Hady Ba's weblog

Aristote chez les Cordeliers

Posted in Philosophie by hadyba on janvier 15, 2009

Pour mon mémoire de maîtrise, j’avais travaillé sur la mécanique quantique. C’était un travail d’histoire des sciences, le but du jeu étant d’abord de retracer l’émergence de cette théorie puis de voir comment elle devrait affecter nos catégories conceptuelles. A la toute fin de ce travail, je parlais des développements postérieurs de la MQ, notamment de la théorie des cordes. C’était vraiment très bref mais ce que je disais, c’était qu’avec la théorie des cordes, nous arrivions à un moment où la physique, les mathématiques et la métaphysique se rejoignaient de nouveau. Je dois avouer que même avec le recul, je n’ai pas vraiment changé d’avis. Il me semble que ceux qui font de la théorie des cordes ne font plus vraiment de la physique mais de la métaphysique. On peut, me semble-t-il trouver un critère très simple pour distinguer la physique de la métaphysique: la physique est falsifiable alors que la métaphysique peut être potentiellement falsifiable (la bonne métaphysique l’est toujours) mais est d’abord une spéculation, non pas comme le disait Bertrand Russell sur l’ameublement du monde mais sur l’ameublement possible du monde. Je veux dire que le bon métaphysicien se donne des contraintes puis déploie rigoureusement ses outils de pensée pour voir toutes les conséquences qui en découlent sans se censurer. C’est grâce à une telle méthode par exemple que Lewis arrive à la conclusion que nous devons accepter que l’infinité de mondes possibles que nous posons quand nous faisons de la sémantique formelle est bien réelle et que si nous sommes conséquents, nous devons accepter qu’il existe des univers parallèles dans lesquels nous avons des homologues presque identiques à nous sauf en ce qui concernent des points minimes [Perso, j’ai une affection toute particulière pour mon homologue sportif qui sort avec Jenifer Anitson!]

Si nous acceptons cette caractérisation de la métaphysique, deux choses devraient nous sembler évidentes: d’une part les outils formels les plus puissants que nous ayons en ce moment sont certainement les outils mathématiques et d’autre part, ce que nous savons avec certitude de l’ameublement du monde nous vient de la physique. De ce double constat, il me semble devoir découler que le développement de la métaphysique ne devrait pouvoir se faire qu’à partir des limites actuelles de la physique. Le problème avec ce fait, c’est que cela veut dire que les seuls qui devraient pouvoir faire de la métaphysique à l’heure actuelle sont les gens qui ont une formation scientifique telle qu’ils puissent bosser à l’intersection des maths et de la MQ. Aucun philosophe n’a malheureusement une formation aussi pointue en science, ce qui signifie que ceux qui font actuellement progresser la métaphysique ne sont pas vraiment les métaphysiciens professionnels mais des gens qui ignorent qu’ils sont en train de faire de la métaphysique!

C’est à cette conclusion que j’étais parvenu dans mon mémoire de maîtrise et j’y repense en ce moment parce que je viens de lire grace au blog de de Woit ce texte de Freeman Dyson écrit pour l’American Mathematical Society. A la fin de ce texte, consacré à sa vision des mathématiciens comme pouvant se classer en deux catégories: les grenouilles et les oiseaux

[« Birds fly high in the air and survey broad vistas of mathematics out to the far horizon. They delight in concepts that unify our thinking and bring together diverse problems from different parts of the landscape. Frogs live in the mud below and see only the flowers that grow nearby. They delight in the details of particular objects, and they solve problems one at a time. »],

Dyson parle de ceux qui sont sans doute les plus doués des oiseaux du champs mathématique actuel: les théoriciens des cordes comme Ed Whitten. De ces gens là, Dyson dit trois choses. D’abord que ce sont des mathématiciens de premier ordre. Ensuite que ces gens là pensent faire de la physique et non des mathématiques. Enfin qu’il n’y a aucune preuve que ce que Whitten et ses amis font est de la physique. Les théoriciens des cordes font certes des prédictions mais ces dernières demandent souvent des quantités d’énergie tellement importantes qu’il n’est pour l’instant pas possible de mettre en place des protocoles expérimentaux qui les falsifieraient potentiellement[1] . Il me semble indéniable que Ed Witten, qui après tout est l’un des rares physiciens à avoir eu une médaille Fields fait des mathématiques. Il me semble par ailleurs évident qu’il se considère avant tout comme un physicien. Ce qui m’étonne quant à moi, c’est qu’aucun métaphysicien sérieux ne se soit réellement intéressé à ses travaux[2]. Si les théoriciens des cordes ont raison et que les particules élémentaires ne sont rien d’autre que des vibrations d’une corde, il me semble que c’est là quelque chose d’excitant à penser pour quelqu’un qui s’intéresse à la structure ultime de la réalité. De plus, que peux bien signifier cette idée selon laquelle notre espace-temps aurait non pas 4 dimensions mais entre 10 et 26 dimensions? Je trouve vraiment dommage qu’il n’y ait pas de vraie exploration partant d’un point de vue métaphysique assumé de ces champs ouverts par la physique quantique. Si vous en connaissez, faites-moi signe.

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[1] Quoique avec le LHC, il est possible que cela change rapidement!

[2] Remarquez que si ça se trouve, cette phrase ne révèle rien d’autre que mon ignorance crasse de la métaphysique contemporaine: je ne suis pas assez au courant de ce qui se passe dans ce domaine pour affirmer aussi péremptoirement qu’aucun métaphysicien ne bosse sur les implications de la théorie des cordes!

Update du 18/01/09: Je viens de discuter de ce post avec le gentleman qui occupe le bureau voisin du mien et qui est l’un des meilleurs métaphysiciens français actuels et il a reconnu qu’effectivement presque personne ne travaille sur ces questions parce que les spécialistes de métaphysiques n’ont généralement pas de médaille Fields!

Article original le 13/01/09

Wishful thinking

Posted in miscellaneous by hadyba on janvier 15, 2009

Le Shin Beth et le chef de l’armée israélienne assurent le président Olmerts qu’il y a des signes de désorganisation du Hamas, qu’il y a là une occasion historique d’éliminer totalement cette organisation et que la désobéissance civile à l’encontre du Hamas commence. D’après certains journalistes, Olmerts les croit d’autant plus que sa cote de popularité commence à remonter dans les sondages. Sur un plan purement stratégique, cette attaque de Gaza me paraît totalement stupide et contre-productive mais ce n’est même pas la peine de le dire: il suffit tranquillement d’attendre que les bombes cessent de tomber puis de voir si les tirs de roquette voire les attentats suicide ne reprennent pas. Le seul objectif stratégique qui pourrait être réalisé par cette guerre, c’est de faire élire Mme Livni. Si tel en est bien l’objectif, nous pouvons d’ores et déjà prédire que cette guerre sera probablement un succès.

C’est sur le plan moral que cette guerre me paraît désastreuse pour Israel. Il en va de cette guerre comme de Guantanamo: on peut tourner les choses comme on veut mais le fait est qu’une société qui se veut démocratique a choisi de s’imposer des standards qui ne sont pas ceux d’une société barbare. Quels que soient les enjeux stratégiques, une démocratie ne torture pas, ne bombarde pas des endroits à haute densité d’habitants civils. Point barre. Si Israel veut descendre les chefs du Hamas, qu’il le fasse au moins proprement.

Tout ceci est très désespérant mais franchement, je ne crois pas que j’aie grand chose d’autre à en dire. On peut juste espérer que la nouvelle administration US aura le courage d’imposer un plan de paix équilibré. Et pendant qu’ils y sont, s’ils pouvaient jeter un coup d’oeil au Congo, ce serait cool.

Article original le 13/01/09

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Révolte des imams au Sénégal

Posted in Religion, Sénégal by hadyba on janvier 15, 2009

Un certain nombre de choses m’avait choqué quand j’étais à Dakar au printemps dernier.

D’abord, il y avait le fait que mes pairs, je veux dire les gens jeunes, urbains et gagnant plutôt plus d’argent que la majorité semblait totalement déconnecté des souffrances de la population. J’étais venu à Dakar à un moment où sévissait plus ou moins une famine mais nous passions notre temps dans des restau où nous dépensions pour un repas assez d’argent pour nourrir une famille de 12 personnes. Et quand je disais que cela me paraissait légèrement cher, j’étonnais tout le monde.

Ensuite, il y avait le coté surréaliste du débat public. Les gangsters qui nous dirigent [et qui, rappelons-le, ont été démocratiquement élus par le peuple qui, en ce moment-là, crevait de faim] passaient leur temps à se déchirer dans la presse, parlant de milliards qui avaient été détourné comme si c’était là une chose normale et argumentant sur le fait que ce serait telle personne plutôt que telle autre qui aurait volé l’argent public. Il y a toujours eu de la corruption au Sénégal mais jusqu’à l’avènement de Wade, il y avait un certain décorum républicain qui faisait que les choses gardaient des proportions raisonnables et surtout que tout le monde était intimement convaincu, à tort ou à raison, que quiconque se ferait prendre la main dans le sac irait en prison. Avec Wade et sa manie de se comporter comme si les dépenses publiques étaient de l’argent qu’il sortait directement de sa propre poche, les officiels ont perdu tout sens de l’État et se comportent comme de vulgaires affairistes, avec le langage et les modes de pensée qui vont avec. Un exemple illustrera parfaitement le climat que je cherche à vous faire saisir. Quand j’y étais, la presse internationale et locale avait dénoncé un début de famine dans les campagnes. La réaction de Wade, après qu’il avait dénoncé une honteuse calomnie, avait été de dire qu’il offrait 10 milliards de Francs CFA au monde paysan. Vous avez bien lu, il offrait cette somme; c’est l’expression exacte qui a été employé partout. Le pire, c’est que la déliquescence des idées républicaines était telle que personne, ni dans la presse, ni dans l’opposition n’a fait remarquer ce simple fait qu’en République, il n’y a pas d’argent à offrir mais un budget que le chef de l’état dégage pour mener telle ou telle politique, que cette politique soit socialement motivée ou non, les citoyens ne sont en aucun cas des mendiants à qui l’état et a fortiori le président de la république offre quoi que ce soit. Fondamentalement, je n’ai aucun respect pour Maitre Wade parce qu’il a démoli méthodiquement le peu de formalisme républicain qui existait au Sénégal ouvrant ainsi les portes à tous les excès.

Enfin la chose qui m’avait le plus choqué, c’était que les élites religieuses, à l’exception notable de l’Église Catholique Sénégalaise, avaient résolument trahi le petit peuple. Les relations entre le pouvoir temporel et les confréries musulmanes ont toujours été assez complexe dans l’histoire du Sénégal. Pendant la colonisation, les confréries avaient certes fait allégeance aux nouveaux maitres français, mais dans le même temps, elles avaient contribué à l’élaboration de ce qui deviendra la nation sénégalaise en promouvant un mode de vie alternatif à la pure et simple assimilation voulue par les colons et en permettant le brassage entre les nouvelles élites occidentalisées et le reste de la population via les dahira et autres rassemblements religieux. Après l’indépendance, des chefs religieux aussi influents que Abdoul Akhad Mbacké ou Abdoul Aziz Sy ont apporté un soutien plus ou moins affiché au pouvoir socialiste mais en gardant une liberté de parole qui leur permettait à l’occasion de relayer les souffrances des plus pauvres qui constituaient la majorité de leurs disciples. En arrivant au pouvoir, Maitre Wade qui connaissait leur potentiel de nuisance a littéralement inondé d’argent la moindre autorité religieuse du pays et a affiché un mépris souverain pour la laïcité*. Je savais que nos familles religieuses étaient hautement corruptibles, même le cynique que je suis ne s’attendait pas à ce qu’elles le fussent à ce point. Dans tout le pays, leurs disciples mourraient littéralement de faim et personne ne pipait mot! Bien au contraire, tous les chefs religieux musulmans louaient le chef de l’état dès qu’un micro leur était tendu. Seule l’Église catholique par la voix de ses évêques avait émis ce qui pouvait vaguement ressembler à une critique claire [ce qui lui a valu mon éternelle admiration… et le règlement d’un litige foncier par décret présidentiel. Tant il est vrai qu’un corrupteur essaie toujours de corrompre!]

Depuis mon retour, j’étais donc totalement sceptique sur le potentiel révolutionnaire de la religion musulmane au Sénégal et craignait plus que jamais des émeutes sanglantes et incontrôlables vu le discrédit dans lequel toutes les élites (intellectuelles, politique, religieuse etc) locales se trouvent. Je suis intimement persuadé que Wade est en fin de règne. Il a trahi tous les espoirs qui avaient été placés en lui, sa corruption et son incompétence sont telles qu’il n’y a tout simplement plus assez de ressources pour acheter la paix sociale. Les pauvres vont de plus en plus voir leurs enfants mourir de faim et cela, personne ne le supporte stoïquement. Ce qui m’inquiète, c’est que personne ne paraît capable de canaliser le mécontentement populaire quand il éclatera.

Tout ceci semble assez stressant mais il s’est passé la semaine dernière quelque chose qui me redonne un peu d’espoir. Vous savez sans doute que la semaine dernière, c’était la fête de l’Aïd. A l’occasion de cette fête, il y a eu un rassemblement d’imams au palais présidentiel pour quémander (et recevoir) l’aide du président de la République; ce qui est proprement honteux. D’autres imams quant à eux ont choisi de se comporter honorablement. Dans toute la grande banlieue de Dakar, dans les quartiers les plus pauvres et les plus populeux, les populations se sont soulevées et ont manifesté dans le calme en réclamant la fin de la misère économique dans laquelle ils croupissent, une baisse effective des prix des produits de consommation courante et ont décidé que toutes les familles de la localité allaient refuser de payer leurs factures d’électricité jusqu’à ce que la sinistre SENELEC leur présente des prix raisonnables**. Et vous savez quoi, ce mouvement de désobéissance civile, pour l’instant non violent, a été orchestré à partir des mosquées de la banlieue par d’obscurs imams qui se trouvent être pour la plupart des fonctionnaires (enseignants, flics etc…) à la retraite. Le plus beau, c’est que ces imams ont décidé de rencontrer officiellement l’église catholique sénégalaise parce que tout ceci n’est en aucun cas une promotion de l’islam politique mais le cri de responsables locaux qui relaient les souffrances de leur communauté et exigent que ceux qu’ils ont élu fassent enfin leur travail ou bien se démettent. Mes amis me disent que dans tout le pays, les imams se sont montré solidaires de leurs collègues de la banlieue dakaroise durant leur prêche de l’Aïd et ont exigé que les autorités politiques s’occupent véritablement des problèmes de la population sénégalaise. Et bien évidemment, les autorités gouvernementales paniquées ont envoyé un aréopage de nos honorables députés à la rencontre de ces leaders d’opinion. Je ne sais pas encore comment toute cette histoire va se terminer mais j’avoue que cela m’a légèrement remonté le moral sur la capacité de notre peuple à se faire entendre.

Juste pour le plaisir, vous pouvez lire ce papier très factuel de Sud qui raconte la manif…. Et pour vraiment vous amuser, lisez-donc cette interview de cet imam vendu à Wade qui essaie de trouver des arguments pseudo-théologiques pour expliquer que des imams sunnites ne devraient jamais au grand jamais manifester et que ce serait là l’apanage des imams chiites que de se syndiquer et de faire de la politique!

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* Rings any bell?

**Ma mère m’apprenais hier (samedi donc, j’écris ça du fonds de mon lit de malade ce dimanche) par exemple qu’ils avaient reçu une facture d’un montant égal à environ trois fois le salaire minimum local. Bien évidemment, ils ne vont pas tout payer, mon génie de mère ayant décidé d’estimer elle-même un prix acceptable, de le payer puis de voir venir!

Article original le 15/12/08 ici.

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Le Clézio et l’universel

Posted in miscellaneous by hadyba on janvier 15, 2009

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Je viens juste de finir de lire le discours de Le Clézio à l’académie Nobel. La semaine dernière, j’avais lu la critique de Paul Assouline disant grosso modo que ce discours était assez plat parce que ne dérangeant rien ni personne. Malgré tout le respect que j’ai pour Assouline, je dois dire que son analyse est très superficielle. Le discours de Le Clézio n’est pas iconoclaste, comme pourrait l’être, par exemple, celui d’un sale gosse qui prend plaisir à renverser la table ou à roter en public pour se montrer rock’n roll. Mais si l’on lit attentivement le texte, il y a quelque chose de profondément militant dans le tranquille universalisme qui s’en dégage par delà les particularismes qu’il décrit en payant ses dettes.

Hier, c’était le cinquantenaire de la déclaration universelle des droits de l’homme et l’une des questions qui ont été abordées à la conférence à laquelle j’assistais était celle de l’universalité de cette déclaration. L’un des arguments les plus souvent avancés est que ce texte ayant été écrit par un groupe d’occidentaux au lendemain de la seconde guerre mondiale, ne saurait avoir la valeur universelle que l’occidentalo-centrisme de ses auteurs voudrait lui donner. En particulier, beaucoup d’asiatiques ou d’africains ont tendance à soutenir que nos sociétés sont essentiellement des sociétés collectivistes où les intérêts et les droits de l’individu sont strictement subordonnés à ceux de la collectivité. J’ai toujours pensé que cette vision des sociétés non occidentales était profondément fallacieuse, s’appuyant sur une reconstruction mythique de ce qu’étaient ces sociétés là et profitant du fait que la tradition locale est essentiellement orale pour conclure que ce fonds commun d’histoires et de mythes qui contiennent la sagesse locale est immuable et commun à tout le groupe. S’il y a vraiment un stock de valeurs de référence immuables et hérités du passé qui s’applique à la communauté tout entière, et s’il n’y a pas de créativité dans ce domaine, alors, bien évidemment, il ne saurait véritablement y avoir de liberté individuelle et l’insistance sur les droits individuels serait le fruit d’un tropisme occidental. Dans sa conf’ d’hier au Quai Branly, Bachir a pris l’exemple d’un texte africain du 13e siècle, le serment du Mandé pour montrer que cette idée selon laquelle seul l’individu est porteur de droits et que l’on ne saurait subordonner ces droits individuels à ceux de la collectivité est présente dans une société aussi collectiviste que le Mali de Soundjata Keita. De ce fait, on ne peut tout simplement pas affirmer que les sociétés africaines par exemple seraient essentiellement collectivistes et que la DUDH ne s’y appliquerait pas nécessairement. Le caractère communautaire des société non-occidentale relève plus de l’écume des choses que d’un caractère essentiel et immuable de ces sociétés.

C’est le même genre d’universalisme tranquille que je lis dans le discours de réception de Le Clézio quand il prend la peine de nous parler de son séjour dans une société amérindienne et de sa rencontre avec une conteuse locale qui réinvente les mythes locaux que Le Clézio croyait immuables. Ce qui me paraît proprement iconoclaste dans ce récit c’est que le Clézio ne fait pas banalement l’apologie de la diversité. Il n’est cependant pas, contrairement a ce qu’affirme Assouline « bien trop consensuel et débordant de bons sentiments ». Il nous dit que dans une tribu amazonienne même pas sédentarisée et tellement fragmentée que les familles se tiennent à distance l’une de l’autre au lieu de former des villages, il y a véritablement et sans contestation possible, ce que nous considérons comme l’apanage de la civilisation la plus achevée: la littérature. Cette affirmation, ou plutôt cette démonstration, me paraît plus iconoclaste, plus profonde et surtout plus intéressante que toutes les boutades politiquement incorrectes qui auraient facilement satisfait Assouline.

Je vous mets l’extrait assez long auquel je pense pour que vous en jugiez. Et juste pour le plaisir, je mets à sa suite un autre extrait qui se passe de commentaire.

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« Ayant assimilé le système de communisme primordial que pratiquent les Amérindiens, ainsi que leur profond dégoût pour l’autorité, et leur tendance à une anarchie naturelle, je pouvais imaginer que l’art, en tant qu’expression individuelle, ne pouvait avoir cours dans la forêt. D’ailleurs, rien chez ces gens qui pût ressembler à ce que l’on appelle l’art dans notre société de consommation. Au lieu de tableaux, les hommes et les femmes peignent leur corps, et répugnent de façon générale à construire rien de durable. Puis j’ai eu accès aux mythes. Lorsqu’on parle de mythes, dans notre monde de livres écrits, l’on semble parler de quelque chose de très lointain, soit dans le temps, soit dans l’espace. Je croyais moi aussi à cette distance. Et voilà que les mythes venaient à moi, régulièrement, presque chaque nuit. Près d’un feu de bois construit sur le foyer à trois pierres dans les maisons, dans le ballet des moustiques et des papillons de nuit, la voix des conteurs et des conteuses mettait en mouvement ces histoires, ces légendes, ces récits, comme s’ils parlaient de la réalité quotidienne. Le conteur chantait d’une voix aigüe, en frappant sa poitrine, son visage mimait les expressions, les passions, les inquiétudes des personnages. Cela aurait pu être du roman, et non du mythe. Mais une nuit est arrivée une jeune femme. Son nom était Elvira. Dans toute la forêt des Emberas, Elvira était connue pour son art de conter. C’était une aventurière, qui vivait sans homme, sans enfants – on racontait qu’elle était un peu ivrognesse, un peu prostituée, mais je n’en crois rien – et qui allait de maison en maison pour chanter, moyennant un repas, une bouteille d’alcool, parfois un peu d’argent. Bien que je n’aie eu accès à ses contes que par le biais de la traduction – la langue embera comprend une version littéraire beaucoup plus complexe que la langue de chaque jour – j’ai tout de suite compris qu’elle était une grande artiste, dans le meilleur sens qu’on puisse donner à ce mot. Le timbre de sa voix, le rythme de ses mains frappant ses lourds colliers de pièces d’argent sur sa poitrine, et par-dessus tout cet air de possession qui illuminait son visage et son regard, cette sorte d’emportement mesuré et cadencé, avaient un pouvoir sur tous ceux qui étaient présents. A la trame simple des mythes – l’invention du tabac, le couple des jumeaux originels, histoires de dieux et d’humains venues du fond des temps, elle ajoutait sa propre histoire, celle de sa vie errante, ses amours, les trahisons et les souffrances, le bonheur intense de l’amour charnel, l’acide de la jalousie, la peur de vieillir et de mourir. Elle était la poésie en action, le théâtre antique, en même temps que le roman le plus contemporain. Elle était tout cela avec feu, avec violence, elle inventait, dans la noirceur de la forêt, parmi le bruit environnant des insectes et des crapauds, le tourbillon des chauves-souris, cette sensation qui n’a pas d’autre nom que la beauté. Comme si elle portait dans son chant la puissance véridique de la nature, et c’était là sans doute le plus grand paradoxe, que ce lieu isolé, cette forêt, la plus éloignée de la sophistication de la littérature, était l’endroit où l’art s’exprimait avec le plus de force et d’authenticité.

Ensuite j’ai quitté ce pays, je n’ai plus jamais revu Elvira, ni aucun des conteurs de la forêt du Darien. Mais il m’est resté beaucoup plus que de la nostalgie, la certitude que la littérature pouvait exister, malgré toute l’usure des conventions et des compromis, malgré l’incapacité dans laquelle les écrivains étaient de changer le monde. »

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« À l’enfant inconnu que j’ai rencontré un jour, au bord du fleuve Tuira, dans la forêt du Darién. Dans la nuit, assis sur le plancher d’une boutique, éclairé par la flamme d’une lampe à kérosène, il lit un livre et écrit, penché en avant, sans prêter attention à ce qui l’entoure, sans se soucier de l’inconfort, du bruit, de la promiscuité, de la vie âpre et violente qui se déroule à côté de lui. Cet enfant assis en tailleur sur le plancher de cette boutique, au cœur de la forêt, en train de lire tout seul à la flamme de la lampe, n’est pas là par hasard. Il ressemble comme un frère à cet autre enfant dont je parle au commencement de ces pages, qui s’essaie à écrire avec un crayon de charpentier au verso des carnets de rationnement, dans les sombres années de l’après-guerre. Il nous rappelle les deux grandes urgences de l’histoire humaine, auxquelles nous sommes hélas loin d’avoir répondu. L’éradication de la faim, et l’alphabétisation. »

Article original le 11/12/08 ici

Bachir sur la philo islamique & à Paris

Posted in miscellaneous by hadyba on janvier 15, 2009

Il y a un certain temps déjà que j’ai envie de vous parler du dernier livre de Souleymane Bachir Diagne (mon ancien prof de Dakar actuellement à Columbia) que j’ai lu en octobre et qui parle de la philosophie islamique. Je profite du fait que Bachir[1] sera à Paris la semaine prochaine pour le faire. D’abord une annonce officielle:

Le Manifeste des libertés vous invite à une rencontre-débat avec Souleymane Bachir Diagne autour de son livre « Comment philosopher en islam » (édition Panama, 2008), le Jeudi 27 novembre 2009, à 19 h 45 à la Maison des associations du 14° arrondissement 22, rue Deparcieux, 75014 Paris (métro Denfert-Rochereau)

Si vous êtes à Paris, je vous conseille vivement d’y aller ne serait-ce que parce que Bachir est l’un des meilleurs conférenciers qu’il m’ait été donné d’entendre. Par ailleurs, puisque j’y serai, si certains d’entre vous veulent qu’on se prenne un verre dans le coin avant d’y aller, ça me fera plaisir. Essayez juste de m’envoyer un email la veille pour qu’on cordonne.

Maintenant, passons au livre. Comment philosopher en Islam? est censé être un livre d’introduction à la philosophie islamique avec une exposition claire de l’origine et des formes que la pratique philosophique a prise en terre d’islam. Ce qui est bien avec Bachir, et ce livre ne fait pas exception à la règle, c’est qu’il ne jargonne jamais. Il parle un excellent français mais n’emploie que des mots que tout le monde peut comprendre. Dans tout le livre, un seul mot me semble-t-il pourrait poser problème à un non philosophe: c’est le mot éristique! Ce qui ne veut pas nécessairement dire que le livre est facile à lire: il y a des développements où il faut un peu se concentrer mais ce n’est pas de la difficulté pour se faire mousser, c’est juste ce qu’exige l’exposition. Toujours sur le plan formel, le livre s’accompagne d’un dossier iconographique (pp. 178-231) avec en annexe certains extraits des textes évoqués et quelques photos.

Venons-en à présent au contenu du livre. SBD montre que la mort du prophète Mahomet et le fait qu’avant de mourir il n’ait pas laissé d’instructions claires sur la personne qui devait diriger la communauté des croyants et qui de ce fait serait en charge de définir l’orthodoxie a plongé les musulmans dans une sorte d’inquiétude que l’on peut à bon droit qualifier de philosophique. Personnellement je pense que cette entrée en matière est sans doute l’aspect le plus important du livre. L’un des problèmes que j’ai toujours avec mes amis autant musulmans que non musulmans, c’est celui de leur faire comprendre que même si je me considère comme un musulman tout ce qu’il y a d’orthodoxe, je ne me sens absolument pas tenu de suivre les recommandations de telles ou telles autorités religieuses. A la différence du catholicisme par exemple, il n’y a pas vraiment de clergé en islam et tout croyant doit en principe faire le travail d’interprétation et décider dans sa vie quotidienne de sa manière de vivre sa foi. Quand par exemple, le ministère français de l’intérieur met en place un Conseil Français du Culte Musulman, il ne viole pas seulement la laïcité de la France, il traduit une fondamentale méconnaissance de l’islam en croyant qu’il doit nécessairement y avoir un clergé dans une religion et que ce clergé a pour but d’éduquer les âmes. Il y a en islam des savants mais ces savants sont, de mon point de vue, plus proches du prof d’université que du Pape. Ils font de la recherche et la mettent à la disposition du public; libre à ce public de s’approprier ce savoir ou non. Étant donné que c’est ainsi que je vois la religion musulmane, il ne vous surprendra pas que je considère qu’une vie philosophique (i.e. perpétuellement soumise à l’examen critique selon Platon) me paraît le corollaire de cette foi. J’ai donc adoré que Bachir commence son livre en soutenant que la question pertinente n’est pas « Comment philosopher en islam? » mais « Comment ne pas philosopher en Islam? ». Je suis totalement d’accord avec ce renversement.

Une fois ce renversement effectué, SBD continue plus classement en retraçant la rencontre entre la tradition intellectuelle musulmane et la philosophie grecque grâce au Khalife Al Ma’mun, puis en explorant un certain nombre de questions théologiques ou politiques qui ont été posées au cours du temps dans les sociétés musulmanes. Comment une langue vernaculaire devient-elle philosophique? La liberté humaine est-elle compatible avec l’omnipotence et l’omniscience divines? Peut-on penser la tolérance de l’intérieur d’une religion?

Le livre part du VIIe siècle à la période contemporaine et je suis assez heureux que Bachir termine avec un soufi d’Afrique noire en la personne de Thierno Bocar. Avant cela, le livre parle également des réformistes de la fin du 19e et du début du 20e siècle (Al Afghani, Mohamed Abdu, Iqbal, Ameer Ali) qui, face à la déliquescence des sociétés musulmanes préconisaient un retour à l’esprit et non à la lettre du Coran. Ils partagent tous cette idée selon laquelle la vraie religion est nécessairement informée des sciences contemporaines et que les progrès que nous faisons dans les sciences profanes nous permettent de mieux comprendre le Coran. Selon eux, cette parole prophétique selon laquelle le savoir est le trésor perdu du croyant qu’il faut se ré-approprier signifie véritablement que le musulman se doit d’essayer de comprendre ce que la mécanique quantique ou la théorie de l’évolution par exemple signifient pour sa pratique religieuse et qu’il lui est impossible de prétendre répéter à l’identique ce que faisait le prophète. C’est parce que les sociétés musulmanes ont, à un moment de leur histoire, décidé de  »fermer les portes de l’interprétation » et ont bridé la créativité de leurs peuples qu’elles sont objectivement en retard. Si elles veulent retrouver la place qui avait été la leur dans la marche du monde, il leur faut impérativement se réformer pensent les modernistes.

Globalement, ayant eu la chance de suivre les cours de philo islamique de Bachir à Dakar, je connaissais beaucoup de choses qui se trouvent dans ce livre malgré tout, j’ai quand même appris pas mal de choses. En particulier, je ne connaissais pas du tout la philosophie écologique de Ibn Tufayl. Cependant, j’ai beaucoup aimé lire ce livre et même pour les auteurs que j’avais personnellement lu comme Ibn Rushd ou Ghazali, c’était instructif de voir la manière dont SBD les introduit et expose l’essentiel de leur théorie.

J’espère que vous lirez le livre et si vous venez jeudi, faites-moi donc signe!

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[1] Comme tout le monde, quand je parle de Souleymane Bachir Diagne, je l’appelle Bachir mais dans la vie, je le vouvoie et lui donne du Monsieur!

Article original publié le 23/11/08 ici

New Year New Blog

Posted in miscellaneous by hadyba on janvier 15, 2009

Ca se passe désormais ici. Je n’ai pas encore décidé de ce que je ferai de ce blog.

https://hadyba.wordpress.com/