Hady Ba's weblog

Dakaaar

Posted in Vie quotidienne by hadyba on octobre 14, 2010

Pour la nouvelle version d’agendakar, j’explique pourquoi j’adore la ville de Dakar en utilisant un album de Youssou Ndour. Texte trop long mais le travail d’editing de Natty est excellent qui fait ressortir les points intéressants par un jeu de couleurs.

 

Et tant qu’à faire, je suis à Dakar à partir de demain et pour 10 jours. J’ai perdu la plupart de mes numéros de téléphone quand mon ancien portable est décédé de sa belle mort. Si je ne vous appelle pas, essayez de me joindre en passant par Abib ou par ma famille. Pour ceux qui restent à Paris: je penserai à vous de la plage.

 

Toujours à propos de Dakar: il y a à peu près un an, une de mes amies a créé un excellent journal culturel, Melting Pop, avec une fantastique iconographie. J’avais écrit ce papier ( Metis2 ) pour le premier numéro dont le thème directeur était le métissage. Malheureusement le journal n’a pas encore de site internet mais il est vraiment excellent. Ce serait cool de le soutenir en l’achetant ou en s’abonnant.

Publicités

Nathan Sperber sur le Sénégal

Posted in France, Sénégal by hadyba on septembre 12, 2008

Mon ami Nathan Sperber qui est étudiant en développement à Oxford a passé plus d’un mois au Sénégal pour y effectuer un stage. Je lui avais demandé de bloguer son voyage et au moment où j’avais perdu tout espoir, il vient de m’envoyer ce texte. Je le mets en ligne tel quel. J’aurais aimé qu’il fût un peu plus critique. Il y a une ou deux choses avec lesquelles je ne suis pas d’accord mais je suis heureux d’avoir un point de vue (pas si) extérieur (que ça) sur mon pays. Nathan, tu es le bienvenu si tu veux m’envoyer quelques autres posts sur le Sénégal ou sur autre chose.

Mesdames et Messieurs, Nathan Sperber:

………………..

Quelques réflexions partielles sur le Sénégal

par Nathan Sperber

Voici une série de courtes impressions glanées lors de mon passage au Sénégal cet été. Arrivé à Dakar début juillet, j’ai travaillé un mois comme journaliste stagiaire pour Nouvel Horizon, un hebdomadaire local. A la suite de quoi j’ai voyagé quelques jours en Casamance avant de remonter en taxi-7-places vers Dakar, faisant escale en Gambie, dans le Siné-Saloum et à Mbour.

Mon point de vue est celui d’un extérieur, d’un toubab, étudiant en sciences sociales, profondément curieux, mais désinteressé vis-à-vis des débats qui agitent le Sénégal ces jours-ci (« Karim ou pas Karim ? », « comment sauver la Senelec ? » etc), au sens où je ne veux parler pour aucun camp.

Loin, très loin de l’Altérité

Pour commencer je me sens un peu obligé de revenir sur le débat éculé et honteusement remis à la mode par Guaino, à propos de l’Afrique comme Autre de l’Occident, terre sans Histoire où le temps s’écoule différemment etc. A vrai dire, c’est tout le contraire qui m’a frappé. Au risque d’en choquer quelques uns, les Sénégalais m’ont paru étonnamment… français. Et, par implication, occidentaux. Je ne parle pas que des élites, ou des discours plus ou moins savants véhiculés par les universités, les journaux ou les politiques. Cela dépasse les contenus proprement intellectuels pour incorporer les manières d’être, d’interagir, de se tenir, de parler. Je n’ai pas la naïveté de conclure que « les Sénégalais sont des Français » : ce serait tentant mais très caricatural et réducteur. Il suffit de penser au rôle de la religion, dont la présence au quotidien est spectaculaire, pour discréditer cette idée. En revanche, l’univers social et culturel où les Sénégalais évoluent (constitué et reproduit via de multiples interactions sociales au jour le jour, mais aussi par l’intermédiaire de la télé ou de la radio, qui m’ont semblé jouer un rôle important) est loin de nous présenter, à nous autres occidentaux, une image d’altérité radicale. La seule fois de ma vie où j’ai réellement eu le sentiment d’être confronté à une altérité culturelle profonde, qui m’enveloppait et me dépaysait, c’était lorsque j’ai voyagé en Chine il y a deux ans. A cet égard, le Sénégal est tout simplement moins dépaysant.

Quant au fameux « rapport au temps » des Africains, je suis aussi critique qu’Hady même si c’est peut-être possible d’aller plus loin. Je pense qu’on peut accepter l’idée que différents individus ont différents rapports au temps, c’est presque un truisme, mais une fois qu’on a dit ça tout reste à faire. Le rapport au temps de tel ou tel individu, ou de tel ou tel groupe social, est essentiellement un question empirique ; Guaino ne l’a pas compris, lui qui cite bêtement Mounier comme argument d’autorité (la sociologie et l’anthropologie ont fait quelques progrès depuis 1948, non ?). L’aveuglement de Guaino l’empêche de se rendre compte 1) qu’il est inepte de poser arbitrairement, a priori, un saut qualitatif entre le rapport au temps des individus sur un continent par opposition à un autre 2) qu’il y a ici au moins autant de variation au sein d’une même société nationale, que d’une société à l’autre. Pour donner un exemple concret : le cadre dakarois, ou l’apprenti accroché à son Ndiaga Ndiaye, me paraît avoir un rapport au temps beaucoup plus proche de celui du trader parisien que de celui de la veuve française septuagénaire rivée devant sa télé au fin fond du Cantal ou du Morbihan.

L’inégalité économique : une soirée à la pointe de Almadies

Je connaissais les chiffres de l’inégalité avant mon départ : avec un coefficient de Gini de 41,3 selon les Nations Unies, le Sénégal fait assez fort, même s’il reste au fond dans la moyenne africaine. J’avais également jeté un coup d’oeil à cet article qualitatif, en rapport avec la question, intéressant même si inutilement pédant. L’existence de la « jet-set sénégalaise » ne m’était donc pas entièrement inconnue.

C’était autre chose, cependant, de la voir en chair et en os.

Un samedi soir, nous nous décidons, deux Anglais rencontrés sur place et moi, à passer la soirée au Duplex, la boîte la plus « in » du moment à en croire plusieurs sources convergentes. Première déconvenue : l’entrée coûte 10 000 francs CFA, soit 15 euros, il ne nous reste donc presque plus rien une fois à l’intérieur. 15 euros, c’est-à-dire, avec ma calculette et en me basant sur les chiffres de la Banque Mondiale, 2,7% du salaire annuel moyen sénégalais. En France, une boîte qui facturerait l’entrée 2,7 % du salaire annuel moyen ferait payer exactement..
. 701 euros (si cet exercice mathématique laisse beaucoup de côté, et fait par exemple abstraction du fait que dans les campagnes une bonne partie de l’économie n’est pas monétisée, il reste tout de même un tout petit peu éloquent). Qu’à cela ne tienne, je prends un whisky à 5 000 francs CFA et on commence à danser. L’intérieur de la boîte est parfaitement climatisé. Un videur à faire peur monte la garde devant les quelques tables de la section VIP. Sur la piste de danse se trouve une majorités de noirs, remarquablement bien habillés, parsemés de quelques blancs dont deux ou trois quarantenaires dégarnis qui ont l’air un peu perdu. La musique et le style de danse sont entièrement occidentaux. Quelques télés passent des clips sans rapport avec la musique, comme dans les mauvaises boîtes de la province anglaise. Finalement mes deux amis déclarent qu’ils n’ont pas assez bu pour continuer à danser, et qu’ils sont trop à sec pour prendre une deuxième consommation. Nous sortons. Une Porsche et quelques Mercedes passent sous nos yeux. Nous finissons dans une pâtisserie vers 3h du matin à manger des chawarmas.

Il n’y a rien de particulièrement original à dire sur la pointe des Almadies. C’est un lieu où l’on est trop riche dans un pays trop pauvre, où la richesse choisit de s’étaler à l’occidentale pour mieux briller. C’est un lieu très déprimant.

Par ailleurs le « way of life » des Almadies fait bien des envieux. Beaucoup de quotidiens publient en page 2 des brèves sur qui a giflé qui dans quelle boîte de nuit la veille, ou sur telle lycéenne qui s’est faite éjectée d’une Mercedes à vitres teintées à l’aube quelque part sur la route de la Corniche. Et puis, sur la RTS, une pub passe en boucle : en envoyant par SMS au 26026 « riche » suivi de ton prénom, tu pourra connaître « tous tes prochains délires » un fois que tu seras riche (sera-ce un yacht ? une villa sur la mer ? un jet privé ? un SMS automatiquement renvoyé te le révélera).

Des élites fatalement déconnectées

A Dakar, via mes activités de journaliste, j’ai été invité un samedi soir chez Mme V., une ancienne haute fonctionnaire de l’UE à Bruxelles, résidant à Dakar depuis environ dix ans. Une demi-douzaine de journalistes étaient présents dans son grand appartement de la rue Carnot, dont un présentateur de télé, quelqu’un de Radio Futurs Medias, un des rédacteurs en chef de mon journal etc. Vu la conjoncture, la conversation porta naturellement sur l’incompétence des dirigeants en place, et sur l’épineuse question de la succession de Maître Wade. Tout le monde, à l’unisson, vomissait le pouvoir en place, sa corruption, son inefficacité.

Tout ce qui se disait semblait juste, et pourtant je pensais intérieurement que la conversation esquivait le problème essentiel. Qu’est-ce qui différencie fondamentalement la politique au Sénégal de la politique en France ? A en croire les amis de Mme V., ce serait la voracité des gouvernants et la gabegie qu’ils font régner dans les affaires publiques. Ce n’est qu’une partie de l’histoire : je suis persuadé que les hommes et les femmes politiques en France aiment autant le pouvoir que leurs homologues sénégalais, et qu’ils n’auraient pas grand scrupule à faire régner une gabegie infernale dans le pays… s’ils ne sentaient pas que cela compromettrait absolument leurs chances de réélection. Autrement dit, en dernière analyse, c’est la sanction électorale qui exclurait de voir un président français (espérons le….) violer sa constitution de manière aussi flagrante que l’a fait Wade fin juillet avec l’affaire de l’allongement du mandat présidentiel (d’après la constitution sénégalaise cette réforme nécessitait un referendum, or il s’est contenté de passer par le Parlement). Les électeurs français sont loin d’être des lumières ; et pourtant, une affaire de ce genre ne serait pas oubliée en France aussi vite qu’au Sénégal. Et je ne parle même pas des pénuries et des coupures d’eau et d’électricité : en France un président aurait beaucoup, beaucoup de mal à se faire réélire avec un tel bilan. Wade, lui, obtient 56% au premier tour en 2007, malgré une presse quasi unanimement liguée contre sa personne.

En somme, les « élites éclairées » (avec des guillemets) disent une chose, l’électeur lambda en fait une autre. Et la raison de base pour laquelle les Sénégalais doivent continuer à subir le pouvoir de Maître Wade, en attendant peut-être celui de Karim, c’est que le citoyen sénégalais vote mal, pour de mauvaises raisons ou avec de faux espoirs ou avec une trop grande indifférence ou parce qu’on lui a donné quelques cadeaux ou un peu d’argent ou… en fait je ne sais pas, mais l’important est que Wade est au pouvoir parce qu’après un bilan catastrophique 56% des électeurs ont voté pour lui. S’il y a un fait frappant de la politique au Sénégal, c’est celui-là, et s’il y a un fait avec lequel les élites devraient se colleter plus qu’elles ne semblent le faire, c’est celui-là aussi. A défaut de cela, les journalistes de Nouvel Horizon et leurs quelques 5 000 lecteurs dakarois risquent d’être éternellement les témoins malheureux d’élections présidentielles similaires à celle de 2007. Je suis optimiste, je crois qu’à terme un dur travail de terrain, pénible peut-être mais porteur pour l’avenir, serait capable d’amener les citoyens sénégalais à envoyer au pouvoir de meilleurs dirigeants, et à mettre suffisamment de pression sur ceux qui l’occupent pour leur imposer un comportement plus acceptable.

Une verve partisane au sein d’un consensus politique

L’autre élément qui m’a frappé dans la vie politique sénégalaise, c’est à quel point les principaux débats ne portent pas véritablement sur des questions politiques au sens fort, mais plutôt sur des questions infra-politiques, ayant trait à l’incompétence ou la corruption, ou bien sur des questions de personnes. L’opposition entre le PDS et le PS ne paraît pas recouvrir des divergences politiques profondes entre des visions de société adverses ou des valeurs sociales en conflit. Ou du moins, si c’est le cas, ni l’un ni l’autre parti ne semblent pressés de le mettre en avant. Sur la façade du siège du PS trônent les mots suivants : « honnêteté », « compétence », « expérience », « intégrité ». Soit. Mais comment être contre la compétence, contre l’intégrité ? Ces valeurs ne se réfèrent pas à des options politiques fondamentales, à un choix de société, mais plutôt à des prérequis très généraux de l’action politique, pouvant aisément être acceptés par tous. Et il suffit de voir la spectaculaires envolée des dépenses publiques depuis l’arrivée au pouvoir des « libéraux », et les vives remontrances des « socialistes » à l’encontre de cette fièvre dépensière, pour se dire que ces deux mots ne sont qu’une vaste b
lague, qu’heureusement personne ne prend plus au sérieux. Les opposants à Wade (et presque tous les Dakarois avec qui j’ai eu l’occasion de parler étaient saisis d’une hargneuse hostilité à son égard) sont étonnamment incapables d’aiguiller leurs doléances vers d’autres sujets que la corruption, l’incompétence et l’autoritarisme. C’est largement suffisant pour discréditer le règne du PDS, me direz vous ! et vous aurez raison. Mais cet état de choses laisse quand même un peu sur sa faim.

« Vous, en France, vous pouvez vous permettre d’avoir des débats idéologiques, mais nous ici on doit d’abord penser à manger ! ». C’est la réponse d’office, censée abattre instantanément l’argument qui vient d’être fait, et justifier le consensus politique général qui sous-tend le débat public sénégalais. Car le vide politique dont j’ai parlé est en fait rempli par un consensus pro-développement, implicitement adopté par l’ensemble de la classe politique autour de la vague idée que « le Sénégal doit se développer », mais quasiment jamais mis en avant avec quelque précision. Or si le développement économique est un bien absolu, ce que je ne nierai jamais, il existe toujours plusieurs voies possibles de développement. Et c’est justement bien dommage que dans un pays comme le Sénégal, où la question du développement est si cruciale, le processus de développement soit lui-même si rarement réfléchi, mis en question, soumis à la délibération publique au coeur de l’arène politique. Ce n’est même pas le débat entre « capitalisme » et « anti-capitalisme » qui manque au Sénégal, ce n’est pas là où je veux en venir, mais d’abord des débats bien plus pressants : quel doit être le rôle de l’Etat dans le développement ? faut-il commencer à promouvoir sérieusement la protection sociale au Sénégal, ou continuer de s’en fier à l’assistance « horizontale » à l’africaine ? ; faut-il continuer de subventionner lourdement des produits de base tels que le pétrole ou le riz, ou bien, comme le conseille maintenant le FMI, renoncer aux subventions en faveur d’une dépense publique ciblée vers les plus démunis ? Voilà des questions qui mériteraient d’être plus débattues qu’elles ne le sont au Sénégal, et qui ont leur place aux côtés des justes récriminations des citoyens et des médias contre l’incompétence et la corruption.

Nathan Sperber

Tagged with: , ,

Eloge du Modou Modou

Posted in Politique, Sénégal, Vie quotidienne by hadyba on novembre 27, 2007

Il y a quelques années déjà, une jeune et brillante journaliste sénégalaise avait écrit un livre très critique sur la société sénégalaise. Étant donné que je passais mon temps à dire pis que pendre de mes compatriotes et de mon pays, tous mes amis s’attendaient à ce que j’aime ce livre. Préjugé pour préjugé, je m’attendais quant à moi à ce que mon père détestât ce livre. Quelle ne fut alors ma surprise d’entendre mon père me dire le plus grand bien de cette oeuvre, d’autant plus que je me retrouvais dans la situation inconfortable du jeune réactionnaire défendant le peuple sénégalais face au vieux progressiste que campait mon père. Situation surréaliste pour quiconque nous connaît, mon père et moi. Je ne vous parlerai pas vraiment de mon progressiste de père ici mais je vais vous parler des modou modou et de politique sénégalaise et vous comprendrez pourquoi j’ai détesté le livre de Jacqueline Fatima Bocoum et comment je me suis retrouvé à jouer les Hortefeux sénégalais avant l’heure.

Commençons par les modou modou. Lorsque je suis allé à Venise, pas loin de la place Saint Marc, je me suis fait aborder par un type qui m’a proposé des babioles: gondoles miniatures, masque de carnaval, etc. Je lui ai répondu en Wolof (la langue la plus parlée au Sénégal) et nous avons discuté pendant une demi heure de la situation de notre pays natal. De même, à chaque fois que je me promène sous la tour Eiffel à Paris, je me fais aborder par un compatriote qui essaie de me refiler d’autres attrape-touristes (tour Eiffel miniature voire pire). J’en profite généralement pour réviser mon Wolof et commenter l’effarant imbroglio politico-religieux sénégalais avec un connaisseur. Je ne suis jamais allé à New York, mais je n’ai pas du tout été surpris de lire dans une des nouvelles de Jay McInerney ceci:

« Et, sur les trottoirs, des hommes sombres venus du Sénégal vendaient des montres, des bijoux et de faux sacs Gucci. Nul ne semblait savoir comment ni pourquoi ces Africains avaient débarqué en ville – en tout cas pas la police, qui s’efforçait sans grand succès d’expliquer en anglais la règlementation du colportage et finit par envoyer une brigade spéciale parlant français qui fut accueillie avec les mêmes sourires vides. »

Ces hommes sombres venus du Sénégal sont ceux que les autres africains ont appris à nommer modou modous: des commerçants sénégalais, extrêmement débrouillards et roublards, disséminés à travers le monde et polyglottes. Où que vous alliez dans le monde, il y a des chances que vous tombiez sur eux et qu’ils vous proposent de vous vendre quelque chose dans la langue du pays, en anglais, en italien voire même en chinois ou en japonais. Ce sont de féroces capitalistes qui franchissent allègrement les frontières de ce monde en corrompant si nécessaire les fonctionnaires des consulats européens à Dakar. Une chose qui n’est pas la moins fascinante chez les modou modous, c’est que leur connaissance des langues n’est en aucun cas du à l’efficacité notoire du système éducatif sénégalais que le monde entier nous envie et que les américains songeraient même à copier. Oh non! Généralement, un modou modou qui se respecte n’a pas perdu son temps dans le système d’éducation formel contrôlé par l’état. Il a plutôt fréquenté l’école coranique de son village natal jusqu’à l’âge canonique de 12ans [1] puis il a rejoint son père, oncle, cousin ou frère en ville. Une fois en ville, il fait du petit commerce, vendant des T-Shirts et autres babioles dans les rues et économisant une partie de son revenu pour investir dans un commerce plus respectable que le colportage. Les plus aventureux d’entre eux choisissent d’investir leurs économies dans l’acquisition plus ou moins illégale d’un visa qui leur permettra de partir vers d’autres cieux en Afrique, en Europe, en Amérique ou même plus rarement, en Asie. Une fois ailleurs, ils reproduisent le même schéma, s’enrichissent, trouvent des papiers légaux et deviennent Grands Commerçants i.e. font des va et vient entre le Sénégal et le reste du monde exportant et important tout ce qui peut l’être. Mais un Grand Commerçant mérite-t-il encore le titre glorieux de Modou Modou? Laissons là cette question profonde et penchons nous sur la détestable politique sénégalaise.

En 2006, nous autres sénégalais avons élu Maître Wade qui, non content d’être avocat, est officiellement un libéral. Vraiment libéral, copain de fac de M. Alain Madelin et tout. Il a fait les conneries habituelles des ultra libéraux en essayant d’implémenter les recettes stupides habituelles mais franchement ce n’est pas là le plus grave. Si les sénégalais ont élus M. Wade, c’est essentiellement parce qu’ils en avaient assez de la pourriture du régime socialiste précédent. La lutte contre la corruption était donc me semble-t-il le mandat que Wade a reçu du peuple sénégalais. Notre président a juste raté ce moment de grace pendant lequel chacun était prêt à se remettre en question et a nommé une nouvelle Nomenklatura dont l’objectif essentiel était de s’enrichir autant que la précédente. Inutile de dire que le pays est encore plus mal géré qu’avant l’alternance avec cette conséquence désastreuse que le peuple est désormais convaincu qu’il n’y a pas d’alternative possible, le mandat clair et net qu’il avait donné ayant été scandaleusement trahi par celui qu’il voyait autrefois comme le messie. Paradoxalement, la corruption sans vergogne du régime Wade en a assuré la réélection démocratique: les gens l’ont reconduits ou ne sont pas allés voter se disant non sans raison que si lui était mauvais, ceux d’en face étaient encore pire. Attitude compréhensible si l’on sait que l’opposition était un ramassis de candidats farfelus, religieux, d’anciens socialistes et d’anciens compagnons de route de Wade à la corruption plus ou moins avérée.

Pour Wade et sa clique, tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles jusqu’à ce que victimes d’hubris, ils décident de s’attaquer aux Modou Modou. L’idée est la suivante: de même que la police de New York ne veut pas de colporteurs en pleine 5e Avenue, de même le gouvernement sénégalais ne veut pas de colporteurs sur notre prestigieuse avenue William Ponty[2] . Manque de pot, les Modou Modou ne l’entendaient pas de cette oreille et ont fait passer le message à l’aide d’un petit feu de joie: les émeutes les plus violentes que le Sénégal ait jamais connu depuis au moins une décennie apparemment.

Quiconque a déjà vu les manoeuvres commerciales des Modou Modou lâchés dans Dakar pourrait se dire que le gouvernement sénégalais a eu raison d’essayer d’y mettre de l’ordre. C’est en cela que Jacqueline Fatima Bocoum rejoint Wade et c’est pour cela que j’ai commencé en parlant de son livre. L’un des constats que faisait JFB, c’était que les Modou Modou étaient censés se limiter au marché Sandaga qui est situé dans le quartier chic de Dakar mais qu’incapables de discipline, ils ont essaimé dans tout le Plateau semant le désordre et la corruption partout où ils passaient. Un gouvernement responsable se devait de civiliser toute cette racaille mais le problème profond que diagnostiquait JFB, c’était que l’esprit de Sandaga s’était propagé dans tout le corps social contaminant des élites désormais incapables de contenir et de canaliser cette populace. D’où la phrase qui à elle seule condensait le livre et que je cite de mémoire: « Sandaga, c’est le Sénégal que je déteste! »

Partageant cette analyse selon laquelle les élites sénégalaises se comportaient comme le pire des colporteurs, mon père applaudissait une jeune journaliste qui avait le courage d’attaquer les élites et de poser un regard critique sur notre société. Cette critique des élites, je l’acceptais volontiers. Ce qui me mettait mal à l’aise en revanche, c’était ce renversement effectué en toute innocence et en toute arrogance par une JFB qui considère tranquillement que la corruption des élites est une conséquence de la corruption et de l’indiscipline du peuple. Ce renversement me paraissait tellement énorme et surtout tellement faux qu’il annulait tout mérite que pouvait avoir ce pamphlet. Faire du Modou Modou l’agent corrupteur et perturbateur de notre société qui, sans lui, serait peuplé de personnes parfaitement bien éduqués et disciplinés, c’est juste une autre manière d’absoudre notre classe sociale de ses péchés. Dans la société sénégalaise, le Modou Modou est peut être l’un des plus indisciplinés, c’est d’abord et avant tout, de mon point de vue, celui qui doit le moins à l’état. C’est un type qui a très tôt compris qu’il n’avait rien à attendre des autorités: ni éducation, ni couverture sociale, ni emploi. Il se débrouille donc tout seul. Qu’il ne se plie pas à toutes les règles définies par les autorités n’est donc pas étonnant: généralement ces règles ont été faites par les élites et pour les élites. Son colportage trouble la quiétude des quartiers chics? Tant pis, il faut bien qu’il vive n’est-ce pas! Des gens comme JFB et moi, à l’inverse, n’avons aucune excuse: nos parents étaient déjà dans le système formel et grace aux impôts de nos compatriotes, de tous nos compatriotes, nous avons fréquenté des écoles et des universités publiques et travaillons souvent pour le secteur public après avoir bénéficié de bourses d’études de notre gouvernement. Si après ce parcours, nous sommes corrompus, ce n’est en aucun cas parce que Sandaga nous aura contaminé mais tout simplement parce que nous sommes de sales enfants gâtés, prétentieux et pervers qui nous croyons au dessus de gens qui sont infiniment plus décents et courageux que nous ne le serons jamais. Je ne vais pas être hypocrite, Sandaga n’est pas le Sénégal que j’aime (c’est sale et désordonné[3], je préfère les plages et les universités) mais c’est l’un des Sénégal que je respecte le plus. Que les Modou Modou soient en train de donner du fil à retordre à notre gouvernement au moment où la plupart de nos intellectuels se taisent ou gigotent dans des salons me confirme que mon respect est décidément très bien placé.

Update du 6/12/07: Sur les élites sénégalaises, on lira ce post de mon ami Doomu Rewmi qui en parle de l’intérieur

[1] On me signale cependant que je confonds Modou Modou Old School et Modou Modou New School. Ce dernier pouvant fréquenter l’école francophone et le faisant, parait-il, de plus en plus.

[2] Si j’étais vraiment patriote, je connaîtrais le vrai nom de l’avenue Ponty qui a sans doute été rebaptisé d’un nom bien sénégalais entre 1960 et maintenant mais j’avoue qu’en bon Dakarois, j’ai tendance à employer parfois les anciens noms de rue au mépris de tout nationalisme. Sinon, pour ceux qui ne sont jamais allé à Dakar, je dois à la vérité de dire que Ponty est un peu (hum, juste un peu) moins belle que la 5e Avenue.

[3] Parce que la voirie ne fait pas son travail d’ailleurs. Les élites encore une fois!