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Occasions humiennes

Posted in Philosophie by hadyba on juillet 12, 2012

C’est drôle  mais jusqu’à lecture de cet article sur wikipedia (aujourd’hui donc), je n’avais jamais fait le lien entre la survenance humienne (pdf) et l’occasionnalisme.

L’occasionnalisme a d’abord été défendu en philosophie par les asharites, singulièrement Ghazali. L’idée est qu’il ne saurait y avoir d’autre cause efficiente que la volonté actuelle de Dieu. Ni les objets matériels, ni la pensée humaine ne peuvent expliquer les mouvements et les régularités observées dans le monde. Le but du jeu est d’éviter d’avoir à poser un Dieu fainéant qui, une fois mis en branle le mécanisme, n’agirait plus du tout dans le monde. Il serait facile de se passer d’un tel Dieu. Un vrai Dieu, nous disent les occasionnalistes est un micromanager, responsable et source directe de tout ce qui se produit. Si nous pensons que les lois que nous découvrons sont suffisantes  pour expliquer le monde sans que nous ayons besoin de recourir à la volonté divine, c’est parce que la volonté divine est toujours le fruit de la rationalité divine. De ce fait une partie de ses raisons nous sont accessibles. Il y a cependant des cas où sa rationalité dépasse notre entendement. C’est alors que nous parlons de miracles. Au XVIIe siècle, la thèse occasionnaliste a été défendue par des cartésiens inspirés par certaines remarques de Descartes*. Le plus célèbre d’entre eux est comme vous le savez sans doute Nicolas Malebranche.

Maintenant, la survenance humienne est la thèse selon laquelle il n’y a rien d’autre dans le monde que des entités ponctuelles sur lesquelles surviennent des propriétés locales. On peut (on devrait?) décrire cet ensemble d’entités et les propriétés fondamentales qui sont les leurs à un moment donné. Les lois de la nature ne sont pas considérées comme expliquant ces entités et leurs propriétés mais comme émergeant des propriétés fondamentales qui sont celles de la réalité. Par exemple, nous sommes autorisés à parler de causalité si nous observons de manière régulière un évènement qui en suit un autre mais dans l’absolu, nous ne pouvons réellement parler de causalité qu’après la fin des temps quand toutes les séquences d’évènements auront fini d’être enregistré. Les prétendues « lois de la nature » sont totalement contingentes. Comme son nom l’indique, la survenance humienne vient de David Hume. Elle a cependant été remise au goût du jour et défendue par David Lewis au vingtième siècle (cf vol II de ses Philosophical Papers). On peut lire cet article (pdf) par exemple pour se faire une idée plus précise.

Ce que je ne voyais pas jusqu’à présent, c’était le lien possible entre l’occasionnalisme qui met Dieu à toutes les sauces et la survenance humienne que l’on peut clairement qualifier d’agnostique. Le lien semble être que la survenance humienne est une sorte d’occasionnalisme qui se serait privée de Dieu. Occasionnalistes et tenant de la survenance humienne affirment que ce n’est qu’illusion de notre part si nous pensons que les lois que nous croyons découvrir sont les véritables explications des régularités observées. Il est parfaitement possible d’envisager que ces dernières soient dues à autre chose; singulièrement l’action divine. Tout ce qui nous est accessible, ce sont les entités du monde et leurs propriétés. Les lois déduites relèvent de la spéculation et pourraient donc ne pas être les vraies causes. L’occasionnaliste affirme que la véritable cause, c’est la volonté agissante de Dieu. Le sceptique humien quant à lui s’en arrête là.

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*Une question intéressante me semble-t-il est celle de la dette de Descartes envers Ghazali. J’ai lu ce dernier des années après avoir lu Descartes et ce qui était frappant, c’était la similitude de l’argumentation et des exemples considérés. Je ne suis pas suffisamment historien de la philosophie pour dire si Descartes a effectivement lu Ghazali ou si c’est juste quelque chose qui s’était disséminé via Saint Thomas d’Aquin dans les écrits de l’époque. Je suis persuadé que si je jetais un coup d’oeil aux écrits de  Alain de Libera j’aurais ma réponse. Un jour, sans doute…