Hady Ba's weblog

Délires post-opératoires

Posted in France, Vie quotidienne by hadyba on juin 11, 2010

Ça fait un certain temps déjà que je ne blogue pas mais cette fois-ci j’ai une vraie excuse; j’étais souffrant. Vraiment souffrant avec hospitalisation, chirurgie, rééducation et tout le reste. D’ailleurs, j’écris ce post de la maison de convalescence où j’ai été expédié après que le gros du travail a été fait à l’hôpital. Tout est cependant bien qui finit bien et normalement, je suis tiré d’affaire et devrais périr d’autre chose que des maux qui m’ont incité à prendre quelques mois de vacance.

Je trouve sincèrement que c’est une expérience assez intéressante que d’être malade au point de devoir suspendre le tumulte de la vie pour ne rien faire d’autre que se faire soigner. Se rendre compte que le monde extérieur continue de parfaitement bien tourner quand on s’en est retiré et que toutes les programmations que nous avions faites et qui nous paraissaient si importantes peuvent être stoppées sans dommage a quelque chose de salutaire. Non seulement la maîtrise que nous croyons avoir du cours de notre propre vie est illusoire mais en plus une suspension temporaire assez longue de nos différents projets voire leur effacement pur et simple n’a pas grande importance.

Autre expérience passionnante que j’ai vécue: la découverte des hallucinations induites par les anesthésiants qui m’ont été administrés pendant mon opération. Il se trouve que je ne bois pas d’alcool, ne me drogue pas et ne fume pas de hasch. De ce fait mon expérience la plus proche de la perte du contrôle mental est cette sorte d’état délirant que produisent quelquefois les crises de paludisme. Là, pendant un ou deux jours, j’ai vécu dans un état second où mon cerveau produisait une multitude d’hallucinations toutes plus réalistes les unes que les autres. Ça a commencé très simplement par un épisode hallucinatoire où j’étais un personnage du dernier roman que j’avais lu. Je me suis donc retrouvé peintre dans le Lagos de Ben Okri essayant de me sortir de la misère et de me dépatouiller dans des relations sociales pour lesquelles je ne suis absolument pas doué. Ensuite, il y a eu toute cette série d’histoires exploitant un email que m’avait envoyé mon frère et dont je n’ai pu certifier le caractère fantasmatique que deux semaines après mon réveil en interrogeant avec des ruses de sioux un ami qui était venu me voir. Après, il y a eu une série d’histoires totalement délirants mais qui sur le moment me paraissaient absolument réelles. Le plus étonnant est qu’au moment où ça s’est mis à devenir franchement délirant, je me suis mis à avoir un semblant de contrôle non pas sur le contenu de mes délires mais sur le fait de revenir dans la réalité. C’était assez simple: je n’arrivais pas à savoir si ce que je vivais était réel ou fictif mais j’avais la conviction bien ancrée que tout ce que je vivrais en ayant les yeux ouverts était réel et que le reste était délirant. Ainsi, à un moment donné j’étais sur une moto, poursuivi par je ne sais qui et sur le point de percuter une rambarde ce qui me ferait connaître une mort atroce. Au comble de la panique, je me suis dit: « Essaie d’ouvrir les yeux: si tu y arrives, ça signifiera que tu ne crains rien! » Le pire, c’est qu’à ce moment là, j’ai ouvert les yeux et ai rarement été aussi heureux de voir un mur immaculé!

Je ne suis pas certain que j’aimerais revivre ces épisodes hallucinatoires ni ne sais quel était leur rôle (distraire le cerveau de la douleur?) mais je suis heureux d’avoir vécu ça au moins une fois dans ma vie. Ce qui est dommage en revanche, c’est que je n’ai qu’un vague souvenir de ces épisodes. Ainsi, j’ai le souvenir d’avoir écrit, juste après mon séjour dans le monde de Ben Okri, tout un roman extrêmement détaillé avec des descriptions de personnages et surtout de paysages meilleurs que tout ce que j’aurais été fichu de faire dans la réalité. Je le sais parce qu’immédiatement après, j’ai ouvert les yeux et me suis fait la double réflexion suivante: a) Ce serait tellement bien si j’avais autant de talent dans le monde réel b) Je comprends maintenant pourquoi certains génies artistiques se perdent dans les paradis artificiels! Le problème c’est que je n’arrive même pas à me rappeler le sujet du roman et les personnages encore moins. Oui je sais, c’est une honte!

Un de mes meilleurs amis m’a très sérieusement demandé si le fait d’avoir été si proche de la mort m’a fait changer de perspective sur les questions essentielles que seraient celles de la vie et de la mort. Well, j’aurais adoré avoir une profonde révélation métaphysique, pouvoir dire quelque chose d’important. Après tout, j’ai passé ces dernières années à faire de la philosophie. Mais en fait non. Quand on m’a anesthésié, je n’ai pas eu de near death experience sur la table d’opération: je me suis sagement endormi en faisant confiance à mes médecins. Au réveil, j’ai certes eu des hallucinations mais ils sont tellement triviaux que leur portée métaphysique me paraît pour le moins limité. Honnêtement, aucune nouvelle force mystique ne m’a choisi pour se manifester. C’est dommage mais guère surprenant je dois dire.

Une des inquiétudes de mes parents et amis qui se trouvent au Sénégal était que je ne me retrouve trop solitaire à l’hôpital. Après tout, je vis à l’étranger loin d’eux. Pour le coup, j’avoue que j’ai été agréablement surpris et ému par la sollicitude de mes amis et collègues ici à Paris. Alors que je me disais que tout le monde était de toute manière trop occupé pour perdre du temps à venir me rendre visite à l’hôpital, non seulement j’ai eu droit à des visites, des coups de fils et des emails répétés et inattendus, mais en plus, ils se sont tous pliés en quatre pour me rendre cette hospitalisation la moins pesante possible. Par ailleurs, j’ai été quelque peu embarrassé de recevoir une avalanche de cadeaux. C’est toujours agréable de voir à quel point les gens qui gravitent autour de nous sont infiniment meilleurs que nous ne le serons jamais. Ça devrait être une incitation à devenir meilleur.

Dernière chose qui mérite d’être souligné: la qualité des hôpitaux français et le professionnalisme de leur personnel. Je ne parle pas seulement ici des interventions lourdes dont la condition sine qua non est un professionnalisme sans faille. Je pense surtout aux actes quotidiens et a priori anodins comme les piqures et les perfusions. Quand on est hospitalisé, on subit beaucoup de ces actes et ils peuvent être une vraie source de stress pour le patient non pas par une éventuelle douleur mais par le simple fait de tous les fantasmes qui peuvent être associés au fait d’avoir un objet extérieur qui entre dans notre corps sans que nous en ayons la maîtrise. Il est donc particulièrement heureux qu’il y ait une sorte de rituel aseptisant qui fait que l’on est tellement pris par l’aspect formaté et professionnel de ces actes que cela neutralise la plupart de peurs que nous pourrions avoir. En plus il y a une vraie recherche, de la part ds personnels hospitaliers, de l’évitement de la douleur; à un point tel que parfois on m’avertissait que tel ou tel examen serait douloureux et qu’il se révélait au final simplement désagréable! Pour moi qui viens du Sénégal, une chose était particulièrement sensible: l’opération que j’ai subie aurait certainement été impossible au Sénégal. En janvier, j’étais à Dakar. Si la phase aiguë de ma maladie était survenue à ce moment là, il est plus que probable que je serais décédé à l’heure qu’il est parce qu’il est à peu près certain que le diagnostic aurait été impossible vue la vétusté de nos hôpitaux. Quand bien même le diagnostic aurait été fait, il est probable qu’il n’y aurait pas eu sur place d’équipe médicale capable de réaliser cette opération. Il y a quelque chose de sidérant et de profondément révoltant à penser que l’endroit où l’on naît et où l’on vit détermine à ce point l’heure de sa mort. On l’oublie la plupart du temps mais de temps à autres, on ne peut s’empêcher de le voir parce que ça s’impose à nous!