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Paveau lectrice de Tiercelin

Posted in Philosophie by hadyba on juillet 28, 2011

Marie-Anne Paveau a mis en ligne un commentaire du dernier livre de Claudine Tiercelin. Ce texte montre, si besoin en était que l’article malveillant et déontologiquement fautif de Lancelin est indéfendable à tout point de vue, quoique ce ne soient pas là des considérations de nature à mitiger le corporatisme qui semble être la norme dans ce qui passe pour du journalisme en France. Non seulement Tiercelin, ancienne présidente du jury de l’agrégation de philo, est bien évidemment « connue » mais en plus son travail est important au delà de sa propre discipline puisqu’elle trouve grâce aux yeux d’une linguiste qui n’est a priori pas une fan de l’approche analytique dont elle se réclame. Je vous conseille le post de Mme Paveau.

Au tout début du post, Mme Paveau a les considérations suivantes :

Je l’ai lu, non pas en philosophe, mais en linguiste qui travaille autant avec la langue qu’avec la réalité, et donc avec une forme de réalisme, qui est, en sciences du langage, plutôt un référentialisme ou un contextualisme. Dans l’analyse du discours que je pratique, qui appartient au domaine texte-discours-interaction observant des énoncés empiriques (c’est-à-dire produits dans des situations sociales et non fabriqués en laboratoire), on postule en effet que les énoncés parlent du monde et que les signes désignent la réalité (référentialisme), mais surtout que le sens des énoncés s’élabore dans les contextes de leur production, ce que j’appelle plutôt les environnements (contextualisme). L’analyse du discours que propose par exemple Michel Pêcheux et son groupe dans les années 1970 constitue une sémantique discursive dans laquelle les contextes sont constitutifs du sens des énoncés. Tout est dans cette notion très forte de constitution : le contexte n’est pas extérieur aux énoncés, ne leur sert pas de toile de fond ; l’environnement contribue profondément à leur élaboration discursive et sémantique, il les constitue.

(…) Je voudrais expliquer que la philosophie, en particulier dans sa composante analytique, a souvent une représentation de l’approche linguistique centrée sur la sémantique formelle, laissant de côté nombre de courants qui pourtant travaillent dans le sens du réalisme, avec les mêmes présupposés et les mêmes objectifs : il existe en effet une sémantique référentielle, une sémantique discursive, bref, une linguistique réaliste. C’est celle dans laquelle j’inscris ma théorie du discours, et elle fait aussi l’objet du carnet collectif REALISTA, Approches réalistes en linguistique, entièrement consacré aux liens constitutifs entre langue, texte-discours-interaction et réalité. C’est là que le lecteur trouvera d’ailleurs les passages du Ciment des choses qui développent les éléments formulés ici (indiqués par des lettres).

(C’est moi qui grasse)

Bien sûr, dans mon ignorance crasse de philosophe du langage, Michel Pêcheux m’était totalement étranger !

J’ai tendance à être d’accord avec la critique selon laquelle les philosophes du langage de tradition analytique s’intéressent essentiellement à la sémantique formelle et qu’ils devraient s’ouvrir à d’autres approches. Ceci dit, il me semble que la bonne description de la relation entre philo du langage et sémantique formelle est plutôt de dire que la SF est un spin-off de la philosophie du langage. Il est donc normal que ces deux disciplines soient proches. L’idée, venue de la philosophie du langage et qui sert de base à la SF, est que comprendre un énoncé, c’est savoir quelles en sont les conditions de vérité. Pas savoir si l’énoncé est vrai ou faux, ni même pouvoir traduire cet énoncé dans une autre langue ; il faut savoir quel serait l’état du monde qui rendrait cet énoncé vrai et quel autre état du monde le rendrait faux. Laissez-moi vous donner un exemple. Si vous savez que l’énoncé X est équivalent à « Ndiyam no leppina » qui signifie « Ndox dina toyalaaté » et est une tautologie, vous n’avez pas la moindre idée de ce qu’est la signification de cet énoncé X*. Vous savez manipuler cet énoncé, vous savez le traduire dans deux langues africaines, vous en connaissez la valeur de vérité. Et pourtant, vous ne le comprenez toujours pas. Pour que vous le compreniez, il faut que je vous explique que cet énoncé est vrai si et seulement si l’eau mouille. Ce faisant, et contrairement aux apparences, je ne me contente pas de traduire cet énoncé dans une langue que vous comprenez, en l’occurrence la langue française. Je mets en rapport cet énoncé avec un énoncé du langage objet de sorte à vous montrer quelles en sont les conditions de vérité. (cf. Davidson et Tarski) Le fait de redéfinir les significations en termes de conditions de vérité a été un progrès considérable pour la sémantique parce que cela a semblé permettre de rendre nos langues naturelles formalisables non seulement sur le plan syntaxique** mais également sur le plan plus subtil du sens. Dans les derniers travaux de Montague par exemple, il affirme d’une part qu’un traitement du langage qui ne s’intéresserait pas à la sémantique n’a aucune valeur et d’autre part que le domaine du sens lui-même relève du domaine formel et finira par être réduit à une théorie mathématisée.

Mais le diable réside dans les détails. Montague avait une approche formelle de la pragmatique mais si on le lit, on se rend compte que ce qu’il nomme « pragmatique » n’est rien d’autre qu’une sémantique indexicale. Il y a dans le langage des termes comme « je » dont la référence ne peut être donnée in abstracto mais qui viennent avec une règle permettant contextuellement d’en déterminer la référence. A part ces termes, tout le reste avait une référence fixée une fois pour toute dans le lexique et le calcul des conditions de vérités d’une phrase pouvait se faire relativement bien. C’est là une forme bénigne de dépendance au contexte. Il me semble que si c’était la seule que reconnaissent les philosophes analytiques, la critique de Mme Paveau selon laquelle « liens constitutifs entre langue, texte-discours-interaction et réalité » nous échappent serait légitime. Il se trouve cependant que depuis Kaplan au moins, les philosophes du langage ont réalisé que le contexte informe tellement nos pratiques discursives qu’une analyse sémantique hors contexte a peu de chance de nous être d’une quelconque aide. Ce qu’ils essaient de faire, c’est de ne pas perdre les outils formels que la définition de la signification comme conditions de vérité permet de déployer tout en intégrant le contexte. Charles Travis a cet exemple très célèbre. Supposons que je peigne en vert une feuille jaunie. Admirant mon travail, je m’exclame : « Oh cool, cette feuille est désormais verte ! » Supposons que cette feuille, quand elle est verte ait des vertus médicinales. Vous rentrez dans la pièce, voyez la feuille verte et me dites : « Enfin, je vais pouvoir me faire une infusion. » Ce à quoi je réponds :  « Mais non, elle n’est pas verte, en fait elle est jaunie. » Selon le contexte, j’ai qualifié la même feuille de verte et de pas verte, ce qui devrait être impossible selon une analyse sémantique old school. Ce que de plus en plus de philosophes du langage essaient de faire, c’est de formaliser ces variations contextuelles tout en gardant une approche formelle parce qu’ils sont persuadés que sans un minimum de formalisation, nous risquons de nous perdre dans les méandres de nos intuitions. Il me semble qu’en faisant cela, ils ne sont pas si éloignés que ça de « cette notion très forte de constitution » chère à Mme Paveau même si leur approche formelle semble les en distancier.

…………….

*Sauf si vous parlez wolof ou poular

** Chomsky était déjà passé par là

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6 Réponses

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  1. MAP said, on juillet 31, 2011 at 8:23

    merci hady de ce commentaire qui me permet d’amorcer ma réflexion pour la rédaction de la 2e partie du billet sur l’ouvrage de C. Tiercelin (qui sera intitulée « La métaphysicienne et le langage. Le ciment des choses 2 »)
    plusieurs points de réflexion :
    – dans nos approches, nous ne travaillons pas les énoncés en termes de conditions de vérité mais plutôt en termes de conditions « sociales » (pour aller vite) de réussite (dans mon approche : sociocognitives)
    – nous ne séparons pas les modules syntaxe, sémantique, phonétique, lexique, pragmatique, etc. : la notion de discours, en tout cas dans la conception que je m’en fais, repose sur l’idée d’un continuum entre les différents niveaux de l’analyse linguistique : la prosodie est sémantique, il y a des dimensions lexicales de la syntaxe, etc.
    – mais surtout nous travaillons sur des énoncés empiriques : tes deux exemples sont fabriqués, et évidemment ils fonctionnent bien comme ça – mais nous savons, et les formalistes aussi, qu’il y a toujours une production empirique qui vient contredire les règles formelles – pour ma part je en sais pas du tout comment travailler sur ces énoncés – pêcheux avait une jolie formule pour cela « l’homme qui parle et la grammairien »
    – mais la distinction la plus importante, qui sous-tend la précédente, c’est la nécessité formaliste : « formaliser les variations contextuelles » c’est pour moi une sorte de tonneau des danaïdes, et je ne pense pas que sans formalisation on se perde forcément dans ses « intuitions » – travailler à partir des corpus, avec des outils qui sont maintenant assez nombreux et éprouvés (en particulier les outils de tal), permet des observations fines, des émergences de régularités, qui n’ont pas forcément besoin de systèmes formels – mais c’est aussi une différence épistémologique, tout dépend de notre conception du travail scientifique, et si l’on estime ou pas que la théorie systématique est le modèle de l’activité scientifique
    donc tu confirmes mon idée des parallèles épistémiques : la notion de contexte et le contextualisme en philosophie du langage ne fonctionnent pas de la même manière qu’en linguistique texte-discours-interaction et en fait, je me demande si la discussion peut s’installer, je n’en suis pas sûre : on sait bien que pour discuter, il faut un common ground… on va quand même essayer !

  2. hadyba said, on juillet 31, 2011 at 10:07

    Il me semble que c’est encore une fois l’opposition empirisme/rationalisme qui se déploie. Le « formaliste » pense qu’il finira par trouver une théorie qui lui permettra de rendre raison de tous les phénomènes alors que l’empiriste pense qu’il faut partir de la réalité et effectuer des généralisations sans forcer les faits à rentrer dans un corset préfabriqué!

    A propos de TAL, je travaille depuis presque deux ans maintenant sur un projet avec des informaticiens et linguistes TAL. Ce qui m’a frappé, c’est la modestie de l’approche par rapport à un philosophe du langage qui arrive en ayant l’ambition de fournir une théorie complète. Sachant que c’était impossible, je croyais que le projet serait un échec. Au final, on a eu des résultats intéressants et mon impression est que ce en quoi l’approche formaliste qui est la mienne a été utile, c’est que de temps à autres j’ai pu leur signaler que certaines choses ne pourraient pas marcher, par principe; ou qu’il fallait faire certaines distinctions qui n’étaient pas nécessairement évidentes au vu des données. Ma contribution me paraissait à chaque fois minime mais ils appréciaient et au final on aura un produit plutôt meilleur que nos attentes. En revanche, je pense que des gens ne fonctionnant que sous le paradigme rationaliste n’auraient jamais pu mener à bien ce projet et ne l’auraient même pas tenté parce qu’ils n’auraient vu que la totale inadéquation des théories dont ils disposent. Cela me fait penser que nos deux approches peuvent et doivent travailler ensemble même si nous ne nous comprenons pas toujours et avons tendance à nous ignorer.

  3. alainlecomte said, on août 4, 2011 at 7:04

    Je me permets de me glisser dans votre conversation. C’est une discussion intéressante, où je me retrouve en grande partie puisque ayant fait partie du groupe de M. Pêcheux dans les années soixante-dix, je me suis retrouvé ensuite à faire de la sémantique formelle (mes travaux des années quatre-vingt dix concernent essentiellement les grammaires catégorielles et leur aptitude à générer des formes logico-sémantiques via l’isomorphisme de Curry-Howard) et j’enseigne actuellement la sémantique formelle à Paris 8. Votre discussion oppose deux extrêmes (je simplifie): le formalisme forcené d’un Montague d’un côté et l’approche pragmatiste et contextualiste de l’autre. Dans les débats actuels en philosophie du langage, il y a d’ailleurs justement cette discussion, traduite en termes d’opposition entre compositionnalité (le principe de base de la sémantique formelle héritée de Frege) et contextualisme plus ou moins radical (cf. Recanati). Votre discussion ignore le fait qu’il existe aussi une critique du formalisme qui s’exerce depuis l’intérieur de la logique, ce n’est pas parce qu’on utilise des outils formels que l’on est « formaliste » (formaliste veut dire ici « formaliste » au sens de Hilbert). Par exemple Brouwer et Heyting se sont opposés au formalisme. Certes le point de vue de Brouwer est idéaliste kantien et très éloigné du réalisme défendu par C. Tiercelin. Mais du point de vue de la science « logique », il a débouché sur des résultats scientifiques fondamentaux (comme l’isomorphisme de Curry-Howard justement!). Aujourd’hui, on est capable de dépasser cette opposition et les développements de la logique nous fournissent des concepts grâce auxquels on peut donner un sens rigoureux, à mon avis, à des notions qui, jusque là n’en avaient peut-être pas. Ainsi, des notions comme « interdiscours » (Pêcheux), « polyphonie » (Ducrot), « dialogisme » (Bakhtine) se retrouvent dans le cadre formel de la ludique (de J. Y. Girard) qui est, pour faire bref, une sorte de modèle de théorie des jeux (beaucoup plus général et flexible que celui de Hintikka). J’ai lu l’article de Marie-Anne Paveau sur le dialogisme, où elle émet quelques critiques sur le concept, le trouvant désormais beaucoup trop consensuel (tout discours n’admet pas nécessairement l’Autre en lui même…). Je trouve cela intéressant, mais il n’est pas encore temps de laisser tomber le dialogisme au moment où… les spécialistes de sémantique formelle commencent à peine à en être informés!!! (Anecdotiquement, j’ai récemment à deux reprises fait un exposé de mes idées devant un public de sémanticiens formels anglo-saxons, ils ouvraient des yeux comme des soucoupes et à la fin, l’un d’eux (Glyn Morrill) m’a demandé si ces idées venaient de moi. Quand je lui ai parlé de Ducrot et de Bakhtine (je n’ai pas osé parler de Pêcheux!!!), il m’a confessé son ignorance totale. Une sémanticienne suédoise s’est immédiatement enquise de savoir si de tels travaux étaient disponibles en anglais, mais malheureusement même Ducrot n’est pas traduit en anglais!).

  4. hadyba said, on août 10, 2011 at 7:44

    Désolé de cette réponse tardive. Je suis revenu hier mais ne me sentais pas de répondre à votre commentaire sans avoir les idées claires.

    Je dois avouer que j’ai une connaissance très superficielle de la logique intuitionniste et en lisant votre commentaire, je me dis que je devrais peut être sérieusement me pencher dessus pour avoir une vision plus complète. Je n’avais par exemple jusqu’à présent jamais fait le lien entre les formalisations du langage en terme de jeux et la logique intuitionnistes. Par ailleurs les rares fois où j’ai assisté à des séminaires où quelqu’un développait de telles idées, j’arrivais un peu à suivre mais n’étais pas capable de voir comment faire le lien entre cette manière de formaliser les échanges linguistiques et une théorie naturaliste du langage. Un peu comme ce qui se passerait si un phénomène biologique était modélisé d’un point de vue uniquement formel. C’est là un simple malaise que je ne conceptualise pas bien et qui se dissipera peut-être si je prends la peine de me pencher sur des travaux comme les vôtres. Je vois avec plaisir que vous avez sorti un livre sur ces questions (Meaning Logic and Ludics). Je vais sans doute l’acheter.

    A propos de Ducrot. Dernièrement, j’ai pas mal buté sur lui, me rendant compte qu’il avait anticipé bien des développements en pragmatique notamment sur les implicatures scalaires. De toute évidence, s’il avait écrit en anglais, il aurait été au moins aussi influent que Grice. Il me semble, mais je peux me tromper, qu’il a eu une influence indirecte via des gens comme Fauconnier et Récanati; et Larry Horn le cite quelque part. J’ai cependant l’impression qu’il est loin d’avoir eu la reconnaissance que ses travaux méritaient.

  5. alainlecomte said, on août 11, 2011 at 3:40

    Merci de votre réponse. C’est bien que des chercheurs de formations et d’origines différentes puissent dialoguer. Une multitude de questions ouvertes parcourent nos disciplines, comme le débat entre empirisme et rationalisme par exemple, mais aussi entre « minimalisme » et « contextualisme », ou bien entre « constructivisme » et « réalisme ». Il est difficile de trancher unilatéralement. Les formes qui conviennent chaque fois au sujet d’étude apparaissent plutôt comme des compromis. A étudier le réalisme de Tiercelin par exemple et à le comparer avec les autres courants du réalisme, on se rend compte à quel point le sien évite les chausse-trappes des autres en empruntant par moment des voies proches d’autres courants. Ainsi, je pense que « intuitionnisme » et « réalisme » ont sans doute des relations complexes encore à définir.
    Mon livre n’aborde ces questions qu’à la marge, c’est plutôt un « text-book ». En tout cas, à mon avis, il n’est intéressant pour la question que vous mentionnez qu’à partir du chapitre 12… Et puis…. vous n’êtes pas obligé de l’acheter… il est vraiment trop cher!

  6. hadyba said, on août 11, 2011 at 3:57

    « Et puis…. vous n’êtes pas obligé de l’acheter… il est vraiment trop cher! »

    C’est votre éditeur qui sera content de vous voir écrire ça! C’est moi qui vous remercie de votre éclairage. C’est toujours un plaisir de vous lire même si je ne commente quasiment jamais votre blog.


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