Hady Ba's weblog

Expérimenter par soi-même

Posted in Sénégal, Vie quotidienne by hadyba on janvier 14, 2016

ErreurUrbaine

L’autre jour, en réunion, je me suis embarrassé tout seul. Quelqu’un a dit quelque chose et je me suis senti obligé de donner des précisions clarifiant ma situation. Avant même que je ne lève la main pour parler, mon chef de Département m’a demandé de me taire. Je lui ai fait un signe disant que j’étais vraiment désolé de lui désobéir mais que je ne pouvais pas ne pas parler. Il a insisté, j’ai insisté. Il s’est même levé pour me dire qu’il m’expliquerait plus tard mais j’ai quand même pris la parole. Sur le moment, je ne pouvais pas croire qu’il avait raison que ce que je croyais comprendre n’était pas ce qu’il fallait comprendre. En prenant la parole, je me suis embarrassé et ai embarrassé tout le monde parce que, bien évidemment, je me trompais totalement.

Ce qui est intéressant dans cette histoire, c’est qu’à aucun moment je n’avais de doute sur la bienveillance de mon chef de Département. Je savais qu’il avait à coeur de veiller sur mes intérêts. Il m’a, à plusieurs reprises, donné des conseils et indications qui m’ont empêché de faire des erreurs. Je sais également qu’il a infiniment plus d’expérience que moi dans ce type de réunions. Rationnellement, j’aurais du lui faire confiance et me taire. Malgré tout, sur le moment, j’étais persuadé d’avoir raison. Après la réunion, il m’a tout expliqué puis il a sagement ajouté: « Mais si tu n’avais pas parlé, tu n’aurais jamais vraiment cru que l’on ne faisait effectivement pas allusion à toi! » En gros, c’était là une erreur de ma part, erreur rationnellement évitable, mais en même temps presque inévitable vu que nous ne sommes pas des machines purement rationnelles. Il y a des expériences douloureuses dont on ne peut pas vraiment se dispenser. Ce faisant, on fait des erreurs qui peuvent paraître stupides mais qui nous permettent d’apprendre et de grandir. Tant que l’on n’a pas soi-même fait ces erreurs là, on ne peut pas réellement retenir la leçon.

D’une certaine manière, j’ai l’impression que tout processus d’éducation n’est, fondamentalement, que cela: donner aux élèves les moyens de commettre des erreurs dans un environnement contrôlé de sorte à apprendre de nouvelles choses et à ne pas commettre ces mêmes erreurs dans un milieu où leurs conséquences seraient pires voire mortelles. Les plus intelligents d’entre nous sont ceux qui ont la sagesse et la modestie d’apprendre des erreurs des autres. Ces êtres supérieurs n’ont pas besoin d’expérimenter par eux-mêmes. J’essaie de profiter de l’expérience des autres mais je n’en suis souvent pas capable parce que je suis arrogant et pense que mon analyse d’une situation donnée vaut celle de n’importe qui d’autre; oubliant parfois que certains ont plus d’expérience et de vécu que moi.

Puisqu’avec moi, il faut que tout devienne politique, ça m’a fait penser à notre vie politique actuelle. Macky Sall cherche désespérément le moyen de se délier de sa promesse de réduire son mandat. Une des choses qui avaient été les plus désastreuses pour Wade, bien plus que sa corruption, est son fameux : « Maa waxoon, waxeet » (« C’est moi qui l’avais dit, je me dédis donc! » à propos de sa promesse antérieure de ne jamais briguer un troisième mandat) Cette formule avait fait l’effet d’une bombe et fait éclater à la face de tous que Wade était vieillard cynique et sans honneur qu’il serait déshonorant de garder comme dirigeant. En voyant le Professeur Ismaila Madior Fall essayer de trouver une porte de sortie au Président Sall, ma première réaction était: « Mais les politiciens ne peuvent-ils donc jamais apprendre des erreurs de leurs prédécesseurs? » Peut-être ma bourde répond-t-elle à cette question: Macky Sall serait aussi peu intelligent que moi. Dans mon cas, ce n’est pas bien grave, je n’ai pas encore de responsabilités, je suis en train d’apprendre et ai de très bon mentors. Dans le cas d’un homme dont les décisions engagent la Nation en revanche…

PS: Je suis d’une impolitesse… Mes meilleurs voeux pour l’année 2016 à la poignée de fidèles qui lisent encore ce blog. Puisse-t-elle nous être agréable, puissent nos chemins respectifs éviter bombes et kalashs (vu le monde dans lequel nous vivons, ce n’est malheureusement plus un voeux extravagant!) et puissé-je bloguer un peu plus cette année. Vu que j’ai fermé tous mes comptes sur les réseaux sociaux pour six mois et que je suis un procrastinateur, je suppose que je vais devoir bloguer pour ne pas faire les choses obligatoires à temps 🙂

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Sur l’Université Virtuelle Sénégalaise

Posted in Sénégal by hadyba on février 27, 2015

Avec mon estimé et estimable collègue Oumar Dia, nous avons commis ce petit texte dans l’illusion que quand nos compatriotes auront fini de commenter les insanités de notre ancien Président de la République sur notre actuel Président de la République, ils se pencheront un peu sur la manière dont on distrait leurs ressources dans des éléphants blancs qui hypothèquent l’avenir d’une partie de notre jeunesse.

Oui, je sais nous sommes naïfs… anyway, voici le texte que nous avons envoyé à la presse et qui a été publié.

…….

L’Université Virtuelle Sénégalaise : un dangereux miroir aux alouettes ?

Il ne fait guère de doute qu’au moment de sa création, l’Université Virtuelle Sénégalaise (UVS) répondait à une urgence absolue. Le pays se trouvait avec un trop plein de bacheliers qu’il fallait absolument orienter quelque part. Les universités publiques sénégalaises avaient atteint leur point de rupture et la prise en charge d’une inscription dans le privé pour tous ces bacheliers aurait fait exploser le budget de l’enseignement supérieur. Malgré ce contexte difficile, le choix de créer une université virtuelle sénégalaise et d’y orienter le surplus de bachelier était un choix certes politiquement pertinent mais pédagogiquement injustifiable et en tous points contraire à l’intérêt de l’État du Sénégal et de la société sénégalaise.

La seule justification de la mise en place de l’Université Virtuelle Sénégalaise est politique ; ce mot étant ici entendu au sens le moins noble qui soit. Les étudiants orientés à l’UVS, ne sont pas dans la rue à exiger du gouvernement une orientation. Malgré tout, ces étudiants ont, de facto, connu une année blanche. Pis encore, nous allons voir que l’État du Sénégal a choisi de sacrifier leur avenir en les orientant dans une structure inadaptée à leurs besoins et capacités d’apprentissage.

L’UVS en effet, quoique à certains points de vue unique au monde, s’inscrit dans un mouvement global de virtualisation de l’enseignement supérieur. Depuis le début des années 2000, avec la mise en ligne intégrale des cours du MIT, l’idée de démocratiser à peu de frais, grâce à internet, l’enseignement supérieur le meilleur au monde a fait son chemin. Les MOOC (acronyme anglais pour cours en ligne ouvert et massif) sont l’aboutissement de cette œuvre pionnière et l’UVS est une forme, certes particulièrement sommaire, de MOOC. Il existe donc une histoire des MOOC et surtout il existe maintenant des études scientifiques qui nous apprennent exactement dans quelle mesure les MOOC sont utiles et à quelles fins on devrait les utiliser. La décision de mettre en place l’Université Virtuelle Sénégalaise semble malheureusement avoir été prise en ignorant totalement ces études. Or que nous apprennent-elles ?

La plus célèbre de ces études est celle effectuée sur les étudiants de l’Université d’État de San José aux États Unis. Menée par Sebastian Thrun, le fondateur d’Udacity, une des premières plateformes de cours en ligne, elle a montré que, pour la grande majorité des étudiants, les cours à distance sur internet sont beaucoup moins efficaces que les cours en présentiel. Le taux de rétention est très bas et pour ceux qui arrivent à compléter les cours et qui passent les examens, les taux d’échecs sont plus importants que pour des enseignements en présentiel. Le résultat principal de cette étude, qui reviendra constamment dans tous les travaux ultérieurs sur les MOOC, est qu’il y a une petite minorité d’environ 5%  –les étudiants qui ont la double caractéristique d’être déjà bien formés et d’être extrêmement motivés– pour lesquels cet enseignement à distance est approprié. Pour tous les autres, l’échec est massif et beaucoup plus important que dans une formation classique. L’autre étude de référence menée par l’Université de Pennsylvanie souligne ce caractère élitiste des cours massifs en ligne puisque 80% des inscrits sur leur plateforme sont déjà titulaires d’un diplôme universitaire. Quant au rapport sur l’éducation en ligne des professeurs Hollands et Tirthali du Teachers College de l’université de Columbia, il montre que d’une part, ainsi qu’on l’a déjà dit, ce type d’enseignement est inadapté à un public non expérimenté ; mais surtout, d’autre part, que le développement d’un enseignement en ligne de qualité est couteux à la fois en ressources humaines et en ressources financières.

Que nous apprennent ces études une fois rapportées à la situation sénégalaise ? Essentiellement que la virtualisation est un miroir aux alouettes incapable de résoudre les problèmes auxquels le Ministère en charge de l’enseignement supérieur a à faire face. Notre problème en effet est d’avoir un trop plein de bacheliers et une pénurie de ressources financières à consacrer à leur éducation. Créer une université virtuelle pour y orienter ces bacheliers n’est pas une solution à nos difficultés financières si l’on sait que la mise en place d’un enseignement à distance de qualité est un processus coûteux. Rien que cette semaine, l’État du Sénégal a emprunté 3,5 milliards de nos francs pour développer la plateforme de l’Université Virtuelle. Il y a fort à parier qu’entre la construction des Espaces Numériques Ouverts disséminés dans tous le pays, la production des cours par des enseignants, la subvention des ordinateurs des étudiants orientés à l’UVS, etc., l’État se retrouvera à payer plus cher pour un étudiant orienté à l’UVS que pour un étudiant orienté à l’UCAD.

Le gâchis n’est cependant pas que financier. Il est d’abord et surtout pédagogique donc humain. Le Sénégal ne peut pas se permettre de ne pas former ou de mal former une partie de sa jeunesse. L’Université Virtuelle Sénégalaise, en tant que MOOC est cependant structurellement inadaptée au public auquel elle est destinée. Étude après étude montre que l’enseignement à distance via internet n’est adapté qu’à un public non seulement très motivé mais également extrêmement compétent. Or les nouveaux bacheliers, quelle que soit par ailleurs leur motivation, n’ont pas encore acquis les outils de base qui permettent de suivre un enseignement universitaire. Il est d’ailleurs révélateur que tous les établissements d’enseignement supérieur sénégalais qui ont développé ces dernières années une offre d’enseignement virtuelle (Ebad, Fastef, Université Virtuelle Africaine, etc.) l’aient réservée à des étudiants en formation continuée plutôt qu’à des étudiants en formation initiale. Apprendre s’apprend et c’est le rôle des premiers cycles universitaires que de donner cette compétence là. Orienter de manière indiscriminée des bacheliers dans un enseignement à distance qui n’est adapté qu’à une minorité, c’est les sacrifier. Soit le ministère de l’enseignement supérieur n’est pas au courant de toutes les études qui ont été menées sur les MOOC et dans ce cas il a fait preuve d’une coupable légèreté et d’une rare incompétence ; soit il connaît ces études et il a fait le choix de sacrifier une partie de la jeunesse sénégalaise. Dans les deux cas il doit des explications au peuple sénégalais et aux parents des étudiants qui ont ainsi été sacrifiés sur l’autel de la raison d’État.

Dr Mouhamadou El Hady BA

Formateur à la Fastef UCAD

hady.ba (arobase @ donc )ucad.edu.sn

Dr Oumar DIA

Maitre-Assistant FLSH UCAD

oumar.dia (arobase@) ucad.edu.sn

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