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Sortir du Franc CFA ?

Posted in Afrique, Economie, Françafrique by hadyba on août 27, 2017

Il est des combats dont la justesse parait évidente. Devons-nous sortir du FCFA ? Évidemment que si ! Le franc CFA n’est même plus une monnaie, c’est un symbole, c’est une survivance d’un passé criminel. C’est la preuve patente de la continuité de l’oppression dont nous autres africains sommes victimes. D’ailleurs, FCFA signifiait à l’origine Franc des Colonies Françaises d’Afrique et si le nom a changé, la chose n’a guère évoluée. La conservation des initiales est ainsi une sorte d’acte manqué à la Freud.

Je suis d’accord avec tout cela et ai bien plus de critiques encore pour le FCFA, son arrimage à l’euro, notre rapport de subordination à la France, etc. Il n’en demeure pas moins qu’en tant que philosophe, j’ai été entrainé à interroger l’évidence. Le FCFA est-il une cause ou est-il un effet ? Que se passera-t-il si nous prenons cette décision qui nous paraît évidemment bonne de sortir du FCFA sans avoir soigneusement et stratégiquement préparé notre sortie ? La garantie que nous donne la convertibilité est-elle si négligeable que ça, surtout maintenant que nous ne sommes plus dans un tête à tête délétère avec la France mais sommes de facto liés à la zone euro dans son ensemble ? Pouvons-nous jouer l’Europe contre la France pour nous libérer des accords léonins qui nous lient à cette dernière ?

Beaucoup d’activistes qui s’agitent contre le FCFA me semblent commettre deux fautes de raisonnemment assez graves :

  1. D’abord ils confondent cause et conséquence : je suis le premier à admettre que le système dans lequel nous nous mouvons est fondamentalement injuste. Nous sommes maintenus par la France dans une relation de dépendance économique. Il nous faut nous libérer de ce carcan pour nous développer. Le FCFA est l’un des constituants de ce carcan et l’un des instruments privilégiés de la domination française. Je suis tout prêt à l’admettre. Je ne crois cependant pas que le CFA soit la cause de cette domination. Cette dernière est multifactorielle. L’un des facteurs les plus importants me paraît être notre situation objective. Nos économies sont exsangues, non pas seulement parce que nous sommes politiquement dominés mais parce que nous n’avons pas suffisamment investi dans un système éducatif efficace, nous ne soignons pas notre population, nous ne promouvons pas l’efficacité économique, nous n’investissons pas suffisamment dans notre agriculture et n’éduquons pas nos paysans etc. Tous ces problèmes là ne seraient pas du tout solutionnés par une éventuelle sortie du FCFA. Il me semble que plus que le FCFA, ce sont ces facteurs là qu’il faut changer pour améliorer notre situation économique. Quand cette dernière se sera améliorée, nous aurons les cartes en main pour contrôler notre monnaie. Si nous contrôlons notre monnaie alors que notre économie et nos sociétés sont toujours dans une situation catastrophiques, cela ne servira à rien d’autre qu’à nous enfoncer davantage.
  2. Deuxième faute de raisonnement qu’ils commettent à mon avis : penser l’économie hors contexte. Ils ont cela en commun avec la plupart des économistes. Par exemple, tout le monde se souvient de la phrase de Smith sur la main invisible, très peu retiennent ce qu’il dit sur la psychologie des marchands : « une compagnie de marchands est, semble-t-il, incapable de se considérer comme un souverain, même après l’être devenu. Les marchands (…) par une étrange absurdité ne tiennent le caractère de souverain que comme accessoire à celui de marchand. » Les marchands, nous dit Smith, alors qu’ils auraient intérêt à avoir un gouvernement arbitre seraient tellement obnubilés par le profit qu’ils seraient incapables de ne pas ruiner tout pays qu’ils contrôleraient. Ce n’est nulle part ailleurs que dans La Richesse des Nations qu’il le dit pourtant, c’est passé totalement inaperçu de la plupart des économistes qui se réclament de lui et qui veulent que le rôle du gouvernement soit réduit à la portion congrue. De la même manière la plupart des penseurs qui exigent que nous sortions du FCFA ici et maintenant pensent hors contexte en ne tenant aucunement compte de notre situation politique. Une chose qui devrait nous mettre la puce à l’oreille est que Idriss Déby est partisan de la sortie du FCFA. À quel moment se retrouver dans le même camp que Déby ne vous fait-il pas réfléchir ? Déby dont la gestion de l’économie tchadienne est tellement catastrophique qu’il avait nommé son frère directeur des douanes puis s’était retrouvé obligé d’emprisonner ce même frère parce qu’il refusait de reverser les recettes douanières au trésor public. Imaginez-vous ça ? Un pays ou une personne privée s’approprie les recettes douanières ? Sortir du FCFA en l’état actuel des choses, c’est soumettre notre monnaie entre autres à Idriss Déby. Je ne fais déjà pas confiance à Macky Sall mais Idriss Déby ? !!! C’est là malheureusement notre contexte actuel. Qui vaut-il mieux pour gérer notre monnaie ? Un mixte de fonctionnaires africains et français contrôlés par l’Europe ou bien des pillards incompétents cooptés par d’inamovibles dictateurs et dont la seule préoccupation est de s’enrichir ? Je suis comme tout le monde, ça me tue de savoir que même ma monnaie n’est pas sous mon contrôle. Il n’en demeure pas moins qu’entre Idriss Déby et Jean Claude Junker ou Emmanuel Macron, je ravale ma fierté et je choisis les seconds plutôt que le premier. Avant de détricoter le délicat édifice qu’est le FCFA, je préfère réaliser un certain nombre de préalables. Le plus important de ces préalables est le fait d’avoir dans toute la zone CFA des dirigeants élus et comptables de leurs actes devant une justice indépendante. Tant que ce préalable n’est pas réalisé, je considère que le contexte n’est pas favorable à une sortie du FCFA. Parce que rien ne serait plus catastrophique et humiliant que de sortir collectivement du FCFA puis de se retrouver dix ans plus tard avec un champ de ruine et d’aller quémander l’aide de la France pour sauver notre économie. Gageons qu’elle nous ferait payer son « aide » au prix cher.

Dans tous ces débats là, vous savez ce qui m’énerve le plus ? C’est la légèreté avec laquelle nous sommes prêt à sacrifier la vie et le bien être économique de millions de nos compatriotes africains au nom d’un panafricanisme de polichinelle. J’ai beaucoup de respect pour Kako Nubukpo par exemple mais où se trouve-t-il actuellement ? À Paris à travailler pour l’AUF l’OIF Si la zone CFA s’effondrait serait-il personnellement affecté ? Beaucoup de personnes qui s’activent pour la sortie du FCFA tout de suite soit vivent en Europe ou aux USA soit sont payés par des capitaux non africains. Ils vont tenir leur posture d’Afroclowns et m’accuser d’être un nègre de maison parce que je dis que ce ne serait peut être pas une bonne idée de sortir tout de suite de la zone CFA ou de rompre avec l’occident. En attendant, moi je vis au Sénégal, avec un passeport sénégalais et suis payé par l’État du Sénégal. Je n’ai pas la latitude de tenir une posture et de jouer au révolutionnaire avec ma propre monnaie. Je contribue concrètement à créer les conditions pour que le FCFA devienne obsolète et que les termes de l’échange avec le reste du monde change.

 

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7 Réponses

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  1. Jacques PISANI said, on août 28, 2017 at 5:44

    Bravo. En tant qu’Européen et ancien coopérant je m’interroge souvent avec mes amis sur la Zone « franc CFA ». Voici que vs éclairez le débat avec une responsabilité et une conscience de l’intérêt de vos pays tout en n’abandonnant pas le but final. Il FAUT continuer le vrai le combat

  2. Sanzo said, on août 30, 2017 at 5:20

    Bonjour,
    L’avantage avec le buzz suscité par KS en brûlant un billet de fCFA, c’est que le débat sur la contestation de cette monnaie monte un peu plus de niveau. Il atteint de plus en plus les masses populaires. Cela fait incontestablement monter la mayonnaise.
    Et qui sait, vu que très peu de gens se bougent ne serait ce que pour amorcer un début de commencement pour sortir de ce carcan, peut-être qu’avec une menace de soulèvements populaires, on peut espérer que des slogans comme « Plan Sénégal Emergent » se concrétisent.
    Car je ne vois pas comment nos pitres dirigeants politiques et la majorité de nos « intellectuels » ou hommes et femmes d’influence, qui se satisfont de leurs acquis personnels, peuvent aider à faire évoluer les choses.
    Avec le fCFA, au contrairedes autres monnaies indépendantes (je ne prends pas exemple sur le dalasi gambien ou autre …) je me pose les questions suivantes.
    Pourquoi nos banques locales accordent très peu de crédits à nos économies locales ?
    Les différentes banques présentes en Afrique francophone sont à plus de 80% voir 90% des filiales de banques étrangères, et très majoritairement françaises. Leurs intéréts premiers sont la rentabilité ! Les investissements dans l’éducation, les infrastructures, le développement de l’économie locale … ne peuvent émaner que par des volontés politiques nationales et strictement indépendantes ; et donc par le biais de monnaie gérée en toute indépendance.
    Malgré notre potentialité en matières premières, qu’est ce qui fait qu’il est moins rentable de produire sur place que d’importer des produits provenant de pays avec une monnaie dite faible ?
    Est-ce normale qu’après plus de 50ans d’indépendance, les décisions de nos banques centrales se font encore sous le regard de la France ?
    Jusqu’à quand devons nous laisser nos dirigeants fermer les yeux et tourner le dos à ces masses d’argent qui croupissent à la banque de France et au trèsor français ?
    Et le pire est que la France n’est nullement responsable de cette situation.
    A partir de quand devrions nous pousser et obliger nos dirigeants de nous libérer de cette servitude volontaire?

    Par contre, M. Hady BA, c’est dommage que dans vos écrits vous considérez que tous ceux qui vivent à l’étranger (France et USA essentiellement…) ne sont pas légitimes à prendre part à des causes en faveur de leur pays d’origine sous prétexte que, je vous cite : « Bien sûr, pour mener ce genre de combat, mieux vaut s’être soi même mis en sécurité soit en vivant en France, soit en bénéficiant de la nationalité française. L’on veut bien sauver les africains et l’Afrique mais partager leur sort, se soigner dans leurs hôpitaux, enseigner ou étudier dans leurs écoles publiques, avoir un salaire africain et faire la queue pour demander un visa à chaque fois que l’on voyage ? Vous n’y pensez pas ! On n’est pas assez suicidaire pour ça ». C’est quand même petit pour quelqu’un sensé avoir une jugeote de philosophe.
    Pour vous justifiez, vous prenez l’exemple de KS, je dirai soit… car je désapprouve totalement ses méthodes qui ne rassemblent guère mais opposent clairement les afros et les autres. Mais y rajouter M. Kako NUBUKPO , soit disant il a un salaire non-africain !!!waww !!
    J’ai lu et vu à plusieurs reprises ses interventions, mais il ne mettait certainement pas en cause la France en priorité, mais plutôt les dirigeants étatiques africains et les dirigeants de nos banques centrales. Et je le suis totalement sur cela.

    Ce qui est marrant dans tout ça, c’est que quand on débat/échange sur ces sujets avec des français « de souche », on parait comme des « anti-français ». De l’autre côté, des gens comme vous, vous nous (la diaspora) mettez au banc au prétexte que pour vous, je vous cite encore : « En attendant, moi je vis au Sénégal, avec un passeport sénégalais et suis payé par l’État du Sénégal. Je n’ai pas la latitude de tenir une posture et de jouer au révolutionnaire avec ma propre monnaie. Je contribue concrètement à créer les conditions pour que le FCFA devienne obsolète et que les termes de l’échange avec le reste du monde change ».
    Vous n’êtes quand même pas sans ignorer l’apport considérable des diasporas africaines à nos pays, dans les familles, dans les localités rurales etc….
    J’ai souvent regardé avec admiration les influences des diasporas des communautés portugaises, arméniennes, israéliennes (ou plutôt juives), turques, chinoises, indiennes … et m’interroge beaucoup du pourquoi nous ne sommes pas aussi influents positivement. Cela dit vos réflexions et pensées me donnnent des débuts d’explications.

    Bien à vous.
    Vos écrits sont interessants, et que vive les échanges d’idées.

  3. Sanzo said, on août 30, 2017 at 5:22

    ….et que vivent les échanges d’idées.

    (désolé pour les petites fautes..)

  4. Muriel Berg said, on septembre 2, 2017 at 12:15

    Pour l’essentiel, je partage vos remarques. L’opportunité idéologique de la fin du F CFA et l’opportunité économique de cette fin ne sont pas à confondre, de même qu’il ne faut pas confondre souveraineté formelle et souveraineté réelle.
    Pour ma part, je pense que la fin du F CFA n’est que l’une des conditions, et sans doute la moindre, pour atteindre la souveraineté réelle. L’objectif aujourd’hui est de faire évoluer le système et la gestion du F CFA pour que les réformes de structure que vous évoquez soient possibles le plus rapidement possible. Cette évolution vers plus d’indépendance financière dépend d’abord de la volonté et du courage des deux banques centrales de la zone CFA. C’est aujourd’hui le point névralgique du système sur lequel il faut exercer une pression extrême pour contraindre ces banquiers à aller dans le bon sens.
    Le F CFA n’est qu’un outil, certes pervers et aliénant, et son utilité (africaine) dépend d’abord de ceux qui en Afrique le manipule tous les jours. Placer sans cesse les banquiers des banques centrales devant leurs responsabilités et le faire avec des arguments techniques qui ne leur laissent aucune échappatoire me paraît plus pertinent que de brûler un billet de 5 000 F, même si on ne peut nier l’efficacité symbolique de ce geste devant des gens frustrés du droit d’impertinence.

  5. electronlibre9 said, on septembre 3, 2017 at 1:28

    Je partage votre avis à 100%. Les raisons que vous avez énuméré sont les mêmes que je répète à mes amis quand nous débattons sur le franc CFA.

  6. sodge said, on septembre 8, 2017 at 12:16

    “Lorsque les jeunes générations – qui, elles, n’auront pas connu le même complexe de colonisation que leurs aînés – seront aux affaires, loin de reculer comme ces derniers (sous prétexte de réalisme politique) devant les risques de l’indépendance monétaire, elles les revendiqueront car elles auront compris que c’est précisément dans l’effort à faire pour atteindre les équilibres généraux (en matière de politique de développement d’un pays) que réside l’essence même de l’indépendance”, avait prévenu Mamadou Diarra. Nous y sommes, assurément !

  7. sodge said, on septembre 8, 2017 at 12:17

    Et oui vous êtes un nègre de maison !


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