Hady Ba's weblog

Morale et bonheur (via twitter)

Posted in Philosophie by hadyba on avril 12, 2014

Les Anciens avaient cette conception selon laquelle une vie bonne menait nécessairement au bonheur. Le sage qui mène une vie conforme à la morale est nécessairement un homme heureux. Ce seront les stoïciens qui iront le plus loin dans cette conception affirmant même que le sage est heureux même sous la torture. Que Épictète, l’un des maitres du stoïcisme ait été un esclave ayant subi la torture dans sa chair et que ‘autre maître soit Marc Aurèle qui dirigeait ce qui était encore le plus puissant empire au monde semble donner un relief saisissant à cette pensée. Aristote, quoique faisant du bonheur le Souverain Bien, affirmera cependant que « c’est parler pour ne rien dire que de dire que le sage peut l’être sous la torture. » Il soutient donc que notre bonheur dépend au moins en partie des circonstances extérieures, aussi sage que nous fussions.

Hier sur twitter, le philosophe Guy Longworth  a affirmé que la moralité n’a pas pour objectif de nous rendre heureux mais de nous rendre digne du bonheur.

À quoi j’ai répondu qu’à mon avis la morale n’a rien à voir avec le bonheur.

Ce qu’il a trouvé un peu fort quoique pas totalement antipathique comme position.

À ce point, une philosophe française utilisant le twittonyme de Gadiouka a rejoint la conversation affirmant l’on ne pouvait déconnecter la morale d’avec le bonheur même si l’acte vertueux n’a pas pour but le bonheur..

J’ai donc dit qu’il fallait que j’écrive un post de blog pour clarifier ma position.

Remarquons déjà que tous les trois protagonistes de la conversation ont un peu évolué par rapport aux Anciens : nous ne croyons pas que la morale mène au bonheur. Mon affirmation est clairement a plus forte. Je pense que la morale n’a pas de relation du tout avec le bonheur.

J’entends par là que les mécanismes pour arriver à l’une et l’autre ne sont pas les mêmes et que c’est une illusion que de penser que le fait de poursuivre l’une contribuera à l’atteinte de l’autre.

Il est toujours difficile de définir le bonheur. C’est censé être un état de plénitude dont toute peine est absente et de joie sans mélange. Un tel état est probablement impossible à atteindre. Le cas d’Épictète est instructif à deux égards sur ce point. D’une part, que son odieux maitre lui ait brisé les jambes illustre bien que nos douleurs peuvent être inévitables et provenir de circonstances indépendantes de notre volonté. D’autre part, qu’Épicure affirme être heureux malgré sa douleur peut nous aider à réviser notre définition du bonheur et adopter une définition minimale selon laquelle le bonheur serait l’acceptation équanime de ce qui ne dépend pas de nous. Même sous cette acception minimale, le bonheur dépend-il de la vertu ? Je ne le crois pas.

La moralité, c’est la soumission de tous nos actes au critère du bien et du mal. Nous essayons de savoir quels sont nos devoirs et d’agir conformément à eux. C’est Platon qui affirmait qu’une vie non soumise à l’examen ne mérite pas d’être vécue. Il me semble que l’essence de la moralité réside dans la permanente soumission de notre vie et de nos actes à l’évaluation normative en vue de faire le bien. Le fait de vivre ainsi contribue-t-il au bonheur ? Il me semble qu’il y a au moins trois raisons de penser que non.

  1. La constante soumission de nos actes à l’examen est le contraire de la tranquillité d’esprit nécessaire à l’atteinte du bonheur. Le sage grec est heureux parce qu’il fait à chaque fois automatiquement ce qu’il faut faire sans devoir s’interroger. Il me semble que cette vision d’un sage algorithmique est irréaliste. La vie est complexe et n’est pas composé d’un ensemble de cas moralement clairs dont on peut mécaniquement décider. Donc le fait même de vouloir mener une vie vertueuse me semble devoir diminuer la capacité à être heureux ou en tout cas à être serein. Être moral, c’est être scrupuleux et n’oublions pas ce qu’est à l’origine le scrupule : c’est la pénible petite pierre qui rentre dans nos chaussures et qui nous fait mal en grattant notre peau.
  2. Ensuite, ainsi que l’avait signalé Aristote, les circonstances extérieures interfèrent avec notre bonheur, de quelque manière qu’on le définisse. Épictète peut affirmer être heureux malgré la torture parce qu’il est résistant à la douleur ; que se serait-il passer si son maitre l’obligeait à renoncer à la philosophie et à constamment travailler et entretenir des conversations oiseuses plutôt que philosophiques ?  De plus, sur le plan social, être vertueux dans une société vertueuse n’est pas la même chose qu’être vertueux dans une société en déréliction. Si l’on est vertueux dans une société vertueuse, l’on est évidemment à l’aise et proche du bonheur. Dans une société en déréliction, quand on est vertueux, on est un facteur de trouble et donc combattu en permanence. Même si on a la satisfaction de faire ce que doit, il est douteux que l’on puisse atteindre le bonheur dans de telles circonstances, l’homme étant essentiellement un animal social.
  3. Enfin, le point le plus important me semble être que notre capacité à être heureux est largement gouvernée par notre biologie. Le fait d’être optimiste ou pessimiste, d’accepter ce qui nous arrive ou pas, de sourire à la vie en appréciant ce qu’il nous apporte de positif ou de nous focaliser sur les détails négatifs est largement une question d’équilibre hormonal et de neurotransmetteurs. Cela n’a rien à voir avec la moralité qui est recherche et application de règles normatives. Comme toujours en biologie, on a un ensemble de facteurs qui vont de la génétique à l’éducation qui interviennent mais supposons que notre plasticité soit telle que l’éducation soit déterminante. Dans ce cas une personne qui serait éduquée dans un milieu au système de valeurs moralement aberrant mais joyeux serait totalement heureuse tout en commettant des horreurs. Il nous est agréable de penser que les monstres ne peuvent pas être heureux. Je pense que c’est une question empirique. Il me semble cependant que le monde est bourré de monstres qui tuent d’un trait de plume. Je ne crois pas qu’ils soient moins heureux que les plus sages philosophes… bien au contraire !

Le seul endroit possible où je vois un lien entre moralité et bonheur, que la moralité fait intervenir ce que Damasio a appelé des marqueurs somatiques. Quand nous prenons une décision immorale, les marqueurs somatiques nous le signalent avec un certain sentiment douloureux mais justement c’est de nature à rendre les être moraux plus malheureux que les autres puisque ce sont eux donc l’activité est moralement évaluée par ces marqueurs biologiques alors que les sociopathes n’éprouvent aucune douleur quand ils font le mal.

PS : Il me semble que Kant défendait beaucoup mieux que moi les idées que je viens d’avancer, non ?

PPS: Ce blog renonce à toute prétention à être tenu jusqu’à ce que je sois mieux réadapté à mon nouvel environnement. Je m’en excuse.

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Pascal Engel…

Posted in Philosophie by hadyba on août 18, 2013

PascalEngel

a un blog: La France byzantine dont le nom reprend le titre d’un livre de Julien Benda.

Si un philosophe français a le style parfait pour le blogging, c’est bien lui! J’espère qu’il sera régulier.

(Photo volée ici.)

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Austin et la présomption d’innocence

Posted in Philosophie by hadyba on mars 20, 2013

J’ai toujours trouvé presque contradictoire la notion juridique de présomption d’innocence. Les juristes disent que tout individu est présumé innocent tant qu’il n’a pas été déclaré coupable par un tribunal. Supposons que nous prenions vraiment au sérieux cette affirmation. Que se passerait-il si la police ou la justice mettait en cause un individu dans une affaire criminelle quelconque ? Il me semble qu’une telle définition de la présomption d’innocence aurait pour conséquence de rendre impossible toute enquête.

Supposons que les policiers aient de bonnes raisons de penser que j’ai assassiné quelqu’un. Pour qu’ils puissent étayer leur dossier contre moi, il faut qu’ils mènent une enquête et cherchent des preuves leur permettant de m’inculper. Dans le cours de l’enquête, ils peuvent certes m’innocenter mais ils peuvent également trouver suffisamment de preuves pour me faire comparaitre devant un juge. Supposons que je sois au courant que les flics me soupçonnent et interrogent mon entourage sur mes allées et venues. Si nous acceptons le principe selon lequel tout homme est présumé innocent jusqu’à ce qu’il soit déclaré coupable par une autorité judiciaire et si nous l’associons avec cet autre principe selon lequel tout citoyen a droit au respect de sa vie privée, alors je pourrais empêcher que l’enquête n’ait lieu. Il me suffirait de porter plainte contre la police en argumentant que puisque je suis présumé innocent et puisque j’ai droit au respect de ma vie privée, la police n’a aucun droit d’ouvrir une enquête sur moi. Elle peut et doit certes enquêter sur le meurtre mais tant que je suis présumé innocent, elle doit strictement respecter ma vie privée et ne pas me harceler.

Si ce que je dis là ne vous paraît pas convaincant, considérez ce qui se passerait dans un cas vous prendriez vraiment au sérieux ma présomption d’innocence. Supposons que je sois à Dakar et qu’un inconnu soit tué à New York. Supposons que la police New Yorkaise persiste à m’accuser d’avoir commis le meurtre lors même que je lui ai dit que je me trouvais à Dakar et ne connais pas du tout la personne tuée et ne suis jamais allé à New York. Dans ce cas, je serais totalement justifié à porter plainte contre la police new yorkaise pour harcèlement et à ignorer les éventuelles convocations qu’elle pourrait m’adresser. Dans un cas où mon innocence n’est pas aussi évidente, il me serait plus difficile d’échapper à un éventuel harcèlement de la police new yorkaise même si je suis vraiment innocent. Et pourtant, dans les deux cas, je suis également présumé innocent et je devrais être traité de la même manière jusqu’à ce qu’un juge me déclare coupable.

Quoique la notion de présomption d’innocence soit censée garantir que les prévenus soient traités comme des innocents tant qu’un tribunal ne les a pas déclaré coupable, il me semble qu’elle est fondamentalement contradictoire. Le système judiciaire d’un état démocratique n’a absolument aucune raison de s’intéresser à un individu qu’il présume innocent. C’est parce que les flics et juges présument que vous êtes impliqués qu’ils mènent une enquête sur vous.

Il me semble que c’est cette contradiction de la notion de présomption d’innocence que Karim Wade et ses complices ont réussi à mettre en lumière en faisant condamner l’État du Sénégal par la Cour de Justice de la CEDEAO. Dans le cadre de l’enquête sur les biens mal acquis, ils sont interdits de sortie du territoire national. L’on peut considérer que c’est là une décision parfaitement raisonnable. Karim Wade est français et sénégalais, il a volé immensément d’argent à l’État du Sénégal et s’il retourne en France, il nous sera impossible d’obtenir son extradition et de le juger. S’il s’installe dans un pays n’ayant pas d’accords d’extradition avec le Sénégal, ce sera encore pire. Malgré tout, la Cour de Justice de la CEDEAO a décidé de condamner l’État du Sénégal parce que Karim et consorts étant présumés innocents, une interdiction de sortie du territoire national est une violation de leur liberté de circulation. L’État du Sénégal a courageusement décidé d’envoyer la Cour sous régional se faire voir. Ce que j’approuve.

Reste le problème conceptuel. La présomption d’innocence est elle incompatible avec la possibilité même d’une enquête judiciaire ? Il me semble que c’est l’expression présomption d’innocence elle-même qui est fallacieuse et sa que compréhension littérale est potentiellement dangereuse. Pour le voir, intéressons-nous un peu à ce que dit Austin sur le performatif.

Prenons le cas du mariage religieux chrétien. Un couple chrétien n’est marié religieusement qu’après qu’un prêtre aura prononcé lors d’une cérémonie la phrase rituelle : « Je vous déclare mari et femme. ». Par cette phrase, le prêtre ne décrit pas ce qu’il est en train de faire. Cette phrase crée littéralement le mariage. Il suffit qu’un prêtre prononce cette phrase dans certaines conditions bien définies pour qu’un mariage soit créé. C’est une phrase qui accomplit une action. Austin nomme ce type de phrase des performatifs. Il ne suffit cependant pas de prononcer la phrase « je vous déclare mari et femme » devant un couple pour créer un mariage. Si par exemple un prêtre catholique prononçait cette phrase devant un couple qui ne lui a rien demandé ou si un fou avait pris la place du prêtre lors d’une authentique cérémonie de mariage, l’action échouerait. Les performatifs obéissent à des conditions bien déterminées ; c’est quand ces conditions sont réunies que la simple prononciation de la phrase appropriée vaut action et crée un fait nouveau.

Revenons à présent à la présomption d’innocence. Il me semble qu’il n’y a pas du tout de sens à parler de présomption d’innocence sur le plan juridique. S’il y a une quelconque présomption, ce serait plutôt une présomption de culpabilité, en fait. La culpabilité et l’innocence juridiques ne sont pas la même chose que la culpabilité et l’innocence tout court. Dans le cas d’un crime par exemple, si on commet un crime, on est réellement coupable de ce crime, que ce soit découvert ou pas. En revanche, la culpabilité juridique est un performatif. Tant qu’une autorité judiciaire ne vous a pas déclaré coupable au terme d’une procédure obéissant à des règles fixées d’avance, vous êtes juridiquement innocent. Vous n’êtes pas présumé innocent, vous êtes, pour autant que la justice soit concernée, innocent. Ça n’a pas de sens de parler de présomption d’innocence parce que la seule chose qui peut vous rendre juridiquement coupable c’est le prononcé de la sentence par une autorité judiciaire. Et cette autorité judiciaire même si elle pense le contraire, ne fait pas que constater votre innocence ou votre culpabilité ; elle les crée littéralement en vertu du caractère performatif du jugement rendu. Bien sûr, dans un monde idéal, le performatif judiciaire coïncide avec la réalité et les juges ne créent coupables que des gens qui le sont déjà… Un peu comme l’Église catholique ne crée saints que des gens qui l’étaient déjà dans leurs vies. Mais ça c’est dans un monde idéal.

 Maintenant que se passe-t-il quand vous êtes l’objet d’attention du système judiciaire alors que vous n’avez pas encore été déclaré on peut tourner ça comme on veut mais dans l’absolu, ça signifie qu’il y a une présomption de culpabilité à votre encontre. C’est parce que la police a de bonnes raisons de croire que vous êtes impliqués dans les faits sur lesquelles elle enquête qu’elle a le droit de s’intéresser à vous. Cela vous fait-il perdre tous vos droits ? Certainement pas. En revanche, il y a une différence entre une personne juridiquement innocente et contre laquelle la justice n’a aucune présomption de culpabilité et une personne juridiquement innocente mais contre laquelle la justice a une présomption de culpabilité. C’est cette différence que la fiction de la présomption d’innocence obscurcit. Si la police veut enquêter sur moi, elle n’en a le droit que si elle peut argumenter qu’elle a de bonnes raisons de me soupçonner de quelque chose. Autrement elle viole mon droit à l’indifférence.

Point Godwin Poppérien

Posted in Philosophie by hadyba on août 24, 2012

Je suis en train de lire le Tome 2 du Postscript de Popper à la LDS (Quantum Theory and the Schism in Physics) et au tout début il a les phrases suivantes à propos des motivations de sa défense du réalisme :

 

I have argued in favour of realism in various places. My arguments are partly rational, partly ad hominem, and partly even ethical. It seems to me that the attack on realism, though intellectually interesting and important, is quite unacceptable, especially after two world wars and the real sufferings avoidable sufferings that was wantonly produced by them; and that any argument against realism which is based on modern atomic theory on quantum mechanics ought to be silenced by the memory of the reality of the events of Hiroshima and Nagasaki. (I say this full of admiration for modern atomic theory and quantum mechanics, and of the scientists who have worked and are now working in this field.)

 

Suis-je le seul à voir là un point Godwin philosophique ? Popper ne me semble pas loin de suggérer que défendre l’instrumentalisme est une manière de relativiser les horreurs nazies et les souffrances causées par les bombes atomiques d’Hiroshima et Nagasaki. Ces phrases me paraissent pour le moins bizarres. À sa décharge, voici comment Popper définissait le réalisme plus haut dans la même page :

 

 

The central issue here is realism. That is to say, the reality of the physical world we live in: the fact that this world exists independently of ourselves; that it existed before life existed, according to our best hypotheses; and that it will continue to exist, for all we know, long after we have all been swept away.

 

Il y a certes une manière de comprendre la mécanique quantique dans laquelle cette dernière impliquerait que le monde extérieur n’existe pas indépendamment de nous. Quoique je ne voie pas là, tout de suite, qui défendrait une telle interprétation. Il me semble cependant que la manière la plus usitée de comprendre la fin du réalisme entrainée par la MQ est de dire que la pensée selon laquelle nos théories sont de fidèles et objectives descriptions d’une réalité indépendante a vécu. Les tenants de l’interprétation de Copenhague par exemple ne remettent aucunement en cause l’existence indépendante du monde et sa persistance après que nous aurons fini de l’explorer. Ce ne sont pas le moins du monde des disciples de l’Évêque Berkeley. Tout ce qu’ils défendent, c’est une forme kantisme selon laquelle le monde nouménal nous serait inaccessible. Ce qui nous est accessible est le fruit de l’interaction de nos instruments de mesure avec le reste du monde. Une telle théorie ne remet nullement en cause l’existence et l’importance de nos souffrances. Ces dernières ne se situent pas sur le même plan que les entités dont traite la théorie quantique.

Me trompé-je quelque part ?

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Occasions humiennes

Posted in Philosophie by hadyba on juillet 12, 2012

C’est drôle  mais jusqu’à lecture de cet article sur wikipedia (aujourd’hui donc), je n’avais jamais fait le lien entre la survenance humienne (pdf) et l’occasionnalisme.

L’occasionnalisme a d’abord été défendu en philosophie par les asharites, singulièrement Ghazali. L’idée est qu’il ne saurait y avoir d’autre cause efficiente que la volonté actuelle de Dieu. Ni les objets matériels, ni la pensée humaine ne peuvent expliquer les mouvements et les régularités observées dans le monde. Le but du jeu est d’éviter d’avoir à poser un Dieu fainéant qui, une fois mis en branle le mécanisme, n’agirait plus du tout dans le monde. Il serait facile de se passer d’un tel Dieu. Un vrai Dieu, nous disent les occasionnalistes est un micromanager, responsable et source directe de tout ce qui se produit. Si nous pensons que les lois que nous découvrons sont suffisantes  pour expliquer le monde sans que nous ayons besoin de recourir à la volonté divine, c’est parce que la volonté divine est toujours le fruit de la rationalité divine. De ce fait une partie de ses raisons nous sont accessibles. Il y a cependant des cas où sa rationalité dépasse notre entendement. C’est alors que nous parlons de miracles. Au XVIIe siècle, la thèse occasionnaliste a été défendue par des cartésiens inspirés par certaines remarques de Descartes*. Le plus célèbre d’entre eux est comme vous le savez sans doute Nicolas Malebranche.

Maintenant, la survenance humienne est la thèse selon laquelle il n’y a rien d’autre dans le monde que des entités ponctuelles sur lesquelles surviennent des propriétés locales. On peut (on devrait?) décrire cet ensemble d’entités et les propriétés fondamentales qui sont les leurs à un moment donné. Les lois de la nature ne sont pas considérées comme expliquant ces entités et leurs propriétés mais comme émergeant des propriétés fondamentales qui sont celles de la réalité. Par exemple, nous sommes autorisés à parler de causalité si nous observons de manière régulière un évènement qui en suit un autre mais dans l’absolu, nous ne pouvons réellement parler de causalité qu’après la fin des temps quand toutes les séquences d’évènements auront fini d’être enregistré. Les prétendues « lois de la nature » sont totalement contingentes. Comme son nom l’indique, la survenance humienne vient de David Hume. Elle a cependant été remise au goût du jour et défendue par David Lewis au vingtième siècle (cf vol II de ses Philosophical Papers). On peut lire cet article (pdf) par exemple pour se faire une idée plus précise.

Ce que je ne voyais pas jusqu’à présent, c’était le lien possible entre l’occasionnalisme qui met Dieu à toutes les sauces et la survenance humienne que l’on peut clairement qualifier d’agnostique. Le lien semble être que la survenance humienne est une sorte d’occasionnalisme qui se serait privée de Dieu. Occasionnalistes et tenant de la survenance humienne affirment que ce n’est qu’illusion de notre part si nous pensons que les lois que nous croyons découvrir sont les véritables explications des régularités observées. Il est parfaitement possible d’envisager que ces dernières soient dues à autre chose; singulièrement l’action divine. Tout ce qui nous est accessible, ce sont les entités du monde et leurs propriétés. Les lois déduites relèvent de la spéculation et pourraient donc ne pas être les vraies causes. L’occasionnaliste affirme que la véritable cause, c’est la volonté agissante de Dieu. Le sceptique humien quant à lui s’en arrête là.

…………..

*Une question intéressante me semble-t-il est celle de la dette de Descartes envers Ghazali. J’ai lu ce dernier des années après avoir lu Descartes et ce qui était frappant, c’était la similitude de l’argumentation et des exemples considérés. Je ne suis pas suffisamment historien de la philosophie pour dire si Descartes a effectivement lu Ghazali ou si c’est juste quelque chose qui s’était disséminé via Saint Thomas d’Aquin dans les écrits de l’époque. Je suis persuadé que si je jetais un coup d’oeil aux écrits de  Alain de Libera j’aurais ma réponse. Un jour, sans doute…

Invitation soutenance

Posted in Philosophie, Vie quotidienne by hadyba on mars 6, 2012

Je suppose qu’il y a des évènements que l’on se doit d’annoncer sur son blog…

Je soutiens ce vendredi 9 mars à partir de 14h15 ma thèse de doctorat et vous y êtes cordialement invités. La soutenance aura lieu en Salle 236 à l’École Normale Supérieure, 29 rue d’Ulm 75005, Paris.

Si vous débarquez vers 18h, vous participerez sans doute au moment le plus important de la cérémonie i.e. le pot.

Sérieusement, vous devriez venir parce que je risque de quitter la France dans les (deux) mois qui viennent et ça me fera plaisir de voir/revoir les lecteurs de ce blog.

Je vous mets ci-après l’annonce officielle avec titre, jury et résumé.

….

Vous êtes cordialement invité à la soutenance de la thèse de M. Mouhamadou el Hady Ba intitulée :

« L’interface Langage/Pensée »

La soutenance aura lieu le vendredi 9 mars 2012 à partir de 14h 15 en Salle 236 à l’École Normale Supérieure, 29 rue d’Ulm 75005, Paris.

La thèse sera défendue devant le jury composé de :

  • M. Alain LECOMTE Professeur de Sciences du Langage à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis
  • Mme Gloria ORIGGI Chargée de Recherches au CNRS
  • Mme Anne REBOUL Directrice de Recherches au CNRS Institut des Sciences Cognitives de Lyon
  • M. François RÉCANATI Directeur d’Études à l’EHESS. Directeur de la thèse
  • Mme Isidora STOJANOVIC Chargée de Recherches au CNRS

Résumé de la thèse :

Nous défendons la thèse selon laquelle le système linguistique de notre esprit encode des règles permettant de manipuler directement des représentations mentales dotées d’un contenu sémantique.

Après avoir justifié dans une partie préliminaire d’exclure de notre étude le langage des animaux non humains et établi la pertinence a priori d’une dichotomie système linguistique/système conceptuel, nous procédons en trois étapes.

Nous explorons d’abord la vision des formalistes du début du XXe siècle qui soutenaient que les langues naturelles étaient un masque pour la pensée. Nous y voyons une impasse dont il y a deux échappatoires possibles. La première, empruntée par Montague et Lewis, pose que la réalisation du projet frégéen passe par l’introduction de nouveaux outils logiques. Nous lui reprochons son désintérêt pour la plausibilité cognitive. Avant que d’être des structures mathématiques, les langues naturelles sont des émanations de notre psychologie. Il faut donc intégrer la description logique de nos langues naturelles et celle de notre appareillage cognitif si l’on veut fournir une théorie de l’interface langage/pensée.

La seconde échappatoire est empruntée par Grice et a donné naissance à la pragmatique. Elle ne rejette pas la formalisation mais vise à la compléter avec une logique de la conversation. Cette logique intègre les productions linguistiques dans un cadre conversationnel et montre comment nous nous servons de règles générales de rationalité pour aller au delà des contraintes posées par le sens littéral. Quoique le cadre gricéen ait connecté le langage et la pensée, nous soutenons que cette connexion n’est pas suffisante pour nous donner une caractérisation satisfaisante de l’interface langage/pensée.

Dans la dernière partie de cette thèse, nous nous servons des travaux de Chomsky pour développer une théorie unifiée de l’interface langage/pensée dont nous montrons qu’elle rend compte des données neuropsychologiques concernant le traitement linguistique. Nous mettons à l’épreuve cette théorie en l’appliquant au problème des implicatures enchâssées et terminons en esquissant ses applications possibles en traitement automatique des langues naturelles, à la clarification de l’hypothèse du langage de la pensée et à la distinction sémantique/pragmatique.

 

Ruth Barcan Marcus

Posted in Philosophie by hadyba on février 20, 2012

Photo.

Pas vraiment le temps de bloguer mais Ruth Barcan Marcus est décédée hier. C’était l’une des pionnières de la logique modale, ayant créé la logique modale quantifiée et anticipé les travaux de Kripke sur les noms propres. Je me suis toujours demandé si elle n’aurait pas été une super star à la Kripke si elle avait été un homme plutôt qu’une femme. Un jour j’écrirais un post sur elle (à moins que Phersv ne s’en charge!).

Mise à jour de 21h45: Comme prévu, Phersv s’en est chargé et de fort belle manière!

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La vérité selon Tarski

Posted in Philosophie by hadyba on décembre 31, 2011

Il y a une ou deux semaines, j’ai fait ce rêve étrange où Hilary Putnam m’admonestait en marmonnant que les jeunes ne lisaient plus Tarski. Dans mon rêve, il marchait devant suivi de mon DR et je leur courrait après en criant « Yes I did read Tarski, I’ve tried anyway » et j’étais profondément mortifié que mon DR garde le silence.

Hilary, ce post est pour toi…

………….

Lorsque dans le Tractatus… (4.024), Wittgenstein note : « Comprendre une proposition, c’est savoir ce qui a lieu quand elle est vraie. (On peut donc la comprendre sans savoir si elle est vraie) », il exprime la place centrale accordée, au moins depuis Frege, à la notion de vérité dans les travaux sur l’analyse du langage, qu’il soit ordinaire ou formel. Le problème, c’est que cette notion de vérité, tout comme la plupart des notions sémantiques n’était à l’époque pas formellement définie. En ce qui concerne la notion de vérité, il reviendra à Tarski d’en donner une caractérisation mathématique précise.

La question: « qu’est-ce que la vérité ? » pourrait sembler relever de la métaphysique plutôt que de la logique ou bien de la philosophie du langage mais si l’on a comme critère de compréhension d’une proposition la capacité à en donner les conditions de vérité, il devient crucial de définir précisément ce que l’on met dans cette notion de vérité. Pour commencer, Tarski pense qu’il faut renoncer à voir la vérité de manière absolue sans circonscrire soigneusement l’univers du discours ; ce qu’il se propose de caractériser, c’est la vérité dans un langage. La procédure de Tarski pour définir la notion sémantique de vérité consiste à prendre en considération un langage-objet L et un métalangage qui contient ce langage objet L. Ce qu’il s’agit de définir, c’est ce que ça signifie pour une proposition du langage-objet L que d’être vrai. Sachant que le métalangage contient tout le langage-objet; son vocabulaire tout comme sa grammaire, la solution adoptée par Tarski consistera à construire dans le métalangage un prédicat qui ne s’appliquerait aux propositions du langage-objet que si ces dernières sont vraies. Tarski montre qu’un tel prédicat du métalangage devrait lui-même satisfaire ce qu’il nomme la convention T. Cette convention pose qu’un prédicat ‘Tr’ appartenant au métalangage est une définition adéquate de la vérité si le système déductif de la métathéorie prouve:

(a) toutes les phrases obtenues à partir de l’expression  »Tr(x) si et seulement si p » avec  »x » qui nomme une proposition quelconque du langage objet et  »p » la traduction de cette phrase dans le métalangage

(b) la phrase  »pour tout x, si Tr(x) alors x appartient au langage objet »

Comment le fait que le prédicat ‘Tr’ satisfasse la convention T nous permet-elle de dire que ce prédicat est une définition adéquate de la vérité? Pour le voir, penchons nous un peu sur les deux conditions de la convention T. La seconde condition, est une condition de clôture qui s’assure que le prédicat ‘Tr’ s’appliquera uniquement à des propositions du langage-objet. Quelle que soit par ailleurs la propriété dont ce prédicat permet de définir l’instanciation sur les objets qu’il prend, la condition (b) nous assure d’ores et déjà que nous nous limiterons strictement à l’extension du langage-objet.

La condition (a) nous dit que le système déductif de la métathéorie doit prouver toutes les phrases obtenues à partir de l’expression  »Tr(x) si et seulement si p ». Le  »si et seulement si p » nous assure que le prédicat Tr n’associe pas seulement à chaque proposition ‘x’ du langage-objet une traduction dans le métalangage mais une traduction dont nous savons dans le métalangage qu’elle est vraie. Seulement, si la condition (a) nous dit que Tr ne prend que des propositions dont la traduction dans le métalangage est vraie, cela veut dire que pour toute proposition x du langage-objet, on a Tr(x) si et seulement si x est vrai. Cette condition est donc suffisante pour nous garantir que le prédicat ‘Tr’ ne s’applique qu’à des propositions vraies du langage-objet. Par ailleurs, étant donné que l’intégralité du langage-objet et de ses règles est contenue dans le métalangage, toutes les propositions du langage-objet sont traduisibles dans le métalangage. En particulier, toutes les propositions vraies de L ont une traduction dans le métalangage. Et si les règles qui prévalent dans le langage-objet sont contenues dans le métalangage, alors, la traduction d’une proposition x telle que x est vraie dans le langage objet nous donnera nécessairement une proposition p vraie dans le métalangage. De ce fait, la condition (a) de la convention T nous garantit bien que le prédicat ‘Tr’ s’appliquera à toutes les phrases vraies de L et à elles seules.

Parlons d’une dernière propriété de la définition de la vérité par Tarski. Le prédicat de vérité tel que défini par Tarski échappe aux antinomies sémantiques du genre du paradoxe du menteur. Pour comprendre comment la démonstration de Tarski échappe au paradoxe du menteur, nommons ‘c‘ la phrase soulignée du paragraphe suivant de ce texte.

                       c n’est pas une phrase vraie.

Étant donnée la manière dont nous avons spécifié ce que le nom ‘c‘ désigne, il semblerait que nous puissions écrire:

                       (a)   »c n’est pas une phrase vraie. » = c

En partant de (a), il semble que nous puissions intuitivement accepter la vérité de (b) :

 (b)  »c n’est pas une phrase vraie. » est vrai si et seulement si c n’est pas une phrase vraie

De (a) et de (b), suit la contradiction suivante:

                       c est une phrase vraie si et seulement si c n’est pas une phrase vraie.

Si la reproduction d’un tel paradoxe est impossible dans le système tarskien, c’est grâce à la soigneuse distinction qu’opère Tarski entre le langage-objet et le métalangage. Nous avons vu que les prédicats susceptibles d’être accepté comme caractérisation formelle de la vérité dans un langage L donné n’appartiennent pas à L mais à un métalangage contenant L. De ce fait, la contradiction ne peut pas être construite dans L.

Tarski s’intéressait aux langages formels. Dans son essai sur la vérité, il affirme que: « La possibilité même d’un usage non contradictoire de l’expression ‘phrase vraie » qui soit en harmonie avec les lois de la logique et l’esprit du langage ordinaire semble être très douteuse, et par conséquent le même doute s’attache à la possibilité de construire une définition correcte de cette expression. » [Tarski 1935/1956] Tarski était donc pour le moins sceptique quant à la possibilité d’utiliser ses propres travaux dans l’analyse de nos langues naturelles. Davidson le fera cependant.

Phersv sur Dummett

Posted in Blogroll, Philosophie by hadyba on décembre 30, 2011

Je tuerais père et mère* pour avoir le talent qu’a Phersv de résumer en un post la pensée d’un auteur sans rien laisser de coté ni être verbeux. Si j’avais essayé de restituer la pensée de Dummett, j’aurais écrit une quinzaine de pages et ç’aurait été moins bon que ce qu’il a fait. Courrez-y.

*Pas les miens cependant

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Sir Michael Dummett

Posted in Philosophie by hadyba on décembre 29, 2011

Photo Pyke

Michael Dummett vient de mourir.

On dit souvent que les philosophes analytiques ne se préoccupent pas vraiment de la vie de la Cité se contentant de technicités oiseuses. En tant qu’exégète de Frege et philosophe du langage, Dummett était tout ce qu’il y a de plus analytique comme philosophe mais en même temps il s’est toujours intéressé aux problèmes de son époque retardant la publication de son premier livre de plusieurs années parce qu’il trouvait plus urgent de s’occuper du racisme en Grande Bretagne que de choses abstraites:

His first major publication, Frege: Philosophy of Language (1973), appeared when he was at the comparatively ripe age of 48. One reason why it had not appeared earlier was that he had made a conscious decision to pursue what he conceived as his duty to oppose the racism that had become manifest in Britain. He completed the book when he reluctantly concluded that he no longer had any significant contribution to make to the fight and felt justified in returning to « more abstract matters of much less importance to anyone’s happiness or future ». He commented in the book’s preface on the deep shock of having discovered, some years previously, that Frege himself, whom he had always revered « as an absolutely rational man », was a virulent racist. « From [this discovery], » he wrote, « I learned something about human beings which I should be sorry not to know; perhaps something about Europe, also. »

Source

En plus de ses travaux en philosophie, il a écrit sur des sujets aussi divers que le tarot, l’immigration, les systèmes de vote ou le catholicisme. Une des choses que j’aime chez lui, c’est que quand il écrivait dans des domaines extra-philosophiques, il ne se prévalait pas (comme peuvent le faire certains philosophes français) de sa qualité de philosophe. C’est en tant que citoyen conscient de ses devoirs qu’il le faisait, pas en tant qu’oracle détenant la vérité. J’avais beaucoup d’admiration pour lui, non seulement pour ses travaux en philo mais également pour l’exigence éthique qu’il avait de ne pas s’enfermer dans sa tour d’ivoire.

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