Hady Ba's weblog

Sur Macron et la colonisation

Posted in Afrique, France by hadyba on février 22, 2017

te%cc%82tes

(crédits photos Galicca via Ousmane A. Diallo sur twitter)

C’est Toni Morison qui affirmait que la fonction du racisme est de nous distraire et de nous empêcher de faire ce qui nous importe réellement. Il me semble que si ce n’est là l’une des fonctions, c’est au moins un des effets des débats franco-français sur l’Afrique en général et la colonisation, l’esclavage ou l’immigration en particulier. Prenez la question de la colonisation. À la question : « La colonisation est-elle un crime contre l’humanité ? » ma réponse rapide serait : « Oui, bien entendu. Question suivante? ». Avec les bêtises de Macron, on se retrouve à chercher des arguments pour ce qui nous paraît une position parfaitement naturelle et indiscutable.

Macron a, en quelque sorte, piégé tout le monde. Si l’on se souvient bien, c’est lui qui avait sorti une phrase sur les bienfaits de la colonisation ou autre billevesée de la même eau. Cela lui avait valu les foudres d’une partie de la gauche. J’avais compris son propos réaffirmant que la colonisation est un crime contre l’humanité comme une manière, ratée, de rattraper le coup. Fondamentalement, je crois que Macron est un bullshitter indifférent au vrai.  Ce qu’il dit n’a aucune espèce d’importance parce qu’il dirait le contraire le lendemain s’il le fallait. Par ailleurs, Macron, étant un politique français, parle de la colonisation en référence à l’Algérie. Le problème est que l’Algérie était une colonie très particulière qui pose des problèmes particuliers du fait que du drame franco-français qu’a été le retour de personnes que la France destinait à peupler l’Algérie mais non à revenir en métropole. Ce n’est donc jamais une bonne idée de parler de colonisation en général quand on parle de la relation franco-algérienne. Souvent, quand des français parlent de la colonisation, ils parlent aux français en ayant en tête le sort que de Gaule et consort ont fait aux harkis et pieds noirs. C’est là un drame français. La colonisation française, c’est un empire qui s’étendait de l’Indochine à Dakar.

Maintenant, revenons à la question de savoir si la colonisation est un crime contre l’humanité Prenons l’exemple du Sénégal pour sortir du tête à tête franco-algérien. Certains d’entre nous, les ressortissants des Quatre Communes étaient considérés comme des français de plein droit. Donc techniquement, si repentance il doit y avoir, je suppose que nous devons aussi nous repentir. Et d’ailleurs je crois que nous devrions au moins nous poser des questions sur le rôle des tirailleurs sur la répression des mouvements d’indépendance de l’Algérie à Madagascar en passant par l’Indochine. Pourquoi je dis que la colonisation est un crime contre l’humanité? Tout simplement parce que l’ONU par exemple désigne ainsi toute violation délibérée, organisée et systématique des droits fondamentaux d’un groupe humain en vertu de son appartenance à ce groupe. La colonisation a été exactement celà une violation systématique et continue des droits des indigènes sénégalais externes aux quatre communes par exemple. Ils étaient des sujets français pas des citoyens, ni même des citoyens de seconde zone. On peut faire un catalogue des horreurs de la colonisation. Du travail forcé à l’éducation différenciée en passant par la hiérarchisation des droits et l’arbitraire constant. En face, des calculateurs feront un catalogues des supposés bienfaits de cette même aventure coloniale ; depuis les dispensaires, jusqu’au routes (en oubliant pudiquement que ces routes ont été construites gratuitement, sous le fouet et dans le sang par les populations locales) et au développement de l’agriculture non vivrière. Mais en fait ces bienfaits sont incidents à l’entreprise coloniale. Par exemple, on développe la médecine coloniale parce qu’on a besoin de travailleurs sains pour servir la Métropole. On développe l’économie selon les besoins de cette même métropole. Il n’en demeure pas moins, que dans son principe même, tout comme dans son exécution continue, la colonisation a été un déni de droits fondamentaux des populations indigènes. Il me semble qu’il y a une différence entre le fait colonial et les USA par exemple. L’extermination des indiens est un crime contre l’humanité. L’esclavage atlantique est également un crime contre l’humanité qui a le même caractère constant et durable que la colonisation. En revanche, il est abusif de dire que l’aventure américaine elle même est un crime contre l’humanité pour la raison suivante. Dans son principe même, l’aventure américaine ne s’appuie pas sur un déni systématique des droits fondamentaux d’une partie de sa population.

Une inquiétude des européens est que reconnaître que la colonisation est un crime contre l’humanité et s’en repentir reviendrait à tenir les fils coupables des péchés des pères. C’est là me semble-t-il une réelle inquiétude et une inquiétude légitime. Les fils sont-ils coupables des péchés de leurs pères? Non. Clairement non. Maintenant les fils sont-ils complices des péchés de leurs pères? Seulement s’ils en font l’apologie ou non seulement refusent de les reconnaitre mais contribuent de plus, activement, à falsifier l’histoire pour en édulcorer la face peu glorieuse. Question plus difficile: les fils doivent-ils réparer les fautes des pères? Je n’ai honnêtement pas de bonne réponse. A priori je répondrai non. Mas je comprends ceux qui disent que l’Europe s’étant enrichie en suçant le sang de ses subalternes a une dette non seulement morale mais également économique envers ses anciennes colonies. Il me semble que même si théoriquement on peut défendre cette position, elle est oiseuse au vu des rapports de force géopolitiques.

Publicités
Tagged with: ,

Ils ne sont pas prêts

Posted in Afrique, France by hadyba on mars 18, 2011

Fabienne Keller a proposé un manuel franco-africain pour panser les plaies des banlieues françaises. Oui je sais, c’est juste… well, vous savez quoi! Mais bon, Mme Keller est une politicienne de droite, donc on la félicitera d’essayer.

Réaction de l’historien Benjamin Stora qui n’a l’excuse ni d’être un politicien, ni même d’être de droite:

Un récit unique, non, ça, vraiment, je ne vois pas, déclare Benjamin Stora. Les conceptions sont trop diamétralement divergentes, et à ma connaissance, les intellectuels africains ne sont pas prêts au compromis. Ils ont une vision totalement négative de la colonisation, et la tendance est au ressourcement identitaire contre l’ancienne puissance coloniale. Évidemment, je comprends cette proposition et je la préfère au discours de repli sur l’histoire nationale et au refus des étrangers. Mais elle me paraît irréaliste.

Ce qui m’intéresse dans cette réaction, c’est ceci:

à ma connaissance, les intellectuels africains ne sont pas prêts au compromis. Ils ont une vision totalement négative de la colonisation, et la tendance est au ressourcement identitaire contre l’ancienne puissance coloniale.

Deux choses pour commencer:

  1. Les intellectuels africains ne sont pas prêts au compromis: depuis quand l’histoire ou la science sont elles des objets de compromis? Je croyais que nous autres intellectuels nous targuions d’être rationnels et de chercher la vérité aussi polémique soit-elle?
  2. Ils ont une vision totalement négative de la colonisation: Faudrait-il que nous remercions ceux qui ont institué les travaux forcés et ont désorganisé durablement les institutions endogènes parce que par ailleurs ils ont créé l’un d’eux a créé Lambaréné?

Par ailleurs, ce que dit Stora est stupide pour une raison encore plus profonde: les intellectuels africains ne sont pas un groupe monolithique partageant les mêmes idées. Parmi les collègues historiens de M. Stora au département d’histoire de mon Alma Mater, co-existent entre autres M. Aboubacry Moussa Lam, qui penserait presque que « Toute civilisation est l’émanation de noirs vivant en Égypte » est le premier mot de tout texte d’histoire sérieux, et M. Ibrahima Thioub qui considère que les seuls responsables de toute l’histoire africaine, esclavage et colonisation compris, sont des élites africaines prédatrices transtemporelles. Il y a bien évidemment bien d’autres chercheurs ayant des idées moins spectaculaires. Les mettre dans le même sac « historiens africains » avec leurs collègues maghrébins, anglophones d’Afrique noire et autres est méprisant et indigne d’un historien comme Stora.

Via.

Colonisation, objectivité scientifique et commedia dell’arte

Posted in Afrique, France by hadyba on octobre 21, 2006
« La colonisation était un mal nécessaire. »
LS Senghor

En général, les débats franco-français sur l’utilité supposée de la colonisation pour les colonisés me font, au mieux, sourire. C’est totalement prévisible. Nous avons d’une part des français, dits de souche, i.e. tout blancs qui soutiennent qu’après tout, la colonisation n’était pas si terrible que ça. Et ce d’autant plus que, si l’on y réfléchis bien, la colonisation a apporté à ces pays la civilisation, la modernité et la prospérité. En face, nous avons bien évidemment ce qu’il est convenu d’appeler un français-issu-de-l’immigration (marrant mais j’ai jamais entendu personne qualifier Ted Sandler, Stephen Smith ou Nicolas Sarkozy de français issu de l’immigration!), i.e. un noir ou un arabe, qui adopte une posture morale et soutient que la colonisation était le mal absolu avec ses cortèges de frustrations, travaux forcés et exploitation économique. De tels débats sont, à mon avis, tout sauf objectifs et leur but est moins de parler de la colonisation que de régler des comptes et d’éviter de parler de problèmes politiques et sociaux qui se posent ici et maintenant à la société française. Je pense que si l’on classe ces débats dans la catégorie qui esst la leur à savoir la farce involontaire qui accompagne toute vie démocratique qui se respecte, il est tout à fait possible d’apprécier le spectacle en connaisseur et même de sourire un peu en remarquant par exemple tout le génie du subtil appel du pied que constitue pour des députés de la droite dite républicaine le vote d’une loi aberrante mais qui a le double mérite de plaire aux Harkis et à l’extrême droite !

Ce qui me fait moins sourire en revanche, ce sont des livres d’universitaires qui sous prétexte d’objectivité scientifique, tiennent des discours pour le moins, douteux. Je pense ici à Daniel Lefeuvre que j’ai entendu parler de son nouveau livre dont le titre est : Pour en finir avec la repentance coloniale. Son idée est la suivante : il faut arrêter de céder aux demandes d’excuse et de regretter la colonisation comme si elle était une entreprise absolument horrible parce que, quand on fait une analyse économique de la colonisation (notamment algérienne), on se rend compte que la France a dépensé plus d’argent qu’elle n’en a retiré. Et voilà pour tous ces naïfs ignorants pleins de bon sentiments qui pensaient que la colonisation était une entreprise d’exploitation et d’asservissement! Apportons de l’eau à son moulin, depuis que les anciennes colonies sont indépendantes, elles vont encore plus mal qu’avant. Pas assez d’eau? J’apporte carrément un torrent : Senghor lui-même a écrit : « La colonisation était un mal nécessaire. »

Fin de la douche, l’eau était juste à la bonne température merci de poser la question, encore que le torrent…, non mais ça va quoi!.

J’avoue moi-même, je suis passablement énervé par les perpétuelles repentances, demandes de réparation, accusations and so on. N’empêche que je crois que là, il y va quand même un peu trop fort. Nonobstant (comment ça tu m’autorise pas à nonobster? Je nonobste autant que je veux dans mes posts. Désolé mais c’était vraiment trop tentant.) le fait que j’aimerais bien voir ses chiffres et leur mode de calcul (Je me suis laissé dire qu’il était déjà arrivé que des gouvernements bidouillent leurs statistiques), je me demande si un tel état de fait ne prouverait pas d’abord que l’incompétence de la haute fonction publique française est une tradition remontant à au moins un siècle plus qu’autre chose. Plus sérieusement, je pense qu’il suffit d’étudier le système économique colonial pour voir que cette argumentation en faveur de la colonisation ne tient absolument pas la route. Dans un système économique normal, les dirigeants sont censés faire des choix en fonction d’intérêts endogènes, alors que dans un système colonial, c’est la métropole et une élite métropolitaine établie sur place qui décident des priorités économiques. De ce fait, l’agriculture, tout comme les productions industrielles locales sont profondément modifiées pour satisfaire à des intérêts externes. Qu’un historien qui se pique d’économie et d’objectivité ne voit pas cette caractéristique élémentaire me semble assez effrayant.

Si vous le permettez, j’aimerais revenir à mon torrent, quand Senghor dit que la colonisation était un mal nécessaire, il se laisse encore une fois avoir par son goût pour les belles formules, il suffit cependant de lire les récits des premiers explorateurs arabes(Ibn Battuta par exemple) et européens (René Caillé…) pour se rendre compte que cette idée reçue est pour le moins discutable : les empires africains pré-coloniaux étaient parfaitement structurés et administrés avec un système d’éducation qui allait parfois jusqu’à un niveau universitaire (cf. Tombouctou).

 

Vous remarquerez qu’à aucun moment, je n’ai parlé du fait que la colonisation avait eu un coût humain absolument effroyable s’étant accompagné de travaux forcés institutionnalisés et d’un arbitraire total; cela ne veut bien évidemment pas dire que je pense que c’est là un détail de l’histoire, comme dirait un politicien français bien connu; il me semble juste que ce n’est pas là la seule ligne d’argumentation possible, ni la réponse appropriée quand des profs se servent de leur soi-disant objectivité scientifique à des fins spécieuses.

 

PS : Si vous voulez lire une vraie farce ayant pour toile de fond la colonisation mais alors là, vraiment drôle, je vous conseille L’étrange destin de Wangrin de Amadou Hampaté Ba : c’est mille fois mieux que les débats politiques français!

Tagged with: