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La serendipité d’Ekman

Posted in Science, USA by hadyba on novembre 2, 2006

 

Il est un néologisme que les historiens des sciences emploient et que j’adore: c’est serendipity. Simplement traduit dans la littérature francophone par sérendipité, ce mot signifie à peu près :  »art de trouver ce que l’on ne cherche pas ». Ce néologisme a été forgé par le sociologue des sciences R. K. Merton (d’après la nouvelle de Horace Walpole Les trois princes de Serendip) pour caractériser l’état d’esprit dans lequel se trouveraient les scientifiques après les révolutions scientifiques de la fin du XIXe et du début du XXe siècles. Je suppose que l’une des raisons pour lesquelles j’aime bien ce néologisme c’est que ça me permet de justifier mon (in-)activité et le chaos qui règne parfois dans ma tête à propos de mes recherches. A chaque fois que quelqu’un me demande sur quoi je travaille, ce que j’espère trouver en faisant, disons de la sémantique formelle par exemple, je me redonne du courage en pensant très vite serendipity puis lui explique laborieusement tout en sachant qu’il y a de bonnes chances qu’il en arrive à la conclusion qu’il faut être totalement stupide pour perdre son temps sur des choses pareilles!

Vous voyez donc que j’ai une bonne raison d’aimer ce mot; mais ce qui m’y a fait repenser ces derniers temps, c’est lire le nom de Paul Ekman dans un papier sur la lutte contre le terrorisme. Ekman est un psychologue américain qui a travaillé sur quelque chose de presque philosophique : l’universalité de l’expression des sentiments chez les humains de culture différentes. On y pense presque jamais, mais c’est quand même étonnant qu’il suffise de voir le visage d’un noir, d’un blanc, d’un jaune, d’un homme ou d’une femme pour dire de manière presque infaillible que ce visage exprime de la joie, de la colère, de la déception ou de la haine, et ce, quel que soit notre culture, notre niveau d’éducation ou notre race. Cette connaissance intuitive avait déjà été abordée par Darwin puis étudiée par Duchenne de Boulogne & Eibl-Eibesfeldt, mais Ekman y apportera toute la puissance de la biologie. Ce qu’il fait, c’est qu’il cartographie toute la musculature du visage humain puis il cherche quelles contractions de quel(s) muscle(s) correspondent par exemple à ce que nous identifions de manière trans-culturelle à de la colère, de la joie ou de la déception. Ca donne des énoncés du genre :  »coins des lèvres se relevant en direction oblique qui haussent le triangle sous orbital ». Vous aurez bien évidemment reconnu là une description objective du sourire !

 

Je suis sûr que vous vous dites que c’est bien gentil mais ça n’a rien à voir avec la serendipité. Vous avez raison…, sauf que ce n’est pas dans un manuel de psycho ni dans un cours de philosophie que j’ai entendu parler d’Ekman pour la première fois; mais en préparant un examen d’informatique ! Le truc c’est qu’après avoir développé son système, Ekman, qui n’est pas américain pour rien, a vendu son expertise à des boites d’IA qui créaient des jeux vidéos et autres robots animés pour rendre leur expression faciale plus réaliste. Pas mal non, pour quelque chose qui se trouvait à la lisière de la philosophie?

Quid de la lutte contre le terrorisme? Là j’avoue que j’ai été scié. Voici comment s’est faite cette dérive (NB: le mot dérive est pris ici en son sens le plus neutre, je n’ai [presque] rien contre une telle application de la science.). Supposez que vous soyez en train d’interroger joyeusement un suspect. Vous :  »Dis-moi donc où tu as posé cette bombe? »

Le suspect :  »Mais de quoi vous parlez ? Je suis un simple étudiant qui apprend à piloter des avions de tourisme. » En l’état actuel des choses, vous n’avez d’autre choix que de torturer ce pauvre suspect ce qui risque de vous l’aliéner définitivement sa famille et lui. S’il se trouve qu’il était réellement un membre de la famille royale saoudienne en vacance en Floride et ayant décidé sur un coup de tête d’apprendre à piloter, c’est …hum, disons regrettable. Aussi est-il tout à fait compréhensible que l’un des buts actuels de l’armée américaine soit de trouver le moyen de reconnaître un menteur de quelqu’un qui dit la vérité. Personne ne prend de plaisir à torturer des innocents n’est-ce pas? C’est là qu’intervient le FACS d’Ekman, en effet, identifier un menteur, ce n’est rien d’autre que repérer les mouvements de ses muscles faciaux qui le trahissent. N’écoutant que son devoir, Ekman a donc envoyé un de ses collaborateurs initier les interrogateurs et autres employés d’aéroport US à l’art délicat d’étudier les muscles faciaux.

Un dommage collatéral de cet entraînement me semble-t-il est particulièrement inquiétant pour les Français : supposez que vous alliez aux States et qu’en bon Français vous stockiez du vin et du camembert dans votre valise. Si le préposé aux douanes vous interroge sur le contenu de cette valise et que vous mentiez comme il se doit en pareil cas, vous risquez de vous retrouver à Guantanamo grace à Ekman et Franck. Mais vous conviendrez avec moi que ce n’est pas très cher payé pour avoir des avions plus sûrs!

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