas, c’est un plaisir de lire ce que tu proposes comme réflexion (allez, on est un peu animal quand même, et ça fait toujours plaisir de falatter son égo😉 )

  2. Anonyme said, on juillet 21, 2008 at 3:34

    C’est drôle, je n’avais pas vu les choses comme ça. Je crois que je peux raisonnablement penser que je suis de gauche mais en même temps, je crois que les facultés supérieures qui nous font humains relèvent également de notre animale nature. Je ne crois pas que le naturalisme et l’égalitarisme soient absolument incompatibles. Par exemple, je crois que toute cette rhétorique du surhomme que certains appuient parfois sur la théorie de l’évolution et autres âneries soit disant génétiques se base d’abord sur une compréhension déficiente des implication de la science. Si tel est le cas, il serait dangereux que ceux qui sont profondément en faveur de la justice sociale jettent le bébé avec l’eau du bain et achetant l’image de la science qu’on leur vend, renoncent à cette dernière. Mon point était qu’une approche réellement naturaliste de la théorie économique montre que les économistes qui refusent l’application des préconisations du rapport Stern font d’abord de la mauvaise économie avant de faire de la mauvaise éthique!

    Ce qui me parait fascinant avec Stern c’est qu’à la base, c’est l’un des leurs et qu’il pensait probablement avant de se plonger dans les publications que toutes ces histoires de réchauffement climatique étaient une exagération. Je dis ça, je ne le connais pas assez pour être catégorique.

    En tout cas merci pour cette intéressante réaction et n’hésite jamais à flatter mon ego: il est très sensible et ça lui fait toujours du bien quand on le flatte même si mon fichu cerveau essaie parfois de l’inciter à se calmer!

  3. Anonyme said, on juillet 21, 2008 at 5:11

    Disons, pour le dire autrement, l’idéologie dominante actuellement, c’est d’aller chercher les gènes du tueur, de comparer le cerveau des hommes et des femmes pour y déceler les « différences fondamentales »… etc… Autrement dit, d’insister, sur le caractère inné de l’étudier afin de déterminer l’origine des caractères en présupposant qu’elle existe.

    Pour moi, ce que tu soulignes, lorsque tu dis que, pour les économistes américains, il s’agit d’une affaire d’éthique et non d’économie, alors que le réchauffement climatique peut être considéré d’un point de vue économique par les autres économistes, c’est que les uns se contentent d’observer alors que les autres essaient d’agir.
    Si agir c’est faire de l’éthique alors les économistes américains ont raison. Du moins du point de vue rhétorique. Ce qui n’empêche pas que si on considère l’Homme comme un animal doué de raison, alors on est libre d’agir pour éviter la destruction de notre environnement, que l’éthique est d’une certaine manière, comme la philosophie naturelle à l’homme.
    Or précisément, le caractère rationnel de l’être humain peut lui permettre de surmonter son animalité lorsque celle ci le conduit à l’autodestruction. Et c’est une manière de contrer le raisonnement des « anti-éthique »…(des laisser – faire)

    Comment tourner la question… peut-être en se demandant finalement ce qu’est l’économie. Si ça se résume à la simple observation et analyse des échanges, ou si son champs est plus large que cela.
    Alors, on pourra parler de bonne ou de mauvaise économie (là je te cite, parce que tu as dans ton commentaire donné la notion de valeur à l’économie)
    Sur ce à bientôt
    Saxo

  4. Anonyme said, on juillet 21, 2008 at 7:41

    Ce type d’analyse, quoique intéressante, bute sur un paradoxe bien connu : le fait qu’on n’est pas fichu de comprendre comment fonctionne un système dont on fait partie.
    Pour simplifier, on peut résumer la proposition ainsi : « si le cerveau était assez simple pour qu’on puisse le comprendre, on ne serait pas assez intelligents pour le comprendre ».
    Problème bien connu de la science, au moins depuis le paradoxe de Russell (dont je vous soumets ici une version simplifiée : « Etant donné que le barbier rase tous les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes, est-ce que le barbier se rase lui-même ? »).
    Il se pourrait donc bien que tout raisonnement qui s’applique à nous-même ne soit sans issue… hélas.

  5. Anonyme said, on juillet 21, 2008 at 8:30

    @Saxo: je pense que globalement nous sommes d’accord mais je crois que tu devrais définitivement lire Damasio L’erreur de Descartes et Sacha bourgeois-Gironde. Tu serais surpris de voir à quel point c’est non pas notre part rationnelle mais notre part animale, émotionnelle et irrationnelle qui gouverne nos comportements les plus adaptés. C’est justement parce que les théoriciens du choix rationnels ne nous voient que comme animal doué de raison qu’ils se plantent!

    @Anonyme N°2: Je ne suis pas sûr que les paradoxe du genre Russell et Gödel s’appliquent en dehors de la logique. Il me semble qu’avec une bonne théorie des types, on s’en sort assez bien…

  6. Anonyme said, on juillet 22, 2008 at 2:29

    Merci pour le conseil, Hady, pour l’instant je lis « L’infini dans la paume de la main », le dialogue entre un astrophysicien et un moine bouddhiste, c’est passionnant. Après, peut être…

    Ceci dit, j’ai bien compris ce que tu voulais dire. en résumé, que les économistes considérant les humains comme des opérateurs rationnels se fourvoient et construisent des systèmes qui ne sont donc pas valables. Simplement parce que les humains sont trop « animaux » pour pouvoir être modélisés rationnellement. Et donc alors, rejeter le rapport Stern au motif que c’est un rapport éthique et non économique, c’est refuser de regarder la réalité en face (les fondements de leurs erreurs), c’est faire de la « mauvaise économie ».
    Chez les économistes (du moins chez les classiques), ce qui me chagrine personnellement, c’est qu’ils fondent leur raisonnement sur des dogmes (tels que « le consommateur préfère plus que moins » donc les courbes d’utilité du consommateur sont convexes, etc…) qui sont pour moi des absurdités, des généralisations d’une forme d’animalité de l’homme à laquelle je n’adhère pas. Et ils parlent de comportements rationnels ensuite.

    Au fond, je pense que notre part animale gouverne au mieux nos comportements lorsqu’on a fait un travail suffisant sur soi-même pour se délivrer d’un maximum de « nos névroses et fantasmes » les plus profonds. Alors seulement, notre perception se libère et se rapproche d’une perception idéale.
    Lorsqu’on se laisse aller à ses passions, à ses idéaux, à ses pulsions sans avoir dénoué tous les nœuds qui nous ont forgés (et le travail n’est jamais terminé, c’est le travail d’une psychanalyse totale, ou une quète de l’Eveil bouddhiste, c.a.d. à peu près la même chose)on est condamnés à prendre des retours de bâtons, notre perception animale est biaisée par les nœuds qui ont fondé nos émotions et ces nœuds agissent (c’est une métaphore) comme les trous noirs avec les électrons. Autrement dit, lorsqu’on laisse aller son intuition sur un sujet, mais qu’on a un « noeud » qui concerne ce sujet de près ou de loin, notre perception sera déviée par ce « noeud » et notre animalité nous conduira à côté du but cherché.
    Un exemple, j’ai un petit nœud existentiel, celui de vouloir communiquer sur le sujet que j’aborde ici, et donc, je dévie du sujet original pour amener à réfléchir sur le sujet qui m’intéresse !
    Si j’étais totalement libéré de toutes mes contingences existentielles, je n’aurais répondu à ton article que sur le fond et sur la forme, sans avoir besoin d’exprimer un point de vue faisant dévier le sujet😉.
    En tout cas, c’est la raison qui nous permet une analyse relative de nous même, et donc de nous libérer d’un maximum de nos contingences, ce qui permet à notre part animale de s’exprimer sans trop être affectée par nos passions… et là, oui, nos « instincts » sont souvent bien plus efficaces, plus rapides, que notre raison…
    c’est un résumé rapide de ma vision de l’humain…
    à bientôt
    Saxo


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