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Le Clézio et l’universel

Posted in Uncategorized by hadyba on décembre 11, 2008

Je viens juste de finir de lire le discours de Le Clézio à l’académie Nobel. La semaine dernière, j’avais lu (via Le Monolecte) la critique de Paul Assouline disant grosso modo que ce discours était assez plat parce que ne dérangeant rien ni personne. Malgré tout le respect que j’ai pour Assouline, je dois dire que son analyse est très superficielle. Le discours de Le Clézio n’est pas iconoclaste, comme pourrait l’être, par exemple, celui d’un sale gosse qui prend plaisir à renverser la table ou à roter en public pour se montrer rock’n roll. Mais si l’on lit attentivement le texte, il y a quelque chose de profondément militant dans le tranquille universalisme qui s’en dégage par delà les particularismes qu’il décrit en payant ses dettes.

Hier, c’était le cinquantenaire de la déclaration universelle des droits de l’homme et l’une des questions qui ont été abordées à la conférence à laquelle j’assistais était celle de l’universalité de cette déclaration. L’un des arguments les plus souvent avancés est que ce texte ayant été écrit par un groupe d’occidentaux au lendemain de la seconde guerre mondiale, ne saurait avoir la valeur universelle que l’occidentalo-centrisme de ses auteurs voudrait lui donner. En particulier, beaucoup d’asiatiques ou d’africains ont tendance à soutenir que nos sociétés sont essentiellement des sociétés collectivistes où les intérêts et les droits de l’individu sont strictement subordonnés à ceux de la collectivité. J’ai toujours pensé que cette vision des sociétés non occidentales était profondément fallacieuse, s’appuyant sur une reconstruction mythique de ce qu’étaient ces sociétés là et profitant du fait que la tradition locale est essentiellement orale pour conclure que ce fonds commun d’histoires et de mythes qui contiennent la sagesse locale est immuable et commun à tout le groupe. S’il y a vraiment un stock de valeurs de référence immuables et hérités du passé qui s’applique à la communauté tout entière, et s’il n’y a pas de créativité dans ce domaine, alors, bien évidemment, il ne saurait véritablement y avoir de liberté individuelle et l’insistance sur les droits individuels serait le fruit d’un tropisme occidental. Dans sa conf’ d’hier au Quai Branly, Bachir a pris l’exemple d’un texte africain du 13e siècle, le serment du Mandé pour montrer que cette idée selon laquelle seul l’individu est porteur de droits et que l’on ne saurait subordonner ces droits individuels à ceux de la collectivité est présente dans une société aussi collectiviste que le Mali de Soundjata Keita. De ce fait, on ne peut tout simplement pas affirmer que les sociétés africaines par exemple seraient essentiellement collectivistes et que la DUDH ne s’y appliquerait pas nécessairement. Le caractère communautaire des société non-occidentale relève plus de l’écume des choses que d’un caractère essentiel et immuable de ces sociétés.

C’est le même genre d’universalisme tranquille que je lis dans le discours de réception de Le Clézio quand il prend la peine de nous parler de son séjour dans une société amérindienne et de sa rencontre avec une conteuse locale qui réinvente les mythes locaux que Le Clézio croyait immuables. Ce qui me paraît proprement iconoclaste dans ce récit c’est que le Clézio ne fait pas banalement l’apologie de la diversité. Il n’est cependant pas, contrairement a ce qu’affirme Assouline « bien trop consensuel et débordant de bons sentiments ». Il nous dit que dans une tribu amazonienne même pas sédentarisée et tellement fragmentée que les familles se tiennent à distance l’une de l’autre au lieu de former des villages, il y a véritablement et sans contestation possible, ce que nous considérons comme l’apanage de la civilisation la plus achevée: la littérature. Cette affirmation, ou plutôt cette démonstration, me paraît plus iconoclaste, plus profonde et surtout plus intéressante que toutes les boutades politiquement incorrectes qui auraient facilement satisfait Assouline.

Je vous mets l’extrait assez long auquel je pense pour que vous en jugiez. Et juste pour le plaisir, je mets à sa suite un autre extrait qui se passe de commentaire.

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« Ayant assimilé le système de communisme primordial que pratiquent les Amérindiens, ainsi que leur profond dégoût pour l’autorité, et leur tendance à une anarchie naturelle, je pouvais imaginer que l’art, en tant qu’expression individuelle, ne pouvait avoir cours dans la forêt. D’ailleurs, rien chez ces gens qui pût ressembler à ce que l’on appelle l’art dans notre société de consommation. Au lieu de tableaux, les hommes et les femmes peignent leur corps, et répugnent de façon générale à construire rien de durable. Puis j’ai eu accès aux mythes. Lorsqu’on parle de mythes, dans notre monde de livres écrits, l’on semble parler de quelque chose de très lointain, soit dans le temps, soit dans l’espace. Je croyais moi aussi à cette distance. Et voilà que les mythes venaient à moi, régulièrement, presque chaque nuit. Près d’un feu de bois construit sur le foyer à trois pierres dans les maisons, dans le ballet des moustiques et des papillons de nuit, la voix des conteurs et des conteuses mettait en mouvement ces histoires, ces légendes, ces récits, comme s’ils parlaient de la réalité quotidienne. Le conteur chantait d’une voix aigüe, en frappant sa poitrine, son visage mimait les expressions, les passions, les inquiétudes des personnages. Cela aurait pu être du roman, et non du mythe. Mais une nuit est arrivée une jeune femme. Son nom était Elvira. Dans toute la forêt des Emberas, Elvira était connue pour son art de conter. C’était une aventurière, qui vivait sans homme, sans enfants – on racontait qu’elle était un peu ivrognesse, un peu prostituée, mais je n’en crois rien – et qui allait de maison en maison pour chanter, moyennant un repas, une bouteille d’alcool, parfois un peu d’argent. Bien que je n’aie eu accès à ses contes que par le biais de la traduction – la langue embera comprend une version littéraire beaucoup plus complexe que la langue de chaque jour – j’ai tout de suite compris qu’elle était une grande artiste, dans le meilleur sens qu’on puisse donner à ce mot. Le timbre de sa voix, le rythme de ses mains frappant ses lourds colliers de pièces d’argent sur sa poitrine, et par-dessus tout cet air de possession qui illuminait son visage et son regard, cette sorte d’emportement mesuré et cadencé, avaient un pouvoir sur tous ceux qui étaient présents. A la trame simple des mythes – l’invention du tabac, le couple des jumeaux originels, histoires de dieux et d’humains venues du fond des temps, elle ajoutait sa propre histoire, celle de sa vie errante, ses amours, les trahisons et les souffrances, le bonheur intense de l’amour charnel, l’acide de la jalousie, la peur de vieillir et de mourir. Elle etait la poés
ie en action, le théâtre antique, en meme temps que le roman le plus contemporain. Elle était tout cela avec feu, avec violence, elle inventait, dans la noirceur de la forêt, parmi le bruit environnant des insectes et des crapauds, le tourbillon des chauves-souris, cette sensation qui n’a pas d’autre nom que la beauté. Comme si elle portait dans son chant la puissance véridique de la nature, et c’était là sans doute le plus grand paradoxe, que ce lieu isolé, cette forêt, la plus éloignée de la sophistication de la littérature, était l’endroit où l’art s’exprimait avec le plus de force et d’authenticité.

Ensuite j’ai quitté ce pays, je n’ai plus jamais revu Elvira, ni aucun des conteurs de la forêt du Darien. Mais il m’est resté beaucoup plus que de la nostalgie, la certitude que la littérature pouvait exister, malgré toute l’usure des conventions et des compromis, malgré l’incapacité dans laquelle les écrivains étaient de changer le monde. »

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« À l’enfant inconnu que j’ai rencontré un jour, au bord du fleuve Tuira, dans la forêt du Darién. Dans la nuit, assis sur le plancher d’une boutique, éclairé par la flamme d’une lampe à kérosène, il lit un livre et écrit, penché en avant, sans prêter attention à ce qui l’entoure, sans se soucier de l’inconfort, du bruit, de la promiscuité, de la vie âpre et violente qui se déroule à côté de lui. Cet enfant assis en tailleur sur le plancher de cette boutique, au cœur de la forêt, en train de lire tout seul à la flamme de la lampe, n’est pas là par hasard. Il ressemble comme un frère à cet autre enfant dont je parle au commencement de ces pages, qui s’essaie à écrire avec un crayon de charpentier au verso des carnets de rationnement, dans les sombres années de l’après-guerre. Il nous rappelle les deux grandes urgences de l’histoire humaine, auxquelles nous sommes hélas loin d’avoir répondu. L’éradication de la faim, et l’alphabétisation. »

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