Hady Ba's weblog

Sur le cauchemar sénégalais

Posted in Sénégal by hadyba on janvier 29, 2012

Ce qui s’est passé ce vendredi 27/01/2012 est le pire scénario possible pour le Sénégal. Malheureusement, c’était totalement prévisible.

Notre démocratie vient de reculer de 30 ans, si ce n’est plus. C’est certes avant tout la faute du Président Wade, mais c’est au moins autant dû à l’incurie de notre classe politique. Ils se sont focalisés exclusivement sur le mauvais combat et ont misé tous leurs atouts sur cette seule bataille. Or c’est une bataille qu’ils n’auraient pu gagner que s’ils avaient été aussi assoiffés de pouvoir et aussi criminels que Wade et sa bande de gangsters. Ils ne le sont malheureusement pas.

Je m’explique. Il y a de bonnes raisons de penser que la validation de la candidature de Maitre Wade n’est rien d’autre qu’un coup d’État constitutionnel. Le problème, c’est que cette sorte de torsion juridique de la réalité n’est en rien exceptionnelle. Quand la Cour Suprême US a validé la victoire de Bush Jr en 2000 ou quand le Conseil Constitutionnel français a avalisé les comptes de Balladur afin d’éviter d’invalider la victoire de Chirac en 95, ils ont fait exactement la même chose que notre Conseil Constitutionnel ce vendredi. Les trois instances juridiques ont pris en considération les rapports de force brute et tordu le droit en conséquence. Giraudoux a mis dans la bouche d’Hector la phrase suivante: « Mon cher Busiris, nous savons tous ici que le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination. Jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité. » Les juristes, toujours et partout, sont des mercenaires qui cherchent des arguments pour soutenir leur thèse favorite plutôt que des sages éthérés qui disent le Droit en dehors de tout contexte.

Sachant cela, et étant donné que les dirigeants de notre opposition n’étaient pas près à plonger le pays dans une situation insurrectionnelle avec des centaines de morts à la clé, ils n’auraient même pas du se battre sur la validité de la candidature de Maitre Wade. Ils auraient du partir du scénario dans lequel cette candidature aurait été validée et faire quatre choses:

  1. S’assurer que tous ceux qui les soutiennent sont inscrits sur les listes électorales, ont retiré leurs cartes d’électeurs et sont prêts à voter
  2. Veiller en amont à la transparence du processus en exigeant des observateurs à tous les niveaux
  3. Proposer un programme crédible au peuple sénégalais
  4. S’unifier très tôt au besoin en choisissant un candidat de transition qui s’engagerait à ne faire qu’un seul mandat

Aussi incroyable que cela paraisse, notre opposition n’a fait rien de tout cela. Nos opposants ont placé tous leurs espoirs dans la contestation de la validité de la candidature de Maitre Wade. En plus, il était évident qu’aucun de ces bourgeois qui trônent à la tête de nos partis politiques, n’était assez courageux pour mener l’assaut contre le palais présidentiel une fois cette candidature validée. Après que la candidature de Wade a été validée, j’ai eu ce bref moment de totale irresponsabilité où j’ai souhaité à haute voix que le peuple marche sur le Palais quoiqu’il en coûte et déloge manu militari Wade. C’est bien sûr le genre de courage que l’on a quand on est confortablement assis dans son canapé et que l’on suit à distance les événements. Il y’aurait eu des centaines de morts parmi les jeunes qui manifestaient. L’avis de ma mère -avec qui j’ai parlé au téléphone ce matin- est que le choix était entre ces morts et l’esclavage et qu’en ne faisant rien, nous avions choisi de devenir les esclaves du clan Wade. C’est probablement vrai mais je suppose qu’il ne m’appartient pas de jouer les généraux à distance :-).

Maintenant que non seulement notre Conseil Constitutionnel a validé la candidature de Wade, mais qu’en plus notre opposition va en ordre dispersé aux élections sans plan de bataille, sans chef ni programme; je ne vois pas comment Maitre Wade pourrait les perdre. Nous sommes à un mois du scrutin et il a corrompu la quasi totalité des élites du pays, a sous son contrôle le budget de l’État et son parti est le seul qui a veillé à ce que ses militants et sympathisants soient prêts à voter. C’est exactement ce que je craignais quand j’essayais d’argumenter, contre tous mes amis, que Wade avait juridiquement le droit de se présenter. En se focalisant sur le mauvais combat, l’opposition sénégalaise a contribué à prolonger le cauchemar que vit le peuple sénégalais. Le peuple pourrait toujours se révolter mais ça nous coûtera beaucoup plus en vies humaines que si nos politiciens avaient fait leur travail.

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