Hady Ba's weblog

Steinbeck, Galbraith & le DAL

Posted in France, Politique by hadyba on décembre 26, 2008

« Ces gens du DAL sont bien généreux mais stratégiquement stupides. » John Kenneth Galbraith

OK, si vous avez le moindre sens chronologique, vous savez bien que Galbraith n’a jamais écrit ça. Il se trouve juste que c’est vrai mais que j’ai trop de respect pour cette association pour m’attribuer cette phrase, aussi vraie fut-elle par ailleurs. En même temps, je pense qu’il faut que quelqu’un le leur signale. Sans compter que je suis persuadé que si Galbraith avait été vivant et s’il s’était intéressé un tant soit peu à la scène politico-sociale française (ce qu’il n’aurait pas manqué de faire, la France étant, c’est bien connu, le centre du monde) il aurait émis ce jugement. C’est du moins ce que je me propose de vous prouver en ce lendemain de Noël.

Dans Economics, Peace & Laugher, Galbraith raconte les péripéties de son amitié avec John Steinbeck. A un moment, et de manière incidente, il note ce qui est pour lui le trait de génie de Steinbeck dans son livre Les raisins de la colère. Pour ceux qui ne l’ont pas lu, je rappelle que ce livre raconte l’épopée de familles paysannes du Midwest obligées par la crise et l’incapacité dans laquelle ils étaient de faire face aux traites des hypothèques qui pesaient leurs fermes d’abandonner leurs terres pour s’exiler vers la Californie où, d’après des prospectus qui leur étaient mystérieusement distribués, non seulement on manquait de main d’œuvre mais en plus il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser toute sorte de fruits. [la phrase précédente est anormalement longue je trouve]. Steinbeck prend une de ces familles et nous les fait suivre à partir du moment où ils ont décidé d’abandonner sur leur ferme jusqu’à leur arrivée en Californie. On les voit d’abord quitter plein d’espoir leur Oklahoma natal. Puis on assiste progressivement au délitement de leurs illusions, aux petites persécutions et mesquineries dont ils seront victimes tout le long de leur voyage, on les voit se faire appeler de manière méprisante Okies par les populations autochtones des endroits qu’ils traversent etc… Comme toujours avec Steinbeck, le livre est en même temps profondément triste mais également à mourir de rire. Il y a plus de 10 ans que je l’ai lu mais il m’arrive encore de me souvenir avec un sourire au coin de lèvres de l’un ou l’autre des dialogues du livre quand la famille fantasmait son sort futur dans cette belle terre de Californie. A propos des raisins de la colère donc, JKG affirmait que le trait de génie de ce marxiste de Steinbeck était d’avoir pris une famille américaine typique et de l’avoir montrée en train de souffrir. Le point de JKG était que s’il y avait certainement des ouvriers agricoles blancs qui étaient aussi honteusement exploités, la majorité du prolétariat souffrant était soit noir, soit latino. Le problème, c’est qu’à cette époque là, la souffrance des basanés était simplement normale et si Steinbeck voulait faire évoluer les choses en suscitant la compassion des citoyens américains qui votaient, il lui fallait mettre en scène des personnages avec lesquels ces citoyens pouvaient s’identifier. D’où les okies. Mettre en scène des blancs du midwest, de dignes citoyens qui essaient tout juste d’accomplir la promesse de l’Amérique et qui en étaient empêchées par des forces économiques objectives que seul le pouvoir politique pouvait contrebalancer était stratégiquement la meilleure chose à faire pour améliorer le sort des ouvriers agricoles blancs, noirs et latinos de la Vallée de Salinas.

En écoutant hier une dame noire raconter sa souffrance d’avoir dû mentir à ses enfants en leur faisant croire que l’État leur avait promis un toit, j’ai été à la fois désolé pour elle et furieux de la stupidité stratégique du DAL. Prenez les Don Quichotte, le symbole du sans logis qu’ils mettent en scène, c’est la personne qui a perdu son travail puis son toit et qui est devenu SDF. Ils sont très populaires parce que c’est une crainte que beaucoup de citoyens bien insérés de France ont. Le problème avec le DAL, c’est que s’ils aident des familles avec enfants qui travaillent mais n’arrivent pas à avoir de logement décent, ce qui devrait normalement susciter la compassion; les familles qu’ils montrent sont majoritairement des familles noires. Le hic c’est que la majorité des français pensent plus ou moins consciemment que les noirs qui sont en France ont déjà bien de la chance d’avoir échappé à l’horreur absolue qu’est la vie en Afrique. Vous vous imaginez-vous, le choléra au Zimbabwe? Les coup d’états en Guinée? Les génocides au Rwanda et au Darfour? Le sida en Afrique (nul besoin d’être spécifique!)? Ces gens-là n’avaient même pas de quoi manger avant de venir en France et ils se permettent d’avoir des exigences en matière de logement! Allons, leurs conditions de vie en France ne peuvent pas être pire que ce qu’elles étaient en Afrique, non? Ben, si justement mais là n’est pas la question. Si le DAL voulait être efficace, il mettrait en scène quelques familles bien blanches, tiens une mère célibataire un peu mignonne avec quatre enfants bien blonds qui travaillerait à carrefour par exemple. Il suffirait de quelques images comme ça pour que le DAL soit aussi populaire que la Fondation Abbé Pierre ou Don Quichotte. C’est cynique? Bien sûr que c’est cynique mais wake up, c’est les psychopathes de l’ump qui sont en face, pas les bisounours!

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Timshel

Posted in Philosophie, Recherche, Sénégal, Vie quotidienne by hadyba on juin 11, 2008

Dans la rubrique je-relis-les-livres-qui-ont-bercé-mon-adolescence-et-qui-sont-toujours-chez-mes-parents: viens juste de finir A l’est d’Eden de John Steinbeck. Je me demande comment j’avais fait pour rater ça! En fait je suppose que je ne l’avais pas vraiment raté mais que lors de ma première lecture j’étais trop jeune pour attacher la moindre importance au fait que ce livre n’est rien d’autre qu’une ré-exploration explicite de l’histoire de Caen et de Abel et de ses implications. A mon avis c’est à mettre au crédit du livre que le lycéen que j’étais alors ait pu en dévorer les mille pages sans discontinuer, sans en comprendre les implications profondes mais en en ayant gardé un souvenir tel que plus de dix ans plus tard, il a éprouvé le besoin de le relire.

D’une certaine manière, on peut lire le livre comme tentant de répondre à la question suivante: « Que se passe-t-il après que Dieu et le Diable se sont unis pour engendrer des enfants? » Si nous sommes le fruit d’une création/confrontation entre l’être absolument parfait et l’être absolument maléfique, sans une once de bonté en lui, quel est notre destin? Sommes-nous obligés de devenir parfaits ou maléfiques, sans nuance? Ce que montre Steinbeck, c’est que, parce que justement nous avons en nous le Bien et le Mal, parce que ces deux forces cosmiques se battent en nous, nous sommes absolument libres de construire notre destinée.

Présenté comme ça, ce livre a l’air chiant mais ce n’est absolument pas le cas! C’est d’abord et avant tout un excellent roman écrit par un type qui est sans doute l’un des meilleurs raconteurs d’histoire qui aient peuplé notre terre. C’est drôle, bien écrit et les personnages, mêmes secondaires, sont tous consistants.

Pour ceux qui aiment les psychopathes, je leur conseille de suivre le personnage de Kate. Ca m’a scié de voir ce personnage et d’en lire la description psychologique à la lumière de ce que quelqu’un comme Jesse Prinz dit des psychopathes. L’impression que Steinbeck a créé ce personnage en se documentant grâce aux recherches des gens qui essaient actuellement de comprendre comment fonctionne l’esprit des tueurs en série. Seul problème, le livre date de 1952 et je suis sûr que Jessee Prinz n’était probablement même pas encore né!

Toujours à propos de la liberté et de la nécessité. Il y a une semaine, j’ai présenté un talk devant le séminaire doctoral de Philosophie Morale et Politique de l’UCAD. J’ai défendu l’idée que vus les progrès des sciences, et vue la situation géopolitique actuelle, il fallait impérativement que la morale devienne scientifique et que seule l’éthique pouvait demeurer non scientifique. J’ai appuyé ça sur des données de neurosciences, sur les expériences du genre Knobe effect et sur la théorie de l’évolution. Même moi, j’y croyais presque! Je m’attendais à ce que ces philosophes absolument pas naturalistes me lynchent sur place mais ils ont été très civilisés. N’empêche qu’à un moment, l’un des étudiants m’a fait l’objection fatale suivante: supposons que tu aies raison, que tout soit question d’équilibre hormonal, de génétique et de neurotransmetteurs, comment la liberté humaine est-elle possible? Sur le coup, j’ai cru apporter une réponse en m’appuyant sur le truc de Pascal selon lequel en pliant suffisamment la machine, on change sa volonté. Étant donné que la décision initiale de ‘plier la machine’ est volontaire, le déterminisme mental qui en découle grâce au nouvel équilibre physiologique qu’induit cette pratique nouvelle est également le fruit de ma libre volonté. Hum… En y réfléchissant, je pense que si je suis vraiment un naturaliste conséquent, je dois dire que ma décision initiale de faire du sport par exemple est le fruit d’un équilibre physiologique et que donc il n’est pas possible de sortir du cercle des déterminismes. Si nous délirons un peu, nous dirons que dans le futur, on pourra cartographier précisément ma nature et on devrait créer des médicaments pour corriger cette structure génético-psychologique. Vous avez un enfant, il a telle structure, vous savez que ça signifie qu’il sera intelligent mais procrastinateur et vous lui ajoutez un peu d’antiprocrastinator pour la route! Ça ressemble un peu au monde de Fahrenheit 451 non? Mais si ça se trouve, c’est juste ma théorie initiale du tout biologique qui est stupide…. Mais franchement, ça me vexerait que ce soit le cas: j’y ai réfléchi au moins trois jours entiers

PS: Je ne vous ferais bien évidemment pas l’insulte de faire semblant de vous apprendre ce que signifie Timshel. Sachant que les honorables lecteurs réguliers de ce blog passent leur vie à fréquenter des séminaires d’hébreux ou d’étude biblique, je suis sûr qu’ils n’auront aucun mal à trouver… Les autres peuvent lire le livre et suivre dedans l’épisode des sages chinois qui font de la recherche.

PPS: Rien à voir mais j’écoute en ce moment, grâce à mon grand frère, Marcus Miller qui rend hommage à Miles. Tout simplement divin!….. Et beaucoup de Springsteen. Ce type (Springsteen) m’impressionne

Steinbeck, les souris et les boat-people africains

Posted in Afrique, Littérature, Politique, Sénégal, Spéculation gratuite by hadyba on août 28, 2006

Ce weekend j’ai discuté avec une de mes amies de Dakar. A un moment, la conversation a tourné autour de toutes ces personnes qui embarquent à bord de pirogues absolument inadaptées pour essayer d’atteindre les îles Canaries. C’est vraiment stupide lui disais-je. Et que l’on m’épargne le couplet sur la misère : une fois en Espagne, ne parlant pas espagnol, souvent sans qualifications et sans papiers, ils vivront dans une misère encore plus noire et qui ne sera même pas éclairé par un temps clément. [Décidément, je ne me fais toujours pas à l’hiver au bout de 4 ans!] Et là, mon amie m’a confié une chose qui m’a un peu coupé le souffle et expliquerait le comportement, à première vue suicidaire, de ces personnes. Selon elle, une rumeur persistante dans les quartiers pauvres du pays veut qu’en Espagne il y ait pénurie de main d’oeuvre dans les fermes, le bâtiment and so on. Étant donné que ce sont là des emplois qui ne demandent pas vraiment de qualifications et qu’ils sont prêts à travailler, il n’est pas irrationnel que ces jeunes fassent le voyage. OK, mais c’est quand même franchement stupide de prendre la pirogue pour un si long périple non? Bof, il suffit juste d’être un peu désespéré (Ex: vous avez 33 ans, n’avez jamais travaillé de votre vie, squattez chez des parents qui ne gagnent eux-mêmes pas beaucoup d’argent, ne voyez aucun miracle par lequel vous trouveriez un emploi et observez que la majorité de vos amis sont dans la même situation que vous.) et de n’avoir aucune notion de navigation, pour se laisser tenter…. La question que se posait mon amie était celle de savoir si ce n’étaient pas les fabricants de pirogues qui faisaient courir ces rumeurs. Personnellement je me garderais bien d’accuser sans preuves une si respectable corporation qui prend le relais quand Air France et les autres compagnies aériennes se refusent à assurer…

Cette histoire de rumeur m’a en tout cas rappelé un livre de John Steinbeck qui a été adapté, je crois, au cinéma: Les raisins de la colère. Dans ce livre, Steinbeck nous fait suivre une famille de petits fermiers du Midwest qui décident d’émigrer en Californie. Petit à petit, on se rend compte que cette famille suit un mouvement général qui voit la majorité des agriculteurs de cette région partir vers l’ouest. Ce déplacement est motivé d’abord par la pauvreté: leurs fermes sont hypothéquées et ne rapportent plus assez d’argent pour payer les traites et nourrir la famille mais surtout ils reçoivent de très beaux prospectus dépeignant la Californie comme le paradis sur terre où les salaires sont élevés et où on n’a qu’à poser un fruit par terre pour qu’un arbre fruitier pousse. Non seulement le voyage est d’une tristesse infinie (globalement, le livre est très triste quoique souvent on ne puisse s’empêcher de rire.) mais en plus, un fois sur place, nos voyageurs se rendent compte qu’il y a plus de postulants que d’emplois grace à l’exode massif des midwesterns. Ce qui fait que l’on se demande qui imprimait ces prospectus: les banquiers désirant récupérer les terres et les revendre à de gros exploitants ou les fermiers californiens désirant attirer de la main d’oeuvre bon marché? De plus ils sont victimes de la xénophobie des autochtones qui les appellent tous Okies même quand ils ne viennent pas de l’Oklahoma. Les raisins de la colère est l’un des meilleurs de la période communiste de Steinbeck et se termine par une sorte de sermon affirmant que le mépris et la misère économique étaient le terreau sur lequel s’épanouiraient les raisins d’une colère juste des prolétaires et d’une révolution. Dans le cas du Midwest d’après la crise de ’29 tout comme dans le cas des boat-peoples africains actuels, il y a des gens qui profitent de la misère des uns pour s’enrichir mais personnellement je ne crois pas vraiment à la révolution. En revanche je crois en la science et en l’égoïsme humain, c’est pourquoi je m’en vais vous parler de la psychologie des souris.

Une expérience de psychosociologie assez connue est la suivante: on prend des souris et on les met dans un milieu confiné avec des ressources limitées. Au début les choses se passent très bien. La communauté souris s’agrandit tranquillement et harmonieusement. Puis, à mesure que la population augmente et que les ressources se raréfient, les souris commencent à se battre entre elles, des maladies surviennent et le taux de mortalité augmente jusqu’à ce que la population revienne à un niveau compatible avec les ressources disponibles. Quel est le lien avec l’Afrique? Je sais que tout le monde va hurler devant tant de naturalisme voire de cynisme, mais je pense que dans la plupart des pays africains, nous nous trouvons exactement dans la même situation que ces souris i.e. confinés dans un espace clos avec des ressources très limitées (ou en tout cas très injustement réparties). La différence est que nous avons un cerveau plus grand ce qui fait que les plus pauvres se rendent compte de leur situation et essaient par tous les moyens de fuir cet espace confiné. Voici pour la science. Pour l’égoïsme, nous avons besoin de nos voisins du Nord qui n’ont aucune envie de se faire envahir par des bateaux d’immigrants clandestins. Cet égoïsme me semble être une chance pour les pays pauvres parce qu’une fois qu’il sera clair que les murs et patrouilles ne suffiront pas à stopper les clandestins, les européens n’auront d’autre choix que de promouvoir un système international plus juste dans lequel, par exemple, le paysan du Mali ne sera pas obligé d’abandonner sa ferme parce que les subventions aux producteurs du Nord empêchent son coton d’être compétitif. En attendant cette prise de conscience, nous pouvons toujours soutenir Madonna et Jeffrey Sachs!

PS: Je trouve ce post vraiment pourri mais je vais probablement le mettre alors si t’es arrivé jusqu’ici cher lecteur, soit t’es maso, soit ce post n’est finalement pas si pourri que ça. Dis-moi ce qu’il en est STP!

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