Hady Ba's weblog

Le Sénégal est-il un narco-État?

Posted in Sénégal by hadyba on juillet 19, 2013

Je trouve qu’il y a quelque chose de vexant à ce que le Sénégal devienne un narco-état sans que j’en sois prévenu. C’est comme toute cette histoire de Obama qui vient au Sénégal mais qui ne fait aucun effort pour me rencontrer !

Plus sérieusement, du temps de Wade, j’avais eu une discussion avec un ami spécialiste de ces choses là et je lui disais que le Sénégal était bien paradoxal. La condition pour que Wade pille le pays était qu’il nomme à tous les leviers de pouvoir de êtres non seulement incompétents mais totalement dénués de scrupules. Il ne s’en est pas privé et tous les rapports de la Cour des Comptes et des organisme étatiques chargés de signaler les faits de corruption montraient que les gangsters de Wade ne se privaient pas de piller le pays avec encore moins de subtilité que le Président et sa famille. La presse sénégalaise, étant bien plus libre que la française, ne se privait pas de signaler ces turpitudes même si elles étaient royalement ignorées par notre justice aux ordres. Au moins deux États voisins du Sénégal (la Guinée Bissau et la Gambie) étaient devenues des plaques tournantes du trafic de drogue. Le paradoxe sénégalais que j’identifiais était que le Sénégal ne s’était de toute évidence pas transformé en narco-état. Je n’arrivais pas à comprendre une aussi anormale vertu de la part de la bande de gangsters dont le président Wade s’était entouré. Notre hypothèse était que le Sénégal était bien trop sous la coupe de la France et des USA pour que cette ligne rouge soit franchie.

À présent, il y a deux bonnes raisons de croire que le Sénégal est bien un narco état mais que, aussi vexant et douloureux à envisager que ce soit pour moi, je n’en ai pas été informé.

La première raison est l’épisode de ABC. Alioune Badara Cissé, ancien ministre des affaires étrangères et très proche du Président Macky Sall avait été viré sans ménagement du gouvernement. Peu après la presse (un exemple…) avait commencé à dire qu’il l’avait été parce qu’il avait des accointances avec un trafiquant de drogue nigérian incarcéré à Saint Louis. Ça m’avait paru tellement énorme que j’avais mis ça sur le compte des exagérations habituelles d’une presse trop libre. Quelle ne fut ma surprise de prendre un verre à Paris avec un prof spécialiste du Sénégal et de me voir confirmer que non seulement c’était vrai mais qu’en plus c’étaient les américains qui avaient intercepté ses conversations et exigé sa tête. Merci Prism 🙂 !

Seconde raison de se poser des questions. Bien avant que cette histoire n’éclate un ami m’avait confié qu’après avoir arrêté un trafiquant de drogue, le nouveau chef de notre service antidrogues (le Commissaire Keita) s’était vu proposé de reconduire le même deal que le trafiquant de drogues avait avec son prédécesseur. Quel deal donc? interrogea le commissaire alléché  Vous me confiez toute drogue que vous saisissez et je la revends pour votre compte ! Lui fut-il répondu. Le commissaire stupéfait écrivit vertueusement un  rapport retranscrivant ce dialogue et le transmit à qui de droit. Maintenant, il faut savoir que le prédécesseur en question (le Commissaire Niang) était entre temps devenu Directeur Général de la Police Nationale ! Que se passa-t-il donc ? Le vertueux commissaire Keita se fit relever de ses fonctions et on essaya de faire passer toute cette histoire pour un règlement de comptes entre flics. Sauf que la presse a eu vent de l’affaire et qu’apparemment Interpol et les services US s’intéressent à notre DGPN.

Au total, nous avons deux cas de personnes très proches du cœur du pouvoir sur lesquels des soupçons de narcotrafic se portent. J’ai tendance à penser qu’un cas isolé peut être ignoré mais que quand il y en a deux, ça devient suspect. Certaines questions se posent. Pourquoi n’y a-t-il jamais eu de procédure judiciaire dans le cas ABC ? Pourquoi la première réaction de notre gouvernement a-t-elle été d’essayer d’étouffer toute cette histoire ? Y a-t-il de vraies enquêtes de moralité avant que notre Président de la République ne nomme ministre et hauts fonctionnaires ou bien le fait-il au gré de ses humeurs ? Et enfin, le Sénégal est-il -et jusqu’à quel point- gangrené par des réseaux trafics de drogue qui seraient  nichés au cœur du pouvoir ? Si ces questions ne sont pas franchement posées et si une réponse claire n’est pas apportée à chacune d’elles, il sera logique de penser que nous sommes un narco-état à l’instar de la Gambie et de la Guinée Bissau… auquel cas, le commissaire Keita (et dans une moindre mesure l’auteur de ce post) pourrait bien être victime d’un accident pas très accidentel 🙂

Publicités

Un Signal de la Police Sénégalaise?

Posted in Sénégal, Science, Spéculation gratuite by hadyba on juillet 12, 2011

C’est drôle comme la théorie des jeux a tendance à pointer le bout de son nez dès que les choses deviennent un peu complexes.

Une théorie intéressante dans ce champs est la théorie du signal qui dit que très souvent, il y a une asymétrie dans la détention de l’information et il faut que les intervenants du marché trouvent le moyen de communiquer ce qu’ils savent à ceux avec qui ils doivent potentiellement interagir. Diego Gambetta a par exemple appliqué la théorie du signal à son étude de la mafia dans le sud de l’Italie. Tout le jeu, nous montre Gambetta consiste à envoyer un signal plus ou moins couteux de sorte que les intervenants des milieux interlopes puissent savoir avec certitude qu’ils peuvent avoir confiance en vous. Ainsi, le Yakusa qui se tatoue le corps entier ou qui se coupe le bout de l’auriculaire envoie-t-il un signal difficile à copier par un outsider et qui dit à ses collègues mais également aux innocents qu’il a payé le prix qu’il faut et que ni la douleur, ni l’affichage de son appartenance à un clan ne lui font peur.

Envoyer un signal n’est bien évidemment pas l’apanage des mafieux. C’est ce que font de manière routinière les hommes politiques, les chef d’entreprise et même les gens qui s’habillent pour sortir (pas de burka en boite de nuit, pas de minijupe microjupe à l’église!).

Il me semble que c’est à l’aide de la théorie du signal qu’il convient de lire cette interview de M. Harouna Sy, Commissaire Central de Dakar. En général, au Sénégal, les flics ne parlent pas. Sauf pour dire que le Président de la République est un génie, qu’ils ont réceptionné de nouvelles voitures ou qu’ils ont incinéré tant de tonnes de drogue. Tout le monde sait que le GMI est un corps n’ayant d’autre objectif dans la vie que de casser du manifestant. On les distingue du flic « normal » qui fait son boulot d’aide à la population et on ne lui en veut même pas. C’est un mal nécessaire dans un État bien organisé. Quiconque manifeste le fait à ses risques et périls. Les GMI le tabasseront et et enverront des gaz lacrymogène s’ils en reçoivent l’ordre. De manière symétrique, tout manifestant qui en a l’occasion peut et doit jeter des pierres sur le GMI qu’il a en face de lui. C’est ça le statu quo depuis toujours. Et il est arrivé que des manifestants meurent sous les coups des forces de l’ordre (au moins trois étudiants lors de diverses grèves dont un quand j’étais à l’UCAD) ou que des flics meurent sous les coups des manifestants (vers la fin du règne de Diouf si je ne m’abuse).

En théorie des jeux, les statu quo sont intéressants en ce sens qu’ils permettent une transparence de l’information. Mais qu’arrive-t-il quand l’une des parties a envie de changer le statu quo? Pour cela, il lui faut envoyer un signal pour informer les autres intervenants du marché que l’équilibre a changé et qu’un nouvel équilibre est souhaitable. Pour que ce signal ne paraisse pas trompeur, il faut qu’il soit couteux pour son émetteur. S’il se met en danger pour l’envoyer, cela veut dire qu’il tient vraiment à ce que le nouvel équilibre soit accepté par les autres. Il me semble que c’est exactement ce que fait le Commissaire Harouna Sy dans l’extrait d’interview que je vous mettrai à la suite. Il est en train d’envoyer aux manifestants le signal que la police aimerait désormais ne plus se cantonner à la féroce répression qui était jusque là son domaine de prédilection mais voudrait se contenter d’encadrer paisiblement les manifestations. L’on pourrait penser que ce signal n’en est pas un mais je suis sûr que si et qu’il est même couteux. Si le Président de la République n’avait était aussi affaibli, une telle interview aurait valu à son auteur une rétrogradation et une nomination dans la ville la plus pourrie du Sénégal. Et il n’est pas évident du tout que dans un soubresaut de fierté, les crétins qui nous dirigent n’essayeront pas de nuire au Commissaire Sy. Quoi qu’il en soit, s’il a osé donner cette interview, je pense que c’est parce qu’il transmet une « offre de paix » avec laquelle une majorité des officiers supérieurs de la Police Sénégalaise sont d’accord. Il sera intéressant de voir si d’autres institutions sénégalaises vont envoyer des signaux à la population. Il me semble que l’armée avait ouvert le bal par la voix du Général (à la retraite) Mansour Seck.

Maintenant la partie de l’interview que je lis en termes de théorie du signal:

Le Sénégal a été secoué par des émeutes les 23 et 27 juin 2011. Comment la police les a gérées ?

Je voudrais avant tout lancer un appel aux organisateurs des manifestations, pour qu’à l’avenir, lorsqu’ils déroulent une manifestation de surcroît autorisée, qu’ils sachent d’abord que la police est là pour assurer leur protection, assurer la bonne tenue de leur manifestation. Je n’ai pas compris le comportement des manifestants le 23 juin devant l’Assemblée nationale. Ils ont fait preuve d’une violence inouïe contre les forces de l’ordre qui n’étaient là que pour que tout se passe bien. Les forces de l’ordre sont des gens armés, mais également des citoyens comme tout le monde, qui ont des droits et des devoirs. Je connais de grosse démocratie où les gens allaient utiliser leurs armes dans pareils cas. Toutes les conditions étaient réunies pour le faire, les armes à feu, nous les avions, mais nous ne les avons pas utilisées.

On a vu que les policiers étaient dépassés…

Nous avons bien préparé nos hommes dans l’optique d’une gestion intelligente de la manifestation. Ils ont été rassemblés la veille à partir de 4 heures du matin pour une séance de briefing très profond. Ils ont suivi à la lettre les consignes. Au finish, ils ont été héroïques, pour contenir l’ire des manifestants. Il y avait des milliers de personnes contre une centaine de policiers. Nous nous sommes sacrifiés, voilà le mot, et nous avons sauvé beaucoup de choses, au point qu’à un moment donné, nous étions au point de rupture, mais nous avons tenu bon. C’est le lieu pour moi de féliciter et rendre un vibrant hommage aussi bien à mes chefs qu’aux commandants qui étaient avec moi, avec une mention spéciale à l’endroit des éléments, les gardiens de la paix qui ont fait preuve d’une bravoure extraordinaire. Je sais qu’ils en ont payé de leur personne, parce qu’on n’a eu plusieurs blessés, 23 au total, malgré nos protections, dont le commandant du Gmi et moi-même.