Hady Ba's weblog

Timshel

Posted in Philosophie, Recherche, Sénégal, Vie quotidienne by hadyba on juin 11, 2008

Dans la rubrique je-relis-les-livres-qui-ont-bercé-mon-adolescence-et-qui-sont-toujours-chez-mes-parents: viens juste de finir A l’est d’Eden de John Steinbeck. Je me demande comment j’avais fait pour rater ça! En fait je suppose que je ne l’avais pas vraiment raté mais que lors de ma première lecture j’étais trop jeune pour attacher la moindre importance au fait que ce livre n’est rien d’autre qu’une ré-exploration explicite de l’histoire de Caen et de Abel et de ses implications. A mon avis c’est à mettre au crédit du livre que le lycéen que j’étais alors ait pu en dévorer les mille pages sans discontinuer, sans en comprendre les implications profondes mais en en ayant gardé un souvenir tel que plus de dix ans plus tard, il a éprouvé le besoin de le relire.

D’une certaine manière, on peut lire le livre comme tentant de répondre à la question suivante: « Que se passe-t-il après que Dieu et le Diable se sont unis pour engendrer des enfants? » Si nous sommes le fruit d’une création/confrontation entre l’être absolument parfait et l’être absolument maléfique, sans une once de bonté en lui, quel est notre destin? Sommes-nous obligés de devenir parfaits ou maléfiques, sans nuance? Ce que montre Steinbeck, c’est que, parce que justement nous avons en nous le Bien et le Mal, parce que ces deux forces cosmiques se battent en nous, nous sommes absolument libres de construire notre destinée.

Présenté comme ça, ce livre a l’air chiant mais ce n’est absolument pas le cas! C’est d’abord et avant tout un excellent roman écrit par un type qui est sans doute l’un des meilleurs raconteurs d’histoire qui aient peuplé notre terre. C’est drôle, bien écrit et les personnages, mêmes secondaires, sont tous consistants.

Pour ceux qui aiment les psychopathes, je leur conseille de suivre le personnage de Kate. Ca m’a scié de voir ce personnage et d’en lire la description psychologique à la lumière de ce que quelqu’un comme Jesse Prinz dit des psychopathes. L’impression que Steinbeck a créé ce personnage en se documentant grâce aux recherches des gens qui essaient actuellement de comprendre comment fonctionne l’esprit des tueurs en série. Seul problème, le livre date de 1952 et je suis sûr que Jessee Prinz n’était probablement même pas encore né!

Toujours à propos de la liberté et de la nécessité. Il y a une semaine, j’ai présenté un talk devant le séminaire doctoral de Philosophie Morale et Politique de l’UCAD. J’ai défendu l’idée que vus les progrès des sciences, et vue la situation géopolitique actuelle, il fallait impérativement que la morale devienne scientifique et que seule l’éthique pouvait demeurer non scientifique. J’ai appuyé ça sur des données de neurosciences, sur les expériences du genre Knobe effect et sur la théorie de l’évolution. Même moi, j’y croyais presque! Je m’attendais à ce que ces philosophes absolument pas naturalistes me lynchent sur place mais ils ont été très civilisés. N’empêche qu’à un moment, l’un des étudiants m’a fait l’objection fatale suivante: supposons que tu aies raison, que tout soit question d’équilibre hormonal, de génétique et de neurotransmetteurs, comment la liberté humaine est-elle possible? Sur le coup, j’ai cru apporter une réponse en m’appuyant sur le truc de Pascal selon lequel en pliant suffisamment la machine, on change sa volonté. Étant donné que la décision initiale de ‘plier la machine’ est volontaire, le déterminisme mental qui en découle grâce au nouvel équilibre physiologique qu’induit cette pratique nouvelle est également le fruit de ma libre volonté. Hum… En y réfléchissant, je pense que si je suis vraiment un naturaliste conséquent, je dois dire que ma décision initiale de faire du sport par exemple est le fruit d’un équilibre physiologique et que donc il n’est pas possible de sortir du cercle des déterminismes. Si nous délirons un peu, nous dirons que dans le futur, on pourra cartographier précisément ma nature et on devrait créer des médicaments pour corriger cette structure génético-psychologique. Vous avez un enfant, il a telle structure, vous savez que ça signifie qu’il sera intelligent mais procrastinateur et vous lui ajoutez un peu d’antiprocrastinator pour la route! Ça ressemble un peu au monde de Fahrenheit 451 non? Mais si ça se trouve, c’est juste ma théorie initiale du tout biologique qui est stupide…. Mais franchement, ça me vexerait que ce soit le cas: j’y ai réfléchi au moins trois jours entiers

PS: Je ne vous ferais bien évidemment pas l’insulte de faire semblant de vous apprendre ce que signifie Timshel. Sachant que les honorables lecteurs réguliers de ce blog passent leur vie à fréquenter des séminaires d’hébreux ou d’étude biblique, je suis sûr qu’ils n’auront aucun mal à trouver… Les autres peuvent lire le livre et suivre dedans l’épisode des sages chinois qui font de la recherche.

PPS: Rien à voir mais j’écoute en ce moment, grâce à mon grand frère, Marcus Miller qui rend hommage à Miles. Tout simplement divin!….. Et beaucoup de Springsteen. Ce type (Springsteen) m’impressionne

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