Hady Ba's weblog

Tobin pour lyncher intelligemment

Posted in Economie by hadyba on octobre 10, 2008

 

Il y’a quelques années, j’avais lu une interview de James Tobin, interview dans laquelle il analysait les causes économiques de l’implosion de l’URSS. Même en gardant à l’esprit, comme le dit un de mes amis, que la prédiction est un art aisé… quand les évènements ont déjà eu lieu, son analyse était impressionnante. J’avais l’impression de comprendre pourquoi la chute du mur de Berlin était inéluctable si on prenait en compte la situation économique de ces pays. Bien évidemment, je serai incapable de rentrer de mémoire dans les subtilités de son analyse.

Mais en fait, c’est un autre aspect, relativement marginal de cette interview qui me revient en mémoire au vu de la crise actuelle des marchés financiers. A la fin de la longue interview qui portait principalement sur la situation de la Russie contemporaine, si mes souvenirs sont exacts, le journaliste avait posé des questions à Tobin sur sa fameuse taxe sur les transactions financières. Je suis sûr que tout le monde connait la taxe Tobin mais je vais quand même faire semblant de vous l’expliquer. Le constat dont partait Tobin était le suivant: les transactions sur les marchés de change représentent 1300 milliards de dollars par jour et parmi ces transactions, seule une part infime, 200 milliards de dollars par an, est liée à de vrais investissements productifs. Puisque j’écris ce post le matin après un seul café, illustrons-le par le marché du café. Supposons deux londoniens, mettons John et Bill qui sont tous deux des investisseurs et qui s’intéressent tous deux au café. Première manière de faire, John se rend en Ouganda, achète une énorme ferme et se met à produire du café. Ce faisant, il crée des emplois, produit de la richesse et gagne… très peu d’argent, voire pas du tout, selon le cours du café. Seconde manière de faire, Bill lit des périodiques sur le café, sur les différentes régions qui produisent du café, sur le climat dans ces régions, sur le risque de gel dans les pentes neigeuses du Kilimandjaro etc… après quoi, il peut en conclure que vers le 8 janvier, date de la récolte du café [date choisie au hasard, je n’ai aucune idée du cycle effectif du café], il devrait neiger et le cours du café devrait donc monter. Bill se rend donc à la bourse de Londres et achète du café au cours actuel livrable le 8 janvier. Il a donc déjà son café virtuel acheté au cours d’aujourd’hui mais receptionnable à un moment dont il pense qu’il vaudra plus cher. Bien évidemment Bill se fout du café réel, il veut juste le revendre avec un bénéfice le jour venu. En fait il n’a même pas besoin d’attendre aussi loin, il peut revendre son contrat la minute d’après qu’il l’aura signé! Ainsi donc, pendant que John déblaie la forêt Ougandaise, recrute ses ouvriers, cultive et regarde pousser son café en priant anxieusement qu’il ne gèle pas, Bill aura eu le temps de spéculer des millions de fois sur ce même café qui est en train de pousser, à la baisse et à la hausse alternativement, sans avoir jamais quitté Londres. L’on voit donc que Bill aura gagné de l’argent sur le café sans avoir jamais de sa vie vu un seul plan de café. A la base, Bill et John sont exactement dans la même situation: ils ont tous deux une certaine quantité d’argent qu’ils veulent investir. La différence, c’est qu’alors que John a effectivement transféré son argent d’un pays à l’autre et a créé de la richesse, Bill n’a déplacé son argent que virtuellement mais a pu le faire un nombre infini de fois. Le problème, c’est que ce sont les spéculations de Bill et de ses semblables qui permettent de fixer le cours du café, d’autres matières premières voire même des monnaies des États.

L’idée de Tobin était de faire de sorte que ces spéculations ne déséquilibrent pas trop les marchés financiers et que les transactions financières servent effectivement à investir dans l’économie réelle plutôt qu’à créer des bulles virtuelles qui implosent dans le monde réel. Pour ce faire, il propose un mécanisme très simple: il suffirait de taxer selon un taux a priori négligeable toutes les transactions financières. Cette taxe, d’après ses calculs serait absolument négligeable pour la personne qui investit à long terme puisqu’il n’aurait à la payer que deux fois; à l’aller et au retour. Si, en revanche, vous êtes un investisseur frénétique qui passe son temps à acheter et à vendre, ce montant minimal s’accumule très vite et peut faire assez mal. Du coup, l’intérêt objectif de ceux qui disposent de capitaux sera de les investir à long terme et de payer juste deux fois cette taxe minimale plutôt que de faire des aller retour incessants et de payer à chaque fois des taxes.

A la base, la préoccupation principale de Tobin était d’éviter que les États qui garantissent un taux de change fixe ne soient obligés par des spéculateurs de trop provisionner et donc ne perdent le contrôle effectif de leur politique monétaire. Mais ce qui est valable pour la monnaie l’est également pour les matières premières. Le mécanisme général que proposait Tobin consistait à favoriser les transactions à long terme et à pénaliser la spéculation à court terme.

Mais ce qui me revient à l’esprit dans cette interview, ce n’est pas le mécanisme de la taxe Tobin [que j’ai probablement mal caractérisé; que les économistes dans la salle n’hésitent pas à me corriger] mais l’état d’esprit de Tobin. James Tobin était totalement consterné par le fait que les seuls qui soutenaient effectivement sa taxe étaient les altermondialistes. Tobin se voyait comme un respectable économiste et un orthodoxe capitaliste. Certes Keynésien mais en aucun cas un socialiste par exemple. Il considérait que le mécanisme qu’il proposait était dans le plus pur intérêt du système capitaliste actuel et était donc choqué que les autorités chargées de la gouvernance du système économique mondial se préoccupent moins de la pérennité et de la viabilité de ce système que de l’intérêt d’une poignée de spéculateurs et d’établissements bancaires. En ce moment, tout le monde crie au loup et demande à ce que l’on perce les parachutes dorés. Un lynchage est toujours une activité agréable en temps de crise. Il n’empêche que si nous voulons être vraiment efficaces, c’est peut être le moment de nous demander si c’est par stupidité ou par cupidité de nos politiciens n’ont pas jugés bon d’implémenter des mécanismes aussi simples que la taxe Tobin et les ont tellement marginalisés que les seuls dans l’échiquier politique qui les défendent sont considérés comme des huluberlus d’extrême gauche n’ayant aucune chance de jamais occuper aucune responsabilité politique. Juste se poser cette question et voter en conséquence… ou lyncher qui de droit!

PS: Et pour répondre à cette question, on peut peut-être lire ou relire Who elected the bankers? de Louis W. Pauly

5 Réponses

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  1. Tchitchi said, on octobre 10, 2008 at 8:13

    Je vois que tu as rectifié certaines petites erreurs que je m’apprêtais à soulever notamment sur les chiffres que tu avances. Les chiffres sont de véritables horreurs en macro-finance dès que tu donnes un chiffre sans préciser par jour, par an, par semaine etc.. toute la démonstration tombe à l’eau.
    Bref passons, mon intervention sera globalement axée sur la taxe Tobin et la crise économique actuelle. »Il n’empêche que si nous voulons être vraiment efficaces, c’est peut être le moment de nous demander si c’est par stupidité ou par cupidité de nos politiciens n’ont pas jugés bon d’implémenter des mécanismes aussi simples que la taxe Tobin et les ont tellement marginalisés que les seuls dans l’échiquier politique qui les défendent sont considérés comme des huluberlus d’extrême gauche n’ayant aucune chance de jamais occuper aucune responsabilité politique. Juste se poser cette question et voter en conséquence… ou lyncher qui de droit! »
    Je ne partage pas vraiment ce point de vue, Hady. Pour des raisons très simples. Tu sais quel est le point faible de Tobin? La taxe comme l’homme? c’est d’être trop idéaliste. Il aurait fait un meilleur philosophe qu’un économiste, je l’ai toujours dit et ça choque plus d’un. Idéaliste parce que son Idée et sa taxe ont été bien beaux et louables mais dans les faits, ils n’ont pas servi à grand’chose. la taxe Tobin ne grignote qu’une marge infime des transactions. Une Erreur de croire que l’accumulation de petits grignotages sur les opérations boursières puisse faire mal à un investisseur frénétique. Car vois-tu, l’opération boursière de l’investisseur averti, amortit presque toujours cette chère taxe. Je m’explique: l’investisseur a tôt fait de contourner la taxe par des calculs sophistiqués et compliqués dont je ne saurais ennuyer tes lecteurs et qui aboutissent presque exactement au contexte d’avant taxe. Je veux dire, avec cette taxe, d’accord une certaine somme sera déduite des spéculations boursières. D’accord, elle devrait, être idéalement reversée à ceux là-même dont l’investissement se fait sur le terrain avec les octrois d’emplois qui vont avec. ça marche même un peu, mais à un pourcentage si minime qu’il me semble un peu naïf de croire que cela pourrait sortir le monde de la crise économique actuelle.
    Cela dit, je crois qu’avec certains petits aménagements et un plus de lucidité, en un mot une taxe Tobin revue et corrigée avec des rouages un peu plus difficiles à contourner, on pourrait avoir un résultat intéressant. Je ne saurais dire qu’elle rouages et techniques hein; ce n’est pas mon domaine en économie. Mais pourquoi pas.

  2. Anonyme said, on octobre 11, 2008 at 4:40

    A vrai dire en relisant une de ses interviews, je me suis dit que la taxe qu’il proposait (entre 0.05 & 0.1%) était trop minime pour être efficace puis je me suis fait deux réflexions: d’abord, en tant qu’économiste, il devait avoir fait le calcul et d’autre part, j’ai vu que les critiques avaient tendance non pas à dire que la taxe serait inefficace mais que la liquidité est une bonne chose pour le système économique mondial.
    De plus, ce papier [http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=936924] d’économie expérimentale semble montrait que cette taxe serait efficace ET ne le serait que si elle est basse! Paradoxal mais apparemment, les calculs de Tobin sont bons.

  3. Tchitchi said, on octobre 11, 2008 at 5:09

    Tu t’entendrais bien avec mon ancien prof d’économie qui ne jure que par Tobin ayant fait son mémoire sur lui. Moi en tant que personne plus axée sur le concret, (gestion et management des entreprises, notamment), je ne peux que te répéter ce que j’ai déjà dit. Cette taxe se contournerait facilement… Non que je veuille prétendre en savoir plus et mieux sur la question que ceux qui écrit l’article auquel je viens de jeter un coup d’oeil, je veux seulement dire qu’ils théorisent sans prendre en compte des paramètres carrément locaux…L’uniformisation de cette taxe étant une belle gageure…on arrive toujours dans ce petit monde des entreprises à contourner les empêchements de tourner en rond..Ce n’est pas les techniques qui manquent!
    Mais bon, il y a toujours fissures entre les théoriciens économistes et nous autres de la gestion..;

  4. Anonyme said, on octobre 11, 2008 at 5:26

    Je n’ai pas vraiment d’avis définitif sur la question. Probable que tu aies raison. Mais ce qui est grave, c’est que les institutions en charge de réguler la globalisation et les États n’aient rien essayé.

  5. anthropopotame said, on janvier 9, 2012 at 7:46

    Hady, reconnaissons que la position de Bill est plus confortable que celle de John. Il a le temps, par exemple, de jouer à la Nintendo avec ses enfants.


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