Hady Ba's weblog

Révolte des imams au Sénégal

Posted in Religion, Sénégal by hadyba on décembre 15, 2008

Un certain nombre de choses m’avait choqué quand j’étais à Dakar au printemps dernier.

D’abord, il y avait le fait que mes pairs, je veux dire les gens jeunes, urbains et gagnant plutôt plus d’argent que la majorité semblait totalement déconnecté des souffrances de la population. J’étais venu à Dakar à un moment où sévissait plus ou moins une famine mais nous passions notre temps dans des restau où nous dépensions pour un repas assez d’argent pour nourrir une famille de 12 personnes. Et quand je disais que cela me paraissait légèrement cher, j’étonnais tout le monde.

Ensuite, il y avait le coté surréaliste du débat public. Les gangsters qui nous dirigent [et qui, rappelons-le, ont été démocratiquement élus par le peuple qui, en ce moment-là, crevait de faim] passaient leur temps à se déchirer dans la presse, parlant de milliards qui avaient été détourné comme si c’était là une chose normale et argumentant sur le fait que ce serait telle personne plutôt que telle autre qui aurait volé l’argent public. Il y a toujours eu de la corruption au Sénégal mais jusqu’à l’avènement de Wade, il y avait un certain décorum républicain qui faisait que les choses gardaient des proportions raisonnables et surtout que tout le monde était intimement convaincu, à tort ou à raison, que quiconque se ferait prendre la main dans le sac irait en prison. Avec Wade et sa manie de se comporter comme si les dépenses publiques étaient de l’argent qu’il sortait directement de sa propre poche, les officiels ont perdu tout sens de l’État et se comportent comme de vulgaires affairistes, avec le langage et les modes de pensée qui vont avec. Un exemple illustrera parfaitement le climat que je cherche à vous faire saisir. Quand j’y étais, la presse internationale et locale avait dénoncé un début de famine dans les campagnes. La réaction de Wade, après qu’il avait dénoncé une honteuse calomnie, avait été de dire qu’il offrait 10 milliards de Francs CFA au monde paysan. Vous avez bien lu, il offrait cette somme; c’est l’expression exacte qui a été employé partout. Le pire, c’est que la déliquescence des idées républicaines était telle que personne, ni dans la presse, ni dans l’opposition n’a fait remarquer ce simple fait qu’en République, il n’y a pas d’argent à offrir mais un budget que le chef de l’état dégage pour mener telle ou telle politique, que cette politique soit socialement motivée ou non, les citoyens ne sont en aucun cas des mendiants à qui l’état et a fortiori le président de la république offre quoi que ce soit. Fondamentalement, je n’ai aucun respect pour Maitre Wade parce qu’il a démoli méthodiquement le peu de formalisme républicain qui existait au Sénégal ouvrant ainsi les portes à tous les excès.

Enfin la chose qui m’avait le plus choqué, c’était que les élites religieuses, à l’exception notable de l’Église Catholique Sénégalaise, avaient résolument trahi le petit peuple. Les relations entre le pouvoir temporel et les confréries musulmanes ont toujours été assez complexe dans l’histoire du Sénégal. Pendant la colonisation, les confréries avaient certes fait allégeance aux nouveaux maitres français, mais dans le même temps, elles avaient contribué à l’élaboration de ce qui deviendra la nation sénégalaise en promouvant un mode de vie alternatif à la pure et simple assimilation voulue par les colons et en permettant le brassage entre les nouvelles élites occidentalisées et le reste de la population via les dahira et autres rassemblements religieux. Après l’indépendance, des chefs religieux aussi influents que Abdoul Akhad Mbacké ou Abdoul Aziz Sy ont apporté un soutien plus ou moins affiché au pouvoir socialiste mais en gardant une liberté de parole qui leur permettait à l’occasion de relayer les souffrances des plus pauvres qui constituaient la majorité de leurs disciples. En arrivant au pouvoir, Maitre Wade qui connaissait leur potentiel de nuisance a littéralement inondé d’argent la moindre autorité religieuse du pays et a affiché un mépris souverain pour la laïcité*. Je savais que nos familles religieuses étaient hautement corruptibles, même le cynique que je suis ne s’attendait pas à ce qu’elles le fussent à ce point. Dans tout le pays, leurs disciples mourraient littéralement de faim et personne ne pipait mot! Bien au contraire, tous les chefs religieux musulmans louaient le chef de l’état dès qu’un micro leur était tendu. Seule l’Église catholique par la voix de ses évêques avait émis ce qui pouvait vaguement ressembler à une critique claire [ce qui lui a valu mon éternelle admiration… et le règlement d’un litige foncier par décret présidentiel. Tant il est vrai qu’un corrupteur essaie toujours de corrompre!]

Depuis mon retour, j’étais donc totalement sceptique sur le potentiel révolutionnaire de la religion musulmane au Sénégal et craignait plus que jamais des émeutes sanglantes et incontrôlables vu le discrédit dans lequel toutes les élites (intellectuelles, politique, religieuse etc) locales se trouvent. Je suis intimement persuadé que Wade est en fin de règne. Il a trahi tous les espoirs qui avaient été placés en lui, sa corruption et son incompétence sont telles qu’il n’y a tout simplement plus assez de ressources pour acheter la paix sociale. Les pauvres vont de plus en plus voir leurs enfants mourir de faim et cela, personne ne le supporte stoïquement. Ce qui m’inquiète, c’est que personne ne paraît capable de canaliser le mécontentement populaire quand il éclatera.

Tout ceci semble assez stressant mais il s’est passé la semaine dernière quelque chose qui me redonne un peu d’espoir. Vous savez sans doute que la semaine dernière, c’était la fête de l’Aïd. A l’occasion de cette fête, il y a eu un rassemblement d’imams au palais présidentiel pour quémander (et recevoir) l’aide du président de la République; ce qui est proprement honteux. D’autres imams quant à eux ont choisi de se comporter honorablement. Dans toute la grande banlieue de Dakar, dans les quartiers les plus pauvres et les plus populeux, les populations se sont soulevées et ont manifesté dans le calme en réclamant la fin de la misère économique dans laquelle ils croupissent, une baisse effective des prix des produits de consommation courante et ont décidé que toutes les familles de la localité allaient refuser de payer leurs factures d’électricité jusqu’à ce que la sinistre SENELEC leur présente des prix raisonnables**. Et vous savez quoi, ce mouvement de désobéissance civile, pour l’instant non violent, a été orchestré à partir des mosquées de la banlieue par d’obscurs imams qui se trouvent être pour la plupart des fonctionnaires (enseignants, flics etc…) à la retraite. Le plus beau, c’est que ces imams ont décidé de rencontrer officiellement l’église catholique sénégalaise parce que tout ceci n’est en aucun cas une promotion de l’islam politique mais le cri de responsables locaux qui relaient les souffrances de leur communauté et exigent que ceux qu’ils ont élu fassent enfin leur travail ou bien se démettent. Mes amis me disent que dans tout le pays, les imams se sont montré solidaires de leurs collègues de la banlieue dakaroise durant leur prêche de l’Aïd et ont exigé que les autorités politiques s’occupent véritablement des problèmes de la population sénégalaise. Et bien évidemment, les autorités gouvernementales paniquées ont envoyé un aréopage de nos honorables députés à la rencontre de ces leaders d’opinion. Je ne sais pas encore comment toute cette histoire va se terminer mais j’avoue que cela m’a légèrement remonté le moral sur la capacité de notre peuple à se faire entendre.

Juste pour le plaisir, vous pouvez lire ce papier très factuel de Sud qui parle de la manif…. Et pour vraiment vous amuser, lisez-donc cette interview de cet imam vendu à Wade qui essaie de trouver des arguments pseudo-théologiques pour expliquer que des imams sunnites ne devraient jamais au grand jamais manifester et que ce serait là l’apanage des imams chiites que de se syndiquer et de faire de la politique!

……………….

* Rings any bell?

** Ma mère m’apprenais hier (samedi donc, j’écris ça du fonds de mon lit de malade ce dimanche) par exemple qu’ils avaient reçu une facture d’un montant égal à environ trois fois le salaire minimum local. Bien évidemment, ils ne vont pas tout payer, mon génie de mère ayant décidé d’estimer elle-même un prix acceptable, de le payer puis de voir venir!

2 Réponses

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  1. Kane D said, on décembre 15, 2008 at 3:44

    J’apprenais ce matin que des fils de notables chefs religieux, saoulés comme il faut, se sont magnifiquement distingués lors du concert de Coumba Gawlo Seck à Mbacké. Il est évident que ces « chefs religieux » obsédés par l’odeur de l’argent n’ont pas de temps à consacrer aux préceptes de l’Islam et à l’éducation. T’as raison de souligner l’exception notable de l’église catholique même si ce petit prince de Karim Wade essaye en vain de la mener dans sa piteuse bulle de corruption.
    Kanj.

  2. Anonyme said, on décembre 19, 2008 at 5:38

    Et moi qui croyais que la région de Touba était quasiment une République Islamique! En même temps c’est rassurant: ça veut dire que si le pays devient une république islamique, les pêcheurs que nous sommes sauront où aller!


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