Hady Ba's weblog

Aristote chez les Cordeliers

Posted in Philosophie by hadyba on janvier 15, 2009

Pour mon mémoire de maîtrise, j’avais travaillé sur la mécanique quantique. C’était un travail d’histoire des sciences, le but du jeu étant d’abord de retracer l’émergence de cette théorie puis de voir comment elle devrait affecter nos catégories conceptuelles. A la toute fin de ce travail, je parlais des développements postérieurs de la MQ, notamment de la théorie des cordes. C’était vraiment très bref mais ce que je disais, c’était qu’avec la théorie des cordes, nous arrivions à un moment où la physique, les mathématiques et la métaphysique se rejoignaient de nouveau. Je dois avouer que même avec le recul, je n’ai pas vraiment changé d’avis. Il me semble que ceux qui font de la théorie des cordes ne font plus vraiment de la physique mais de la métaphysique. On peut, me semble-t-il trouver un critère très simple pour distinguer la physique de la métaphysique: la physique est falsifiable alors que la métaphysique peut être potentiellement falsifiable (la bonne métaphysique l’est toujours) mais est d’abord une spéculation, non pas comme le disait Bertrand Russell sur l’ameublement du monde mais sur l’ameublement possible du monde. Je veux dire que le bon métaphysicien se donne des contraintes puis déploie rigoureusement ses outils de pensée pour voir toutes les conséquences qui en découlent sans se censurer. C’est grâce à une telle méthode par exemple que Lewis arrive à la conclusion que nous devons accepter que l’infinité de mondes possibles que nous posons quand nous faisons de la sémantique formelle est bien réelle et que si nous sommes conséquents, nous devons accepter qu’il existe des univers parallèles dans lesquels nous avons des homologues presque identiques à nous sauf en ce qui concernent des points minimes [Perso, j’ai une affection toute particulière pour mon homologue sportif qui sort avec Jenifer Anitson!]

Si nous acceptons cette caractérisation de la métaphysique, deux choses devraient nous sembler évidentes: d’une part les outils formels les plus puissants que nous ayons en ce moment sont certainement les outils mathématiques et d’autre part, ce que nous savons avec certitude de l’ameublement du monde nous vient de la physique. De ce double constat, il me semble devoir découler que le développement de la métaphysique ne devrait pouvoir se faire qu’à partir des limites actuelles de la physique. Le problème avec ce fait, c’est que cela veut dire que les seuls qui devraient pouvoir faire de la métaphysique à l’heure actuelle sont les gens qui ont une formation scientifique telle qu’ils puissent bosser à l’intersection des maths et de la MQ. Aucun philosophe n’a malheureusement une formation aussi pointue en science, ce qui signifie que ceux qui font actuellement progresser la métaphysique ne sont pas vraiment les métaphysiciens professionnels mais des gens qui ignorent qu’ils sont en train de faire de la métaphysique!

C’est à cette conclusion que j’étais parvenu dans mon mémoire de maîtrise et j’y repense en ce moment parce que je viens de lire grace au blog de de Woit ce texte de Freeman Dyson écrit pour l’American Mathematical Society. A la fin de ce texte, consacré à sa vision des mathématiciens comme pouvant se classer en deux catégories: les grenouilles et les oiseaux

[« Birds fly high in the air and survey broad vistas of mathematics out to the far horizon. They delight in concepts that unify our thinking and bring together diverse problems from different parts of the landscape. Frogs live in the mud below and see only the flowers that grow nearby. They delight in the details of particular objects, and they solve problems one at a time. »],

Dyson parle de ceux qui sont sans doute les plus doués des oiseaux du champs mathématique actuel: les théoriciens des cordes comme Ed Whitten. De ces gens là, Dyson dit trois choses. D’abord que ce sont des mathématiciens de premier ordre. Ensuite que ces gens là pensent faire de la physique et non des mathématiques. Enfin qu’il n’y a aucune preuve que ce que Whitten et ses amis font est de la physique. Les théoriciens des cordes font certes des prédictions mais ces dernières demandent souvent des quantités d’énergie tellement importantes qu’il n’est pour l’instant pas possible de mettre en place des protocoles expérimentaux qui les falsifieraient potentiellement[1] . Il me semble indéniable que Ed Witten, qui après tout est l’un des rares physiciens à avoir eu une médaille Fields fait des mathématiques. Il me semble par ailleurs évident qu’il se considère avant tout comme un physicien. Ce qui m’étonne quant à moi, c’est qu’aucun métaphysicien sérieux ne se soit réellement intéressé à ses travaux[2]. Si les théoriciens des cordes ont raison et que les particules élémentaires ne sont rien d’autre que des vibrations d’une corde, il me semble que c’est là quelque chose d’excitant à penser pour quelqu’un qui s’intéresse à la structure ultime de la réalité. De plus, que peux bien signifier cette idée selon laquelle notre espace-temps aurait non pas 4 dimensions mais entre 10 et 26 dimensions? Je trouve vraiment dommage qu’il n’y ait pas de vraie exploration partant d’un point de vue métaphysique assumé de ces champs ouverts par la physique quantique. Si vous en connaissez, faites-moi signe.

……………………

[1] Quoique avec le LHC, il est possible que cela change rapidement!

[2] Remarquez que si ça se trouve, cette phrase ne révèle rien d’autre que mon ignorance crasse de la métaphysique contemporaine: je ne suis pas assez au courant de ce qui se passe dans ce domaine pour affirmer aussi péremptoirement qu’aucun métaphysicien ne bosse sur les implications de la théorie des cordes!

Update du 18/01/09: Je viens de discuter de ce post avec le gentleman qui occupe le bureau voisin du mien et qui est l’un des meilleurs métaphysiciens français actuels et il a reconnu qu’effectivement presque personne ne travaille sur ces questions parce que les spécialistes de métaphysiques n’ont généralement pas de médaille Fields!

Article original le 13/01/09

4 Réponses

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  1. Mueller T said, on février 6, 2009 at 2:13

    Je viens de voir cet article:
    si tu cherche des auteurs ayant travaillé sur la portée épistemique et sur le statut scientifique (ou non) des cordes,, là tu trouve qulque chose (p.e. Mario Bramè a écrit un livre qui touche au sujet).

    Si tu cherche des travaux qui discutent la métaphysique c’est un peu l’horreur, mais il en va de même pour les questions de champs quantiques, et de cosmologie de pointe. Il faut aussi penser qu’il n’y a pas qu’une théorie des cordes en ce moment. C’est un chantier immense

  2. hadyba said, on février 7, 2009 at 4:43

    Oh merci. Je ne connaissais pas du tout Mario Bramé! Je ne sais pas pourquoi mais wordpress avait enregistré ton commentaire comme spam.

  3. String theory war « Hady Ba’s weblog said, on juillet 28, 2010 at 9:11

    […] théorie des cordes et lui prête beaucoup de machiavélisme. Quant à moi, pour ce que ça vaut, je pense toujours que la théorie des cordes est de la métaphysique qui s’ignore. Étiqueté :théorie des […]

  4. Lanz Eric said, on novembre 9, 2014 at 11:39

    La vraie exploration métaphysique de l’Univers multidimensionnel… Whaooou ! Il faut déjà changer
    complètement d’état de conscience pour commencer à pressentir
    ce qu’est réellement une plante, une fleur, un animal… Alors l’Univers multidimensionnel….


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