Hady Ba's weblog

Le complexe du sauveur

Posted in Afrique, immigration by hadyba on mars 26, 2011

Le miel n’est jamais bon dans une seule bouche.

Ali Farka Touré

Autour de 2006, j’étais vraiment très pauvre et je recevais de temps à autres de l’argent de mes parents ou bien de mes frères et soeurs. Bizarrement, c’était une période où il m’arrivait souvent de me retrouver avec des français « normaux » (i.e. pas des chercheurs et pas d’origine immigrée). A chaque fois, ça ne ratait pas, il y avait au moins une personne pour me poser des questions que je trouvais intrusives sur mon mode de vie. On m’a par exemple demandé si je vivais en foyer, combien j’avais de frères et soeurs. Invariablement, revenaient deux questions: voulez-vous rester en France après vos études? Envoyez-vous de l’argent à vos parents? Ce cliché selon lequel les africains, tous les africains, envoient de l’argent au pays pour faire vivre leur miséreuse famille semble tellement ancré dans l’imaginaire collectif que quand je répondais qu’en fait je recevais de l’argent de ma famille, mes interlocuteurs en tiraient la conclusion que je venais d’une famille extrêmement riche (et sans doute politicienne). Conclusion qu’il m’était impossible de sortir de la tête de mon interlocuteur d’un jour.

Sur Slate, le blogueur congolais Cédric Kalonji apporte sa pierre au renforcement de ce cliché. Entendons-nous bien, je ne suis pas en train de dire que la majorité des africains de France n’envoient pas un centime à leur famille. C’est le contraire. Presque tous les africains envoient de l’argent à leur famille parce que le différentiel de niveau de vie est tel qu’une petite somme comme cent euros fait une différence considérable permettant, selon le contexte, soit de ne pas avoir faim un jour sur deux, soit d’envoyer le frère ou la soeur dans une école privé.

Ce que je trouve détestable dans l’article de Kalonji, c’est qu’il tombe dans le complexe du sauveur qui fait que beaucoup d’entre nous qui vivons à l’étranger nous pensons meilleurs que ceux qui sont restés. Je rencontre fréquemment des sénégalais vivant en France qui me disent que rien ne marche au pays et que les choses ne s’amélioreront que quand nous serons rentrés pour le diriger. Bien sûr c’est faux le pays marche plus ou moins bien grace à une multitude de fonctionnaires honnêtes et de citoyens entreprenants qui contournent la classe politique incompétente et corrompue pour créer de la richesse. Le pays a des problèmes que les gens qui ont eu le courage de rester là bas régleront, l’aide de la diaspora n’est pas déterminante pour l’amélioration de la situation. De la même manière, l’aide financière de la diaspora est un appoint, certes important, mais sans lequel les gens trouveraient d’autres manières de survivre vivre.

Les histoires que rapporte Kalonji sont tristes. Elles existent, je le sais bien. Mais sont-elles la règle? Je ne le crois pas. Si on visite les villages d’immigration au Sénégal par exemple, on trouvera des dizaines de jeunes femmes mariées, qui attendent leurs maris depuis des années sans les voir. La plupart d’entre elles ne reçoivent un peu d’argent de leur mari que de temps à autres. Parfois elles restent des mois sans nouvelles parce que le mari est trop pauvre pour même passer un coup de fil. Souvent le mari n’a pu partir à l’étranger que parce que ses frères, soeurs et cousins ont vendu leur fortune personnelle (qui une partie de son cheptel, qui sa joaillerie) pour lui faire cadeau de la somme maximale qu’il ont pu réunir. Alors, quand le mari, frère, cousin ou fils a trouvé un emploi en Europe, il trouve normal d’aider en retour ceux sans qui il n’aurait eu ni la possibilité matérielle, ni le courage de voyager. Il envoie une partie de son salaire au pays parce que la solidarité familiale est, pour lui, un mode de vie. Quand Ali Farka Touré dit que le miel n’est jamais bon dans une seule bouche, il ne cite pas un proverbe creux, il illustre une vision du monde dans laquelle nous nous soucions des autres autant que de nous mêmes et essayons de faire en sorte de partager avec eux ce que nous avons, aussi misérable soit-il.

Encore une fois, je suis d’accord avec Kalonji qu’il y a free riders qui profitent de la solidarité et qui se refusent à voir les conditions dans lesquelles vivent leur parents expatriés. Je trouve également triste le cas suivant:

Que penser lorsque vos parents vous font comprendre qu’ils préfèrent votre argent à votre présence? «Lors de mes visites au pays, j’ai la bizarre sensation d’être culpabilisée pour avoir payé très cher un billet d’avion. Je ferais peut-être mieux d’envoyer l’équivalent de l’argent dépensé, plutôt que d’aller rendre visite à ma famille», regrette Céhinah.

Et je ne conteste absolument pas que ça existe. Ce que je trouve lamentable en revanche de la part de Kalonji, c’est de faire comme si c’était là la règle. Il écrit entre autres:

Avoir un enfant, un frère ou une sœur dans l’hémisphère Nord est un motif de fierté. Pas besoin de travailler, le «Parisien» assure. (…)

La pression familiale pousse certaines filles à la prostitution (…)

Dans la chaîne de la solidarité, il vaut mieux être du côté de l’arrosé. Etre solidaire, c’est en quelque sorte accepter de se faire ruiner sans broncher. (…)

C’est juste idiot. Les immigrés africains dont il parle gagnent pour la plupart moins de 1500 euros par mois. Je veux bien qu’ils envoient de l’argent au pays mais ça ne va pas plus haut que 500 euros par mois quelle que soit leur générosité parce qu’il y a des dépenses incompressibles (logement, nourriture, transport, impôts). Étant donné qu’on est dans les clichés, ils doivent bien évidement diviser cet argent entre une multitude de frères, soeurs, cousins, pères et mères. Et toute cette smala arrêterait de travailler pour se partager 300000frs CFA? Come on! Quant à l’idée que les filles se prostitueraient parce que leur famille les y obligerait, je n’en parlerai même pas.

Avec cet article, Kalonji a réussi d’une part à confirmer les clichés de son lectorat (vous savez, l’africain paresseux qui tend la main) et à flatter son propre ego de membre éminent de la diaspora qui n’est pas comme tous les autres africains qui font que tendre la main. Pas mal. Ceci dit, ce serait bien qu’il revienne sur terre et se rappelle que quand il végétait à Kinshasa, il n’était pas moins créatif qu’il ne l’est maintenant qu’il vit en France.

 

Tagged with: ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :