Hady Ba's weblog

Don d’organe & répugnance

Posted in Economie, Religion, Vie quotidienne by hadyba on octobre 18, 2008

La semaine dernière deux choses m’ont fait penser au don d’organe. D’abord j’ai appris qu’Al Roth avait un blog puis une collègue m’a demandé de l’aider à trouver sur le net un formulaire de refus de don d’organe. Mais commençons d’abord par un coming out: je suis un donneur d’organe. Si par extraordinaire je mourrais à vos cotés, appelez d’urgence une ambulance et dites à l’hôpital du coin de se réjouir, ils peuvent prendre tout ce qui, dans mon organisme leur paraîtrait fonctionnel. Après bien évidemment, j’aimerais autant qu’ils redonne un aspect présentable au reste avant de le rendre à ma famille. Ceci dit, étant donné que j’ai décidé de ne pas mourir dans les soixante ans qui viennent, je ne crois pas que ma qualité de donneur d’organe serve à qui que ce soit mais on ne sait jamais, je peux me tromper dans mes pronostics et mourir dans les jours qui viennent et ça me ferait mal que dans cet improbable cas, mes organes ne soient pas remis sur le marché. Fin de l’intermède privé.

Samedi matin donc, une de mes collègues m’a demandé à brule pourpoint de l’aider à télécharger le formulaire de refus de don d’organe. Étant donné que c’était une personne pour laquelle j’avais beaucoup d’estime et que je savais par ailleurs généreuse, j’étais un peu choqué et j’ai essayé de comprendre pourquoi elle ne voulait pas que ses organes soient transplantés. La première raison qu’elle m’a donné était religieuse. Elle essayait de faire le maximum de bien avec son corps et elle ne savait pas ce que la personne qui en hériterait en ferait. De manière symétrique, elle ne pouvait accepter un coeur d’une personne dont Dieu seul sait ce qu’elle avait fait précédemment! Par ailleurs (argument ultime), elle était musulmane et la religion musulmane interdirait les transplantations d’organes. Manque de bol, il se trouve que je suis moi-même musulman et je sais que je crois savoir que ce n’est pas vrai. J’ai entrepris de lui montrer que d’une part le don d’organes n’était pas interdit mais que d’autre part, le refus d’accepter une transplantation pouvait en toute logique s’apparenter à un suicide or, se suicider, dans la quasi totalité des religions, est une sorte de péché mortel. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué mais beaucoup de personnes affiliées à une religion ont cette tendance de systématiquement justifier leurs choix par la religion, même quand cette dernière ne dit absolument rien du point en question. Les croyants semblent souvent croire que Dieu pense comme eux et au lieu d’aller vérifier ce qu’Il dit effectivement, ils se contentent de se fier à leurs instincts et de condamner quiconque n’agit pas comme eux à l’enfer éternel. Personnellement, après m’être vu promettre l’enfer un certain nombre de fois, je commence à vérifier ce que l’on me dit avant de me résigner à la damnation éternelle.

Puisque mon but était vraiment de comprendre pourquoi cette personne rejetait d’instinct les transplantations, j’étais assez content d’avoir démoli les fondements théologiques de ce refus. Maintenant que l’irréfutable argument religieux était disqualifié, on allait pouvoir discuter.

Moi: Supposons que l’un de tes enfants ait besoin d’une transplantation, lui donnerais-tu un de tes reins?

Elle: Bien évidemment!

Moi: maintenant, supposons que ce soit toi qui en a besoin, accepterais-tu que ta fille te donne un de ses reins?

Elle: Bien sûr

Moi: Maintenant, supposons que tu aies besoin d’une transplantation cardiaque et que l’on te propose le coeur d’un accidenté que fais-tu?

Elle: Je refuse!

Moi: Mais pourquoi?

Elle: Je ne vais quand même pas accepter que n’importe quoi rentre dans mon organisme. Je sais rien du tout de la personne à qui le coeur appartenait, je ne pourrais pas supporter de savoir qu’il y a une partie de mon corps dont je ne sais rien! S’il n’y a pas de coeur artificiel, je préfère encore mourir.

Je ne sais pas si cela vous paraît aussi bizarre qu’à moi. J’aurais tendance à voir le coeur comme un amas de cellules ayant un rôle purement mécanique. Dans l’absolu, que ce soit mon propre coeur, le coeur d’un singe ou un coeur en caoutchouc, je m’en fiche totalement dès l’instant que ça pompe le sang. Cette idée selon laquelle mes organes auraient une qualité particulière me paraît aussi saugrenue que si vous disiez par exemple que les chaussures que je viens d’acheter acquièrent une qualité particulière du fait que c’est moi et non mon voisin qui en ait fait l’acquisition.

Bizarre ou pas, cette attitude de ma collègue me semble partagée par beaucoup de gens qui refusent a priori, de manière quasi instinctive, le don d’organe. Les justifications, religieuses ou rationnalisantes me semble-t-il n’arrivent qu’a posteriori. En écoutant cette personne, ça m’a fait repenser à une conf d’Alvin Roth a laquelle j’avais assisté ici, conf au cours de laquelle il soutenait d’une part que le don d’organes pouvait se concevoir comme un marché, mais d’autre part que ce marché avait la particularité de faire intervenir la répugnance; ce qui le rendait un peu plus difficile à organiser rationnellement. Al Roth est un économiste de Harvard dont la spécialité est le market design. Qu’est-ce que le market design? En fait, c’est assez simple. Supposons que vous êtes le maire d’une grande ville et que vous êtes chargés de gérer les écoles publiques de la ville. Vous pouvez décider que chaque enfant ira à l’école du coin, point barre. Mais cette solution brutale est quelque peu brutale. Pour peu que vous attachiez la moindre importance à une notion aussi stupide que la justice sociale par exemple, vous vous dites que ce serais un peu mieux si les écoles étaient un peu plus diversifié, si des enfants riches et des enfants pauvres, des enfants noirs, jaunes, blancs et bleus, des enfants moches et des beaux, de filles et des garçons se tenaient la main. Bien évidemment, vous préféreriez également que le résultat de votre quête de diversité ne soit que votre propre enfant ne se retrouve à parcourir des kilomètres pour tenir la main à un enfant pauvre et moche lui-même est riche et beau! Si vous
êtes avisé, vous appelez Alvin Roth et lui il débarque, prend en compte tous les paramètres pertinents, sort ses algorithmes et en moins de deux vous vous retrouvez avec un système éducatif diversifié et des parents heureux de l’affectation de leur enfant. Et un parent heureux est un parent qui vote pour votre ré-élection, ne l’oubliez pas!

C’est après en avoir fini avec les écoles New Yorkaises et l’affectation des internes dans les hôpitaux que Mr Roth a décidé de se pencher sur le désordre des transplantations d’organe. Si vous prenez le cas des personnes en attente d’un rein, il y a chaque année des milliers de personnes qui décèdent faute d’avoir dans leur famille un donneur compatible. Or chaque être humain a deux reins et pourrait parfaitement vivre avec un seul de ces précieux organes. Une réaction d’économiste serait de faire le calcul et de trouver que 15000 US Dollar est la somme exacte qui permettrait de mettre fin à la pénurie de reins. Il suffirait d’autoriser les gens à vendre leur rein et à fixer le prix d’un rein à cette somme pour que soit éliminé la pénurie de reins dans le marché américain. Sans compter que ça rapporterait de l’argent à certaines personnes dotées d’un solide esprit d’entreprise. Bizarrement, en dehors de certains économistes, cette idée ne semble à priori séduire personne. Roth montre que dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres cas comme l’interdiction du mariage gay ou l’interdiction des boucheries chevalines dans l’état de Californie, c’est la répugnance qui intervient comme une contrainte sur le fonctionnement supposé optimal du marché. Un market designer se doit donc d’essayer autant que possible d’identifier les sources de répugnance avant de créer son algorithme. Deux choses intéressantes (entre autres) que souligne Roth c’est que d’une part la répugnance est contextuelle et d’autre part qu’elle peut se modifier par la discussion rationnelle. Comme exemple d’effet de contexte concernant la répugnance, je ne puis m’empêcher de penser à un de mes amis marocains qui vomirait sur le champs s’il découvrait que la viande qu’il vient d’ingérer est du porc alors qu’il boit sans problème de l’alcool. En tant que musulman sénégalais, j’ai été conditionné à penser que l’ingestion de la viande de porc est l’exact équivalent du fait de boire de l’alcool mais apparemment la symétrie n’est pas évidente pour les musulmans marocains. Comme exemple de changement possible dans la vision d’une chose comme répugnante, Roth donne l’exemple de l’assurance vie. Apparemment: « Vous voulez fixer une valeur à la vie et spéculer dessus?! » ; telle était la réaction horrifiée des premières personnes auxquelles on a présenté la chose. Juste une précision pour terminer: le papier de Roth n’est pas un plaidoyer en faveur de la vente d’organes et même après avoir assisté à son talk, je ne puis dire s’il y serait favorable ou non.

PS: J’ai fait un test informel sur des gens de mon labo et deux personnes sur cinq se sont déclarées mal à l’aise avec l’idée de donner leurs organes post mortem: deux athées. Cela semble confirmer que ce n’est pas la dimension religieuse qui est déterminante dans le refus du don d’organe par ma collègue.

PPS: Pas le temps de relire ce post qui traîne dans mon ordi depuis la semaine dernière. Je vous prie d’excuser les fautes éventuelles

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6 Réponses

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  1. Tchitchi said, on octobre 18, 2008 at 10:31

    Je suis toujours consternée quand je vois certaines personnes prendre comme bouclier la religion pour débiter des énormités! La religion, comme tout autre thème humain doit être soumise à l’étude du cerveau. Avaler tous les poncifs ramassés ça et là, et y croire aveuglément est ahurissant. Figure-toi, Hady, que je connais, une famille de gens qui disent à appartenir un groupe religieux « témoins de Jéovah » et qui ont laissé leur enfant mourir en prétendant que la transfusion sanguine est prohibée dans leur religion!!!! C’est la même chose pour ceux qui refusent le don d’organes! Mon Dieu qu’est ce qu’un organe a à voir avec le comportement de la défunte personne à laquelle il appartenait? C’est de l’obscurantisme hallucinant!
    Pour ce qui est de la commercialisation des organes why not? Si tout le monde y trouve son compte et que cela n’attise pas les appêtits des trafiquants d’organes…C’est un risque tout de même.

    Tchitchi.

  2. Anonyme said, on octobre 18, 2008 at 6:48

    C’est drôle, quand on m’interdit quelque chose, quand on me dicte que, je dois faire ceci ou cela, ou ne pas le faire. Parce que des lois, écrite finalement par des hommes, qui ont dictés des siècles avant mon humble naissance, la manière dont je devrais mener mon minuscule passage sur terre, m’irrite profondément. Ce qui n’est, apparemment pas le cas pour le don d’organe, l’est pour l’utilisation du préservatif chez les chrétiens ou tout autres « bons conseils » de n’importe quels autres religions qui ont pût être créent depuis la nuit des temps. Tu l’auras compris, je finirais en Enfer à leurs yeux. Alors que ce sont eux, qui tuent à travers les âges et le monde entier. Dans mon esprit cartésien, je finirais tout simplement. Les croyances sont souvent effectuées pour se rassurer, l’humain dans son légendaire orgueil, ayant du mal a accepter qu’il disparaîtra a tout jamais après sa mort. A part nos molécules, bien évidement. C’est pour moi, la même mécanique de penser qui revient à croire, qu’un coeur est un organe différent des autres. Sur l’une de tes réflexions personnelle, tu m’as fais prendre conscience d’une chose ce soir. Je n’ai pas envie que ma famille et mes proches aient accès à ma dépouille. Je trouve cela plus poétique de rester dans leurs souvenirs quelqu’un de vivant, puisque de toute manière l’humain n’accepte pas que ça se finisse un jour. L’image de mon corps inerte ne leur servirais à rien. Et quitte à ce que cela ne finisse jamais, autant prolonger la vie d’autres plus chanceux que moi et de lui offrir un sursis en offrant mes pièces de rechange encore valables. Et je t’avoue que l’idée de me ballader une dernière fois au hasard de l’existence après la mort cérébrale m’enchante assez. Je laisserais à ma famille une lettre leur expliquant que je suis parti en voyage, qu’il me croiserons peut-être un jour, finalement au détour d’une rue, sous une autre forme.L’âme crée par le cerveau restant le seul organe qu’on ne puisse transplanter n’étant pas un hasard. Mais cette transplantation ne s’effectue t’elle pas naturellement par nos échanges quotidiens de la vie avec les autres ? J’ai bien dit échange, et pas des lois dictées. Chaque humains devant rester libre arbitre de penser ce qu’il veut, même de croire à un Dieu si ça l’aide à être meilleurs envers l’autre.
    Je remercie tchitchi de m’avoir amené vers toi, non sans complaisance inter blogguien, certes, mais avec une justesse qui la caractérise à merveille. Vous faites réfléchir mon cher Hady, et c’est à mes yeux, le plus beau compliment que je pouvais vous faire. Je reviendrais, si vous le permettez, noircir de mes lettres votre fort agréables recueil de pensées. Mr pilou.

  3. Tchitchi said, on octobre 18, 2008 at 7:14

    Heureuse de te croiser ici mrPilou, je vois que ma pub a fonctionné…

  4. Anonyme said, on octobre 18, 2008 at 7:36

    hhihi thcithci tu vas devenir l’agent de hady ?🙂

    C’est drôle Hady que tu parles de don d’organes; j’y pensais justement avant hier et je me disais qu’il fallait que je pose la question par rapport à l’Islam; parce que moi je donnerai bien mes organes sans hésiter …la je suis éclairée merci
    Je n’avais jamais entendu parler de cette idée de commercialisation des organes; finalement pourquoi pas mais ça m’étonnerai que ce soit aussi simple…
    mais la je suis un peu endormie …back toom inchallah
    natty

  5. Anonyme said, on octobre 19, 2008 at 12:01

    Passage rapide sur le net. Bienvenue à Mr Pilou. Je réponds dans le courant de la semaine.

  6. Anonyme said, on octobre 22, 2008 at 6:30

    @Mr Pilou: Juste sur cette phrase: « Je n’ai pas envie que ma famille et mes proches aient accès à ma dépouille. » J’ai beau être donneur d’organes, j’espère bien qu’à la fin il restera quelque chose à enterrer pour mes proches. Je crois que les rites sont importants et enterrer ses morts permets de mieux vivre.


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