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Président You?

Posted in Sénégal by hadyba on janvier 4, 2012

Une chose que j’ai toujours admirée à propos de Youssou Ndour, c’est sa capacité tâter le pouls du peuple sénégalais et à exprimer les sentiments qui traversent la société des plus hautes sphères aux plus modestes milieux. Ses chansons ne nous amusent pas seulement, elles sont une radiographie de la société. On pourrait procéder à une étude de l’évolution de notre rapport à l’autorité, à la religion, à l’amour, à la stratification sociale et à la citoyenneté en suivant l’évolution des thèmes qu’il aborde et de la manière dont il les aborde. C’est le même flair qui fait que ses chansons reflétaient nos préoccupations qui lui permet aujourd’hui de nous balancer à la figure la faillite totale de nos élites.

Parce que c’est exactement ça que signifie sa candidature. Notre système de valeurs qui faisait que nous prônions une sorte d’élitisme républicain dans lequel il fallait clairement en être passé par l’École pour prétendre diriger le pays a complètement failli. Jusqu’à présent, au Sénégal, nous considérions qu’il y avait deux systèmes. D’abord un système formel dont la voie royale est l’École qui forme et sélectionne les gens qui sont censés diriger ce pays. De l’autre un système informel regroupant tous ceux qui n’ont pas pu ou pas voulu en passer par l’école. La jonction entre les deux systèmes se faisait principalement par le biais de la religion. Chaque sénégalais était plus ou moins affilié à une organisation religieuse : une confrérie soufie*, l’Église catholique… Ces institutions religieuses, depuis la colonisation ont toujours eu un rapport complexe avec le pouvoir politique transmettant à ce dernier certaines doléances du peuple et donnant éventuellement des consignes plus ou moins discrètes de vote. Le deal qui fonde la nation sénégalaise était que les personnes instruites dirigeraient mais le feraient en respectant dans une certaine mesure la volonté populaire telle qu’elle s’exprime à travers ceux qui ont une légitimité traditionnelle : les religieux.

Ce que Wade a réussi durant ses deux mandats, c’est à faire éclater ce subtil équilibre des pouvoirs et à miner les différents ordres de légitimité qui liaient la société sénégalaise. En achetant ostensiblement les religieux musulmans, en les couvrant d’or et en montrant à la population qu’ils sont corrompus et prêts à la trahir à leur seul bénéfice ; Wade s’est assuré que le peuple ne leur fasse plus confiance. Le sort des religieux musulmans est donc lié à celui de Wade. Ils appelleront à voter pour lui parce qu’il les a acheté. Le peuple désemparé soit obéira, soit sera divisé sur la marche à suivre. Ce désarroi est du à la seconde réussite de Wade. Il a neutralisé l’élite éduquée en faisant deux choses. D’abord il a également exposé la corruption des politiciens de l’opposition en leur proposant des postes dans ses différents gouvernements. Ensuite, il a « trivialisé » les différentes fonctions gouvernementales en nommant des criminels** dans ses gouvernements, en discréditant la justice et en créant une Administration parallèle (Les Agences Nationales qui pompent le budget de l’État pour soi-disant réaliser ses projets). Le résultat de tout ça est qu’il y a une coupure nette entre une population qui a vu ses conditions de vie se durcir et ses différentes élites qui n’ont pas été à la hauteur.

Le coup de génie de Youssou Nd’our est d’avoir parfaitement analysé la situation et d’avoir compris que nous étions à la recherche de nouvelles élites. Lui, il est populaire, ne s’est jamais (jusqu’à l’année dernière) impliqué dans la politique et est assez riche pour apparaître comme un sauveur. La question est fera-t-il un bon président ? Franchement je ne le crois pas. Avant même que d’être un artiste, Youssou Ndour est d’abord un homme d’affaires. Son moteur c’est l’argent. Ce n’est pas un philanthrope. Je pourrais étayer ces affirmations mais ce serait un peu conjectural et probablement diffamatoire. So… Quoiqu’il en soit, je pense que s’il était président, il en profiterait pour s’enrichir encore plus parce qu’il n’aurait absolument pas peur des conflits d’intérêts. Ceci dit, je ne pense pas qu’il pourrait être aussi maléfique pour ce pays que ne l’a été Wade. En plus, c’est un authentique self-made man qui, parti de rien, a créé un empire et qui a toujours été assez intelligent pour paraître respectable. Ce désir de respectabilité, à mon avis, fait qu’il évitera de faire certaines choses que Wade, dans sa totale amoralité, n’hésitait pas à faire. Youssou Ndour serait donc un infiniment meilleur président que Wade. Par ailleurs, le deal était que ceux qui avaient été à l’École dirigeaient ce pays à condition de tenir compte des désirs du peuple. Wade a fait sauter ce deal. L’opposition ne semble pas capable de le restaurer. Si la politique au Sénégal c’est désormais le pillage du pays, pourquoi les gens instruits seraient-ils les seuls à avoir le droit de piller le Sénégal ?

Il me semble que la vraie question que pose la candidature de Youssou Ndour est celle de savoir si le divorce entre le peuple sénégalais et son élite est totalement consommé ou non. Si c’est le cas et si les élections sont transparentes, nous aurons de bonnes chances d’avoir Président You à la tête de notre pays. Franchement, ce n’est pas le pire qui pouvait nous arriver.

………….

* Sur le rôle des confréries dans la politique sénégalaise, je saurais trop recommander ce livre de L. Villalon

** Je n’exagère pas parmi les ministres et dignitaires de Wade, il y a déjà eu (à ma connaissance qui n’est pas exhaustive) un pédophile condamné, des personnes convaincues (mais non jugées) de détournements de fonds publics, un ancien délinquant juvénile et des gens qui ont fait tabasser des adversaires politiques

5 Réponses

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  1. FrédéricLN said, on janvier 18, 2012 at 7:37

    « le deal était que ceux qui avaient été à l’École dirigeaient ce pays à condition de tenir compte des désirs du peuple. Wade a fait sauter ce deal. L’opposition ne semble pas capable de le restaurer. »

    Ça me semble très judicieux et ça pose une question : pourquoi le prestige de l’éducation supérieure ne pèse-t-il plus, comme capacité à diriger ? Je doute que les exemples des élèves médiocres G.W. Bush ou N. Sarkozy aient beaucoup influencé la politique sénégalaise. J’inclinerais plutôt à penser que le pays, du moins la partie du pays qui se contrôle depuis la presqu’île du Cap Vert, a changé de vocation. Il y a deux générations, il administrait un empire continental ; aujourd’hui, c’est une plate-forme d’envol pour le monde entier (en termes d’émigration sans doute mais surtout en termes culturels, touristiques, avec les dividendes que cela entraîne en financements « de développement »).

    Le meilleur président est alors celui qui a le ticket avec le monde entier.

  2. Hady Ba said, on janvier 19, 2012 at 3:19

    Ce serait terrible si nous ne nous voyions que comme des pourvoyeurs de main d’oeuvre au reste du monde! Je vois effectivement les prochaines élections comme un référendum sur l’image que nous avons de nous-mêmes et j’espère 1) qu’elles seront transparentes 2) qu’elles révéleront une image de nous mêmes mois désastreuse que celles que représente Ndour.

    Sur l’émigration: une des qualités de Youssou Ndour est qu’il a toujours vécu au Sénégal, ne partant que de manière ponctuelle. Il est moins le représentant d’une élite excentrée que la preuve que l’on peut réussir en ayant pour base le Sénégal. Il me semble que c’est d’abord comme ça qu’il est perçu. Quand il a dit: »Si je suis élu, je mettrai mon carnet d’adresse au service du pays », les twittos sénégalais se sont moqués de lui sur le mode: « Oh, oui, présente-moi Bono/Lauren Hill, Youssou! »

  3. FrédéricLN said, on janvier 26, 2012 at 11:42

    Bonsoir, j’ai dû mal m’exprimer😉

    J’ai eu l’impression, dans mon très très bref séjour au Sénégal, que l’émigration y était située comme l’une parmi de nombreuses façons de partir à la conquête du monde, ou de se situer au carrefour du monde. Je pensais à cette interview d’il y a quelques années :

    Journaliste : Etre wolof, cela veut dire quoi ?

    Youssou N’Dour : Etre au centre.

    J’avais trouvé ça très fort. Je suis peut-être trop bon public ?

    http://www.lemonde.fr/culture/article/2005/08/12/youssou-n-dour-la-musique-me-portait-c-etait-ma-seule-langue_679658_3246.html

  4. hadyba said, on janvier 27, 2012 at 3:08

    « J’avais trouvé ça très fort. Je suis peut-être trop bon public ? »

    Non, c’est très fort et c’est typiquement le genre de choses pour lesquelles j’admire You malgré tous ses défauts. C’est quelqu’un de très intuitif qui arrive à saisir les choses et à les résumer en une formule. J’ai entendu au moins un linguiste affirmer que le Wolof n’existait pas vraiment. Ce qu’il voulait dire, c’était que c’était une langue ultra-localisée née du mélange des autres langues de cette partie de l’empire du Mali. De plus, alors que toutes les autres ethnies essaient de préserver une prétendue pureté et de prétendues valeurs, les Wolofs ont tendance à considérer qu’est Wolof celui qui parle la langue Wolof, point barre. C’est pour cette raison il me semble que nous (les sénégalais je veux dire) finirons tous wolof à terme. Etre wolof, ne signifie véritablement rien d’autre qu’accepter de rejoindre le centre pour contribuer à créer le sens de la communauté que l’on rejoint.

  5. FrédéricLN said, on janvier 28, 2012 at 12:19

    Alors nous autres (Français de langue d’oïl) ressemblons à ça aussi !


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