Hady Ba's weblog

Émile Sombel Sarr

Posted in Sénégal, Vie quotidienne by hadyba on février 16, 2014
I had not thought death had undone so many.
Sighs, short and infrequent, were exhaled,
And each man fixed his eyes before his feet.
T. S. Eliot

Hier, avec une vingtaine d’étudiants et trois collègues, nous avons fait trois heures de route pour présenter nos condoléances dans un village près de Fatick. Un de nos étudiants, Émile Sombel Sarr est décédé samedi dernier. Nous tenions à y aller, à voir sa famille et à leur dire que leur fils appartenait à une communauté pour laquelle il comptait et surtout que la bonne éducation qu’ils lui avaient donnée en avait fait quelqu’un de bien malgré que sa vie ait été courte. J’espère que notre déplacement a pu les réconforter un peu. Nous avons trouvé une famille extrêmement modeste dont la douleur était très digne. En partant, j’ai un peu discuté avec son frère qui semble-t-il s’en est occupé pendant sa dernière semaine de vie. Il m’a confié qu’ils n’avaient aucune idée de certaines des choses que nous avons dites sur Sombel et que ce qu’il regrettait le plus, c’est qu’il n’ait même pas un neveu auquel se raccrocher.

Le décès de Sombel a été un choc pour nous tous. L’une des raisons en est qu’il venait de réussir le concours de la Fastef qui est la faculté de notre université qui forme les futurs professeurs pour l’État du Sénégal. Il avait donc, malgré les embûches de l’UCAD, obtenu un master en philosophie et était à une année d’un vrai salaire et d’un boulot à vie. Dans un pays comme le Sénégal, où la solidarité nationale est une vaste blague et où la pauvreté est endémique, c’est quelque chose d’important. Voir tous les efforts investis par Sombel et sa famille anéantis au moment où ils semblaient sur le point de produire leurs fruits est une horreur.

Il se trouve que je ne connais pas (encore) la plupart de mes étudiants. Je ne les ai pas côtoyés au Département et je viens tout juste d’arriver à la Fastef. As it happens, Sombel était l’un des rares que je connaissais. Je l’avais un peu aidé pour son travail de master quand j’étais au Département de philo et 2012. Il avait proposé un projet de recherche sur le mind body problem et son directeur m’en avait sous-traité le suivi. C’était d’abord un étudiant attachant : il avait un accent sérère très fort et très agréable qui fait qu’en l’entendant parler on avait toujours un petit sourire. Je l’ai (encore) interrogé en classe il y a deux ou trois semaines et avant même qu’il ouvre la bouche j’avais cette joie anticipatrice.  En travaillant avec lui en 2012, j’avais eu l’impression d’un étudiant sérieux et ambitieux. En tout cas aussi ambitieux que je l’étais à son âge. J’avais fait un projet sur le même thème exactement que Bachir m’avait fait envoyer à Pascal Engel. À Sombel, je m’étais retrouvé à faire les mêmes critiques que Pascal Engel m’avait faites : le projet était trop vaste. Il fallait choisir un minuscule point où se nouaient les problèmes et travailler dessus.

Une discussion que nous avons eue avec les collègues est celle de tous les obstacles que cet étudiant avait franchies pour devenir ce qu’il était. Il est né dans un petit village d’un pays très pauvre et très inégalitaire. Dieu seul sait quelle école primaire il a fréquentée. Il a du aller dans la plus grande ville voisine pour le collège et le lycée puis il est arrivé à Dakar pour faire ses études dans une université surpeuplée aux enseignants indifférents ou débordés. Notre système d’enseignement est devenu une mascarade depuis la fin des années 80 avec à tous les niveaux des enseignants sous qualifiés et sous payés. Venant du milieu dont il venait, il était improbable que Sombel ait bénéficié des avantages dont les gens comme moi -qui étions fils d’instituteurs voire plus- ont pu bénéficier pour naviguer dans ce système. Il avait pourtant réussi à y survivre et à en être diplômé.

Je fais désormais parti des vieux cons et mes collègues et moi nous plaignons souvent que nos étudiants sont « nuls » ou qu’ils « n’ont pas le niveau ». La plupart de mes collègues ne le disent jamais aux étudiants se contentant soit de leur donner de mauvaises notes, soit d’adapter leurs exigences à ce qu’ils croient être le niveau de la classe. Je mets un point d’honneur à dire à mes étudiants exactement ce que je pense de leur niveau. Je ne leur dis pas qu’ils sont « nuls » (ils ne le sont pas et pour la plupart, ils ont une qualité que peu de gens ont: ils sont extrêmement motivés: ce sont des survivants) mais je leur dis qu’il y a des choses qu’ils auraient du savoir mais qu’ils ne savent pas. J’essaie d’être aussi précis que possible sur ce dont j’estime qu’ils doivent le savoir et j’essaie de les aider à acquérir ce savoir. Si nos étudiants ne sont pas aussi bons qu’ils le devraient, ce n’est pas leur faute. C’est que collectivement, en tant que société, nous les avons laissé tomber. Les gens qui réussissent actuellement dans notre système scolaire sont des gens qui se meuvent dans ce système accompagnés de privilèges dont ils ne sont même pas conscients. Les gens comme Sombel qui n’ont pas bénéficié des mêmes privilèges mais qui sont arrivés s’en sortir à l’université sont largement plus méritants que moi. Mon rôle en tant qu’enseignant est de les respecter suffisamment pour leur dire la vérité et les inciter à combler les trous que le système laissé dans leur éducation. Ce qui est terrible pour nous avec le décès de Sombel, c’est que nous qu’il avait déjà montré était suffisamment motivé pour dépasser tous les obstacles. C’est vraiment une perte énorme pour notre communauté.