Hady Ba's weblog

Pour Habré (et le Zimbabwe accessoirement)

Posted in Afrique, Sénégal by hadyba on juillet 20, 2015

HisseneHabre

C’est donc ce matin que le Sénégal juge Hissène Habré. J’ai rarement été d’accord avec l’ancien Président Wade mais si je trouvais ses tergiversations ignobles, j’ai toujours trouvé que son refus de juger Habré était la seule décision non seulement honorable mais également réaliste pour le Sénégal et l’Afrique. J’aurais juste préféré qu’il ait exprimé un refus clair et net de juger Habré au lieu de louvoyer avec la soi-disant communauté internationale.

Je n’ai strictement aucune sympathie pour Habré. C’est un affreux personnage, un tortionnaire, un assassin et un dictateur de la pire espèce. Je lui souhaite de mourir dans d’atroces souffrances et de griller en enfer. Je trouve malgré tout qu’il aurait du bénéficier de la protection de l’État du Sénégal contre vents et marées. Non pas, comme le disent certains parce qu’il s’est intégré à la communauté sénégalaise, a épousé une sénégalaise et a corrompu nos chefs religieux a des enfants sénégalais –ça, c’est les raisons pour lesquelles nous aurions dû le juger– mais tout simplement à cause de la continuité de l’État. À un moment en 1990, l’État du Sénégal s’est engagé à accueillir un ancien dictateur de sorte que ne se perpétue pas dans son pays une sanglante guerre civile[1]. Quoiqu’on pense du personnage, dès l’instant où l’État du Sénégal a décidé de l’accueillir et de lui accorder l’immunité, je crois que la seule attitude républicaine est de s’y tenir de manière trans-temporelle.

Par ailleurs, au delà de cet aspect républicain dont j’estime qu’il devrait suffire à clore le débat si nos dirigeants n’étaient pas des carpettes décidées à plaire à tout prix aux desiderata des occidentaux, j’estime que ce procès est dangereux pour l’Afrique. On peut le déplorer mais il y a encore des dictateurs en Afrique. Ce sont des vestiges de l’histoire mais leur pouvoir de nuisance est grand et il faudra au moins une vingtaine d’années pour que nous en soyons débarrassés. Une question qui se pose est de savoir comment nous allons nous en débarrasser. Sera-ce sanglant ou pacifique ? Ce qui pourrait inciter certains dictateurs à ne pas mourir au pouvoir, c’est la certitude qu’en cas de départ négocié, ils peuvent vivre une retraite paisible aux Almadies et que les cris de leurs victimes ne les y dérangeront jamais. S’ils savent qu’en cas de démission, ce n’est qu’une question de temps avant qu’on ne les juge, ces psychopathes préféreront, à l’instar de Bachar El-Assad bombarder leur propre peuple et mourir au pouvoir que de s’exiler et être rattrapé par la justice 25 ans plus tard. On parle ici de milliers voire de millions de morts potentiels. Je préfère un Mugabé ou un Sassou Nguessou qui se prélassent dans le luxe à Dakar à un Zimbabwe ou un Congo totalement ravagés par la guerre civile juste parce qu’ils ont peur de se faire juger quelques années après avoir volontairement cédé le pouvoir. Or, c’est exactement ce message que le procès Habré envoie à tous les dictateurs africains : accrochez-vous au pouvoir ou bien il n’y aura pas un endroit dans le vaste monde où vous pourrez tranquillement jouir de la fortune que vous avez volée. Je crains de savoir ce que ces psychopathes choisiront confrontés à une telle alternative et je ne crois pas que ce soit bénéfique à leurs victimes actuelles et futures.

Quid de la morale ? Habré, comme je l’ai dit plus haut est un horrible personnage et je suis de tout cœur avec ses victimes. Malgré tout, je crois que le plus immoral dans cette histoire, ce n’est pas que Habré ne soit pas jugé ; c’est que son jugement ne soit rien d’autre qu’une vengeance. Habré sera jugé. Gageons qu’à aucun moment ne seront évoqués ses liens avec la CIA et l’État français. Habré n’est pas n’importe quel chef de guerre inculte ; c’est d’abord un intellectuel diplômé de Sciences Po Paris et ayant pris le pouvoir, gouverné et torturé avec l’aide de puissances occidentales en guerre contre la Libye. Juger Habré en restant muet sur les bras qui l’armaient et l’aidaient à contrôler sa population, ce n’est pas de la justice, c’est du théâtre. Si Human Rights Watch veut aider les africains, je lui suggère de s’intéresser aux forces économiques qui pillent méthodiquement le continent et empêche que n’émergent de vraies démocraties. Ce sont ces forces là qui nous empêchent de mettre en place des systèmes de santé et d’éducation viables et c’est cette oppression économique là qui permet la naissance de monstres comme Habré. Juger Habré 25 ans plus tard nuira peut-être au Zimbabwe et ne fera rien pour le Niger dont Areva continuera à voler l’uranium tout en polluant la région d’extraction.

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[1] Je sais, ce n’est là que la raison officielle. La vraie raison est que le mec avait rendu de signalés services à la CIA et aux français et qu’on lui renvoyait l’ascenseur. Sur les liens entre Habré et la CIA cet article est de Foreign Policy est instructif: http://foreignpolicy.com/2014/01/24/our-man-in-africa/

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Université Virtuelle Sénégalaise Redux

Posted in Sénégal by hadyba on mars 14, 2015

Le Coordonnateur de l’Université Virtuelle Sénégalaise nous a répondu (quoique sans nous faire l’honneur de nous nommer) dans le quotidien gouvernemental Le Soleil. Ça nous donne l’occasion de dire en quoi ses réponses ne sont pas satisfaisantes et pourquoi nous pensons que l’UVS est un effroyable gâchis de ressources financières et surtout humaines.

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Pour un débat démocratique sur l’Université Virtuelle Sénégalaise

Il est heureux que le Professeur Mamadou Mansour Faye coordonnateur de l’Université Virtuelle du Sénégal ait accordé une interview au journal Le Soleil du samedi 7 mars 2015 pour éclairer l’opinion sur l’institution qu’il dirige, dissiper certaines inquiétudes et répondre aux critiques de l’UVS dont nous sommes ainsi que le montre notre contribution au journal le quotidien daté du 27 février 2015. Malheureusement, il nous semble que ses précisions renforcent encore plus notre analyse selon laquelle l’UVS est un dangereux miroir aux alouettes sacrifiant une partie des ressources humaines dont ce pays a besoin pour se développer et gaspillant sans résultat tangible une partie des ressources que ce pays consacre à l’enseignement supérieur.

Commençons par dégager un point technique qu’invoque le coordonnateur de l’UVS pour défendre son université. L’UVS ne serait pas un MOOC parce qu’il n’est pas massivement ouvert et a des tuteurs. Il a superficiellement raison sur ces deux points. Sauf que d’une part quand une université normale comme San Diego met en place un MOOC, elle s’assure que les étudiants ont accès à un service de tutorat et que même dans les MOOCs ouverts, il y a un service de tutorat soit par les pairs, soit par des assistants de recherche. Il suffit d’aller sur Coursera pour le voir. D’autre part, le caractère massivement ouvert n’a pas de pertinence pour juger de l’utilité pédagogique des la technologie utilisée pour un public de jeunes bacheliers. Le caractère ouvert des MOOCs étudiés a justement permis d’établir le type de publics auxquels devraient être réservé l’enseignement en ligne : des diplômés extrêmement motivés et des professionnels dotés d’une certaine maturité intellectuelle. Ce que les études montrent, c’est que les jeunes bacheliers n’ont pas encore acquis la discipline et les méthodologies de travail nécessaires pour travailler seuls dans une formation à distance.

Par ailleurs, si l’UVS n’est techniquement pas un MOOC, on pourrait soutenir qu’elle est en fait moins qu’un MOOC. L’avantage du MOOC en effet est d’utiliser les ressources de l’internet à haut débit pour mettre en ligne des films, des exercices interactifs, des fichiers lourds etc. Or l’UVS ne met pas en ligne toutes ces ressources multimédia ; se contentant de fonctionner comme un dépôt de cours écrits que les étudiants téléchargent et étudient par eux-mêmes.

Revenons un moment sur le tutorat qui est présenté comme la grande innovation de l’UVS. Le tutorat en ligne est à notre connaissance nominal ; les étudiants à qui nous avons parlé n’arrivaient pas à avoir des réponses aux questions posées en ligne. Quant au tutorat dans les Espace Numérique Ouvert ; il suffit de réfléchir un peu pour se rendre compte que c’est une usine à gaz. En effet, l’intérêt supposé de l’UVS est que l’étudiant peut étudier de chez lui, quel que soit l’endroit du pays où il se trouve. Même à supposer qu’il y ait un ENO fonctionnel dans chaque région du pays, imagine-t-on vraiment que dans chacun de ces ENO il y aura à suffisance des tuteurs capables de venir en aide à tout étudiant qui le désire dans chacune des disciplines enseignées à l’UVS ? Si l’on crée des universités physiques, c’est parce que les ressources humaines sont rares et qu’il convient de les mutualiser. Une physique université n’aurait besoin par exemple que d’un seul département de sociologie et tous ceux qui étudient cette discipline dans cette université ont accès aux professeurs et tuteurs. Dans le modèle de l’UVS, il faudrait un tuteur en sociologie à Saint Louis et un autre à Kolda si l’on veut faire bénéficier d’un encadrement à chaque étudiant, où qu’il se trouve dans ce pays. C’est une ridicule multiplication des ressources que présuppose ce modèle.

De plus, même dans des universités classiques, les études sur le tutorat sont très contrastés. Si l’Université de Bretagne Occidentale par exemple affirme avoir améliorer les taux de réussite en première année grace au tutorat, une étude de 2003 sur 1763 étudiants de trois universités françaises montre que toutes choses étant égale par ailleurs, l’impact du tutorat sur la réussite en première année est somme toute négligeable. Le tutorat n’est donc pas la panacée qui permettra miraculeusement de transformer de nouveaux bacheliers en étudiants capables de travailler à distance.

Le cœur du problème avec l’Université Virtuelle Sénégalaise est que le projet fait bon marché de la nécessité d’apprendre à apprendre. Le coordonnateur semble penser que quelques semaines d’apprentissage en Leadership, Développement personnel et initiation aux nouvelles technologies suffisent pour donner aux étudiants les outils pour apprendre de manière autonome. Ce que toutes les études montrent c’est qu’il y a un changement qualitatif, une conversion cognitive qui se fait entre le bac et les premières années d’université. Ce changement est difficile et nécessite la présence d’enseignants qui guident pas à pas l’étudiant dans ses apprentissages. Il nous est déjà difficile de réussir cet accompagnement dans nos universités physiques. Il est hautement improbable qu’un enseignement virtuel inadapté à un tel accompagnement puisse y arriver. L’ignorance de la pédagogie qui informe le projet de l’UVS transparait quand le coordonnateur de l’UVS affirme que la notion d’année blanche est « hors concept » à l’UVS. Cette notion est pertinente pour deux raisons : d’abord c’est un fait que des étudiants qui ont été orientés en 2013 n’ont toujours pas terminé leur premier semestre alors que nous sommes en 2015. Ils ont donc bien perdu une année de leur vie professionnelle. Mais le plus grave est que ces étudiants sont à cette période critique de la vie où le cerveau se forme. Le cerveau humain en effet ne termine pas sa maturation avant 26 ans Les habitudes de vie prises dans la période de maturation du cortex frontal vont perdurer. Si de jeunes bacheliers perdent leur temps dans une université virtuelle qui ne les fait pas acquérir les compétences dont ils ont besoin, c’est un gaspillage des ressources humaines dont le pays a besoin pour se développer. La plus importante de ces compétences, vu le monde changeant dans lequel nous vivons est la capacité à apprendre.  Or cette capacité à apprendre s’acquiert par un suivi personnalisé lors des premières années d’université. Le fait est que l’UVS peut avoir son utilité dans le dispositif éducatif sénégalais. Elle ne peut cependant prétendre former un public de nouveaux bacheliers. C’est le type de public pour lequel elle est le moins approprié.

Pour terminer ; le coordonnateur de l’UVS affirme que son université est le fruit d’une vision. Mais de qui est-ce la vision ? Certainement pas du Chef de l’État qui a été élu sur la base d’un projet ne l’incluant pas. L’État du Sénégal doit-il distraire ses ressources et sacrifier une partie de sa jeunesse au nom d’une vague vision faisant fi de l’expertise en éducation qui montre que la formation à distance n’est adaptée que pour un public très spécialisé ? Il est temps que le débat sur l’utilisation de nos ressources publiques et la formation de notre jeunesse soit posé de manière démocratique en s’aidant de toute l’expertise disponible.

Dr Mouhamadou El Hady BA

Formateur à la Fastef UCAD

hady.ba (Le signe pour arobase) ucad.edu.sn

Dr Oumar DIA

Maitre-Assistant FLSH UCAD

oumar.dia (Le signe pour arobase) ucad.edu.sn

Sur l’Université Virtuelle Sénégalaise

Posted in Sénégal by hadyba on février 27, 2015

Avec mon estimé et estimable collègue Oumar Dia, nous avons commis ce petit texte dans l’illusion que quand nos compatriotes auront fini de commenter les insanités de notre ancien Président de la République sur notre actuel Président de la République, ils se pencheront un peu sur la manière dont on distrait leurs ressources dans des éléphants blancs qui hypothèquent l’avenir d’une partie de notre jeunesse.

Oui, je sais nous sommes naïfs… anyway, voici le texte que nous avons envoyé à la presse et qui a été publié.

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L’Université Virtuelle Sénégalaise : un dangereux miroir aux alouettes ?

Il ne fait guère de doute qu’au moment de sa création, l’Université Virtuelle Sénégalaise (UVS) répondait à une urgence absolue. Le pays se trouvait avec un trop plein de bacheliers qu’il fallait absolument orienter quelque part. Les universités publiques sénégalaises avaient atteint leur point de rupture et la prise en charge d’une inscription dans le privé pour tous ces bacheliers aurait fait exploser le budget de l’enseignement supérieur. Malgré ce contexte difficile, le choix de créer une université virtuelle sénégalaise et d’y orienter le surplus de bachelier était un choix certes politiquement pertinent mais pédagogiquement injustifiable et en tous points contraire à l’intérêt de l’État du Sénégal et de la société sénégalaise.

La seule justification de la mise en place de l’Université Virtuelle Sénégalaise est politique ; ce mot étant ici entendu au sens le moins noble qui soit. Les étudiants orientés à l’UVS, ne sont pas dans la rue à exiger du gouvernement une orientation. Malgré tout, ces étudiants ont, de facto, connu une année blanche. Pis encore, nous allons voir que l’État du Sénégal a choisi de sacrifier leur avenir en les orientant dans une structure inadaptée à leurs besoins et capacités d’apprentissage.

L’UVS en effet, quoique à certains points de vue unique au monde, s’inscrit dans un mouvement global de virtualisation de l’enseignement supérieur. Depuis le début des années 2000, avec la mise en ligne intégrale des cours du MIT, l’idée de démocratiser à peu de frais, grâce à internet, l’enseignement supérieur le meilleur au monde a fait son chemin. Les MOOC (acronyme anglais pour cours en ligne ouvert et massif) sont l’aboutissement de cette œuvre pionnière et l’UVS est une forme, certes particulièrement sommaire, de MOOC. Il existe donc une histoire des MOOC et surtout il existe maintenant des études scientifiques qui nous apprennent exactement dans quelle mesure les MOOC sont utiles et à quelles fins on devrait les utiliser. La décision de mettre en place l’Université Virtuelle Sénégalaise semble malheureusement avoir été prise en ignorant totalement ces études. Or que nous apprennent-elles ?

La plus célèbre de ces études est celle effectuée sur les étudiants de l’Université d’État de San José aux États Unis. Menée par Sebastian Thrun, le fondateur d’Udacity, une des premières plateformes de cours en ligne, elle a montré que, pour la grande majorité des étudiants, les cours à distance sur internet sont beaucoup moins efficaces que les cours en présentiel. Le taux de rétention est très bas et pour ceux qui arrivent à compléter les cours et qui passent les examens, les taux d’échecs sont plus importants que pour des enseignements en présentiel. Le résultat principal de cette étude, qui reviendra constamment dans tous les travaux ultérieurs sur les MOOC, est qu’il y a une petite minorité d’environ 5%  –les étudiants qui ont la double caractéristique d’être déjà bien formés et d’être extrêmement motivés– pour lesquels cet enseignement à distance est approprié. Pour tous les autres, l’échec est massif et beaucoup plus important que dans une formation classique. L’autre étude de référence menée par l’Université de Pennsylvanie souligne ce caractère élitiste des cours massifs en ligne puisque 80% des inscrits sur leur plateforme sont déjà titulaires d’un diplôme universitaire. Quant au rapport sur l’éducation en ligne des professeurs Hollands et Tirthali du Teachers College de l’université de Columbia, il montre que d’une part, ainsi qu’on l’a déjà dit, ce type d’enseignement est inadapté à un public non expérimenté ; mais surtout, d’autre part, que le développement d’un enseignement en ligne de qualité est couteux à la fois en ressources humaines et en ressources financières.

Que nous apprennent ces études une fois rapportées à la situation sénégalaise ? Essentiellement que la virtualisation est un miroir aux alouettes incapable de résoudre les problèmes auxquels le Ministère en charge de l’enseignement supérieur a à faire face. Notre problème en effet est d’avoir un trop plein de bacheliers et une pénurie de ressources financières à consacrer à leur éducation. Créer une université virtuelle pour y orienter ces bacheliers n’est pas une solution à nos difficultés financières si l’on sait que la mise en place d’un enseignement à distance de qualité est un processus coûteux. Rien que cette semaine, l’État du Sénégal a emprunté 3,5 milliards de nos francs pour développer la plateforme de l’Université Virtuelle. Il y a fort à parier qu’entre la construction des Espaces Numériques Ouverts disséminés dans tous le pays, la production des cours par des enseignants, la subvention des ordinateurs des étudiants orientés à l’UVS, etc., l’État se retrouvera à payer plus cher pour un étudiant orienté à l’UVS que pour un étudiant orienté à l’UCAD.

Le gâchis n’est cependant pas que financier. Il est d’abord et surtout pédagogique donc humain. Le Sénégal ne peut pas se permettre de ne pas former ou de mal former une partie de sa jeunesse. L’Université Virtuelle Sénégalaise, en tant que MOOC est cependant structurellement inadaptée au public auquel elle est destinée. Étude après étude montre que l’enseignement à distance via internet n’est adapté qu’à un public non seulement très motivé mais également extrêmement compétent. Or les nouveaux bacheliers, quelle que soit par ailleurs leur motivation, n’ont pas encore acquis les outils de base qui permettent de suivre un enseignement universitaire. Il est d’ailleurs révélateur que tous les établissements d’enseignement supérieur sénégalais qui ont développé ces dernières années une offre d’enseignement virtuelle (Ebad, Fastef, Université Virtuelle Africaine, etc.) l’aient réservée à des étudiants en formation continuée plutôt qu’à des étudiants en formation initiale. Apprendre s’apprend et c’est le rôle des premiers cycles universitaires que de donner cette compétence là. Orienter de manière indiscriminée des bacheliers dans un enseignement à distance qui n’est adapté qu’à une minorité, c’est les sacrifier. Soit le ministère de l’enseignement supérieur n’est pas au courant de toutes les études qui ont été menées sur les MOOC et dans ce cas il a fait preuve d’une coupable légèreté et d’une rare incompétence ; soit il connaît ces études et il a fait le choix de sacrifier une partie de la jeunesse sénégalaise. Dans les deux cas il doit des explications au peuple sénégalais et aux parents des étudiants qui ont ainsi été sacrifiés sur l’autel de la raison d’État.

Dr Mouhamadou El Hady BA

Formateur à la Fastef UCAD

hady.ba (arobase @ donc )ucad.edu.sn

Dr Oumar DIA

Maitre-Assistant FLSH UCAD

oumar.dia (arobase@) ucad.edu.sn

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Organiser la fuite…

Posted in immigration, Sénégal, Spéculation gratuite by hadyba on décembre 1, 2014

J’ai passé dix ans en France. Puis j’ai décidé de rentrer. Malgré ma décision personnelle de rentrer, je n’ai pas de problème particulier avec la prétendue fuite des cerveaux. Je pense que les êtres humains ne sont pas du bétail que leur propriétaire a le droit d’enfermer dans un enclos et d’utiliser comme il le veut. Si les ressortissants des pays pauvres comme le mien estiment qu’ils veulent vivre dans un pays développé et confortable, je ne vois pas de quel droit on devrait les obliger à rester pour partager le sort de leurs compatriotes… à condition bien évidemment que le pays de leurs rêves veuille bien d’eux.

Ce qui désole le plus les gens, c’est que les pays qui accueillent les migrants ont la fâcheuse tendance à ne vouloir recevoir que nos migrants les plus compétents. Les pays sous-développés n’ont par définition pas beaucoup de ressources. Nous en consacrons une part importante pour former des gens et une fois que nous pensons retirer les fruits de ces investissements, ces personnes dont nous avons financé la formation s’envolent vers des cieux plus cléments. Ainsi ai-je entendu l’autre jour qu’alors qu’il n’y a qu’une vingtaine de psychiatres dans tout le Sénégal, il y aurait une quarantaine de psychiatres sénégalais en France. Je suppose que c’est vrai de beaucoup de spécialités médicales. Ma première réaction en entendant ce chiffre a été de penser : « Mais il faut empêcher ça ! » Puis je me suis souvenu que ce serait là aller contre les droits de ces médecins. En fait la vraie question est : « Pourquoi n’en forme-t-on pas plus ? » Nous avons une bonne fac de médecine qui sélectionne à mort les entrants et forme très peu de médecins. Et parmi ces médecins, beaucoup s’expatrient . Qu’est-ce qui empêche vraiment notre pays d’investir dans la formation des médecins de sorte que même après que beaucoup d’entre eux se seront expatriés, il en restera quand même suffisamment pour soigner nos compatriotes ?

Plus généralement, une question que je me pose est la suivante : pourquoi, en tant que pays sous-développé n’investissons nous pas massivement dans l’éducation en nous disant que si nos jeunes sont bien formés, soit ils trouveront/créeront de l’emploi chez nous, soit ils auront des capacités qu’ils pourront monnayer à l’étranger ?

Je suis conscient que l’on peut m’opposer l’argument évident selon lequel l’éducation coûte cher à l’État et que nous n’avons donc pas à investir dans l’éducation de nos jeunes pour que les autres pays en profitent. J’avais tendance à raisonner de cette manière là. Mais d’une part, je trouve que c’est faux que l’éducation coute cher. Au Sénégal tout comme dans la plupart des pays du monde, les profs sont notoirement mal payés. Notre gouvernement brandit toujours le chiffre impressionnant de 35% affirmant que l’éducation nationale engloutit 35% de notre budget national. Ce qu’il se garde de dire, c’est que nous ne dépensons que 6% de notre produit intérieur brut pour éduquer l’ensemble de notre population. Ces 6% sont équivalents à la part de son PIB que la France consacre à l’éducation. Sauf que la France a un PIB considérablement plus important que le nôtre et des structures éducatives bien plus anciennes. Notre système éducatif est encore en construction, le leur est mûr. Or nous sommes un pays pauvre et sans ressources naturelles qui ne pourra se développer que si nos ressources humaines sont de qualité, ce chiffre de 6% me paraît donc plutôt ridicule dans notre cas. Il me semble quant à moi que l’on doit certes se préoccuper de l’efficacité de l’argent dépensé dans le secteur éducatif mais que l’on doit se donner pour objectif que TOUTES les personnes qui naissent dans ce pays bénéficient d’une éducation de qualité et jusqu’à un niveau avancé. Cela, non par idéalisme, mais par souci d’efficacité : s’il n’est pas sûr que la formation suffise à développer un pays, il me semble en revanche évident qu’une masse de citoyens sans formation ne peut pas faire grand bien à l’économie d’un pays. Par exemple notre agriculture occupe 70% de notre population pour des rendements très faibles qu’une meilleure formation des agriculteurs pourrait certainement améliorer.

Mais que faire de gens bien formés si notre économie est exsangue ? C’est là que j’ai eu une idée folle : je me demande si nos États ne devraient pas favoriser l’émigration plutôt que de vouloir à tout prix lutter contre la fuite des cerveaux. Certes on a formé ces gens là et si on les laisse partir, c’est au développement d’autres pays qu’ils contribueront. Mais… d’une part, ce n’est pas sûr que le pays formateur soit perdant. En effet, les émigrés envoient de l’argent à leur famille restée au pays. Et si l’on en croit les chiffres de la banque mondiale, cet argent représente le triple de l’Aide Publique au Développement. Cet argent profite directement aux populations qui sont quand même les mieux placées pour savoir dans quoi elles veulent investir. Par ailleurs, cette « fuite » pourrait n’être pas définitive. J’ai passé 10 ans en France et ai appris des choses que je n’aurais pas apprises si j’étais resté au Sénégal. Maintenant je suis de retour sans que personne ne m’y ait incité. Il me semble que mon cas n’a rien d’exceptionnel. Quand les gens partent et acquièrent des compétences, il arrive fréquemment un moment où ils ont envie, pour moult raisons, de rentrer chez eux. Souvent, ils reviennent avec non seulement de nouveaux savoir faire mais également de l’argent à investir ainsi que des idées de business qu’ils n’auraient pas eues s’ils n’avaient pas séjourné à l’étranger. De ce fait leur voyage est à terme bénéfique au pays. D’autre part, il y a des formations qui n’ont pas de débouchés dans un pays sous-développé mais dont je me dis que ce serait dommage qu’elles n’existassent pas rien que pour cette raison. Par exemple, rien que pour des disciplines aussi cruciales que la médecine, ce ne sont pas toujours les talents qui manquent mais l’infrastructure. Nous avons des hôpitaux dans lesquels manquent des anesthésiants voire du fil chirurgical alors que nos professeurs de médecine sont parfaitement qualifiés pour pratiquer de la chirurgie cardiovasculaire. Ne doivent-ils pas l’enseigner ? Je pense que si mais quid des diplômés dans cette spécialité si n’existe qu’un seul hôpital où elle se pratique dans tout le pays ? Je préfère qu’ils s’expatrient, continuent à apprendre et reviennent s’ils le veulent au moment où leur pays sera prêt à les accueillir plutôt que de leur refuser une formation pour laquelle ils ont du talent.

Pour toutes ces raisons, je me demande si et jusqu’à quel point la fuite des cerveaux est vraiment une perte pour les pays qui voient partir leur main d’œuvre la plus qualifiée. Un État responsable quantifierait ce genre de chose et au besoin organiserait la fuite des cerveaux plutôt que de lever les yeux au ciel et de se lamenter.

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Touba comme non problème

Posted in Politique, Religion, Sénégal by hadyba on juillet 9, 2014

Dans les salons feutrés où les instruits sénégalais font semblant d’être des intellectuels, quand portes et fenêtres sont closes, nous parlons parfois de Touba. Ce que nous y disons avec virulence et que nous faisons semblant d’oser dire en public est que Touba est un pouvoir féodal qui va détruire la République si des intellectuels aussi éclairés et courageux que nous ne nous saisissons de cette affaire et n’obligeons notre gouvernement à combattre ce centre de pouvoir alternatif. Touba, il est vrai a acquis une considérable influence dans le débat public depuis que le Président Wade, dans sa maléfique entreprise d’abaissement des valeurs républicaines, a décidé de publiquement faire allégeance au marabout. Wade n’était bien évidemment motivé par aucune vraie foi. Son but était double : d’une part s’assurer à peu de frais l’électorat mouride et d’autre part miner le sentiment républicain à un point tel que ses turpitudes ultérieures paraitraient normales. M. Macky Sall, lorsqu’il aspirait au poste de Président de la République du Sénégal avait semblé vouloir reprendre le pouvoir sur Touba. Son affirmation que : « Les marabouts sont des citoyens comme les autres. » avait été comprise comme visant particulièrement Touba et saluée ou honnie en conséquence. Malgré cette affirmation, Macky Sall a été élu suscitant immédiatement l’ire plus ou moins voilée de Touba. Contre toute attente, le Président Sall a multiplié les actes d’allégeance envers Touba, en pure perte bien évidemment, ce qui ne manque pas d’inquiéter les instruits sénégalais qui font semblant d’être des intellectuels.

Trois épisodes ont particulièrement dérangé.

  • D’abord un estimé professeur de l’Ucad, double agrégé et docteur d’État a, de manière quelque peu… hum… imprudente, commis un livre dans une maison d’édition quelque peu… hum… disons grand public, livre dans lequel il affirmait (semble-t-il) que le prophète Mahomet n’avait fait rien de plus que recycler dans le Coran les historiettes grecques qui trainaient à l’époque. L’on s’attendait certes à ce que le livre fît modérément scandale parmi les autoproclamés et télévisuels défenseurs de la foi mais le Sénégal étant le Sénégal, ça ne devait pas dépasser un certain niveau. Les choses atteignirent cependant des proportions inattendues lorsque, out of the blue, le Khalife Général des Mourides himself revêtit son manteau de défenseur de la foi et commit un communiqué de presse condamnant dans les termes les plus fermes l’insulte à l’islam que lui paraissait être le livre de notre estimé collègue. Les mourides étant connus pour parfois devancer quelque peu violemment les désirs de leur guide spirituel, nous nous inquiétions tous pour notre collègue. Ce dernier nous épargna charitablement la nécessité de le défendre en décidant, de manière quelque peu … hum… disons non universitaire, de platement s’excuser d’avoir écrit ce livre.
  • Ensuite lors de la confection des listes électorales pour les élections municipales et locales qui viennent de s’achever, il a d’abord été décidé qu’il n’y aurait qu’une seule liste électorale à Touba et que le Khalife Général des Mourides lui même se chargerait de la confectionner[1]. Quand la liste parut, on se rendit compte que contrairement aux dispositions de la loi sénégalaise, il n’y avait aucune femme. Cette liste était donc illégale. Au lieu de pointer ce fait notre ministre de l’intérieur lui-même choisit de faire une sortie dans laquelle il affirmait en que si la loi de la République n’avait pas l’heur de plaire à Touba, il était évident que le consensus républicain et la volonté générale voulaient que la République ignorât ses propres lois pour complaire aux desiderata du Khalife. En conséquence, la liste serait présentée telle qu’elle aux électeurs. L’on protesta prudemment mais mollement et tout le monde fit semblant d’être trop occupé pour coucher sur papier ou rappeler devant un micro cette évidence que la loi de la République devait s’appliquer sur tout le territoire de la République.
  • Enfin, alors que l’on n’avait pas fini de s’étrangler devant une telle forfaiture ministérielle et de trouver le moyen d’ignorer subtilement notre propre lâcheté, un des députés les plus… hum… disons hauts en couleur, de notre assemblée nationale décida d’insulter au téléphone de la manière la plus vulgaire possible un membre de la noble famille du Khalife général des mourides. Ce député est, comme il se doit pour un député sénégalais, immensément riche et se trouve être élu de Touba. Sa conversation se retrouva comme par miracle sur internet. S’ensuivit une expédition punitive apparemment menée par UNE ÉMINENTE MEMBRE de la noble famille du Khalife générale des mourides –au fait s’ils ont en leur sein de telles amazones au sens de l’initiative si avéré, pourquoi ne pas simplement les coopter dans la liste des aspirants conseillers municipaux afin de répondre aux exigences de la loi ? Les voies du Khalife sont décidément bien mystérieuses !– Quoiqu’il en soit, cette expédition punitive saccagea domiciles et entreprise de notre député. La gendarmerie évacua certes la famille du député sauvant des vies mais ne fit strictement rien pour protéger les biens d’un homme qui était pourtant un représentant du peuple. Le saccage s’étant fait devant des caméras de télévision, l’on arrêta mollement 19 personnes qui furent libérées le lendemain au grand dam de la magistrature sénégalaise qui protesta officiellement contre une libération qu’elle imputait au politique mais se garda bien de creuser plus avant les circonstances d’une telle sortie de prison.

Devant ces trois épisodes, nos théoriciens de salon ont tendance à parler (en privé, ils sont pas fous) d’un problème Touba et à tenir les discours les plus virulents contre l’autorité spirituelle de cette Ville que tout le monde ici dit Sainte.

Bizarrement, je ne pense absolument pas que nous ayons un problème Touba. Le véritable problème que nous avons, c’est la lâcheté de notre élite, qu’elle soit politique ou intellectuelle. Mon père, qui n’est absolument pas un féministe, m’a confié avoir été choqué par l’apathie des organisations féministes qui auraient du exiger de l’État qu’il élimine une liste illégale remettant en cause un acquis des femmes. Mais bien sûr, les femmes qui dirigent les organisations féministes sénégalaises sont des membres de l’élite sénégalaise et donc aussi lâches que leurs homologues mâles. Paradoxalement, notre peuple quant à lui, même quand il est mouride, semble faire parfaitement la part des choses entre ce qu’il doit au spirituel et ce qu’il doit au temporel… Sauf quelques excités bien sûr. Le problème, c’est que notre gouvernement est trop lâche pour s’occuper de ces excités qui existent partout. Je suis scié que Macky Sall, ne le comprenne pas. Après tout, lors de la campagne électorale des présidentielles, non seulement il a dit que les marabouts étaient des citoyens comme les autres, mais il a également affirmé qu’il légaliserait l’homosexualité. Ces deux « fautes » ont été instrumentalisées à mort par le camp Wade. Ça ne l’a pas empêché d’être élu par une majorité de l’électorat. Je ne comprends pas qu’après cela, il éprouve le besoin de s’aplatir devant des marabouts qui de toute évidence n’ont qu’une influence marginale sur l’électorat. Lors des dernières législatives, la population a encore récidivé dans l’expression d’un sentiment républicain que notre élite s’évertue à lui nier. Il n’y a qu’une seule liste à Touba et cette dernière a été autorisée à se présenter malgré son caractère illégal. La ville de Touba est censée être ultra acquise au marabout. Malgré tout, le jour des élections, la dite Liste du Khalife l’a certes emportée mais alors qu’elle a obtenu 20 468 voix, il y a eu 1151 bulletins nuls et… 18 813 bulletins blancs. J’insiste, 18 813 citoyens, presque 50% des votants se sont déplacés pour aller mettre dans l’urne non pas le bulletin dont on affirmait qu’ils en voulaient évidemment mais un bulletin blanc leur permettant d’exprimer leur désaccord avec qu’on leur imposait au nom de leur supposée croyance religieuse. Il me semble que ces citoyens ne sont pas de moins bons mourides que les autres. C’est juste qu’ils se trouvent également être républicains. 50% de républicains parmi les votants d’une ville qui est censée être un repaire de fanatiques ? J’aurais souhaité pouvoir dire que je crois qu’il y a autant de défenseurs la République dans notre assemblée nationale et dans les autres ghettos où se concentre notre soi disant élite ; je ne le puis…

[1] Franchement, je ne suis même pas sûr de ça tellement cela s’est fait dans la confusion et les discussions subséquentes ont été prudentes et modérées contrairement à tous les usages sénégalais.

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Émile Sombel Sarr

Posted in Sénégal, Vie quotidienne by hadyba on février 16, 2014
I had not thought death had undone so many.
Sighs, short and infrequent, were exhaled,
And each man fixed his eyes before his feet.
T. S. Eliot

Hier, avec une vingtaine d’étudiants et trois collègues, nous avons fait trois heures de route pour présenter nos condoléances dans un village près de Fatick. Un de nos étudiants, Émile Sombel Sarr est décédé samedi dernier. Nous tenions à y aller, à voir sa famille et à leur dire que leur fils appartenait à une communauté pour laquelle il comptait et surtout que la bonne éducation qu’ils lui avaient donnée en avait fait quelqu’un de bien malgré que sa vie ait été courte. J’espère que notre déplacement a pu les réconforter un peu. Nous avons trouvé une famille extrêmement modeste dont la douleur était très digne. En partant, j’ai un peu discuté avec son frère qui semble-t-il s’en est occupé pendant sa dernière semaine de vie. Il m’a confié qu’ils n’avaient aucune idée de certaines des choses que nous avons dites sur Sombel et que ce qu’il regrettait le plus, c’est qu’il n’ait même pas un neveu auquel se raccrocher.

Le décès de Sombel a été un choc pour nous tous. L’une des raisons en est qu’il venait de réussir le concours de la Fastef qui est la faculté de notre université qui forme les futurs professeurs pour l’État du Sénégal. Il avait donc, malgré les embûches de l’UCAD, obtenu un master en philosophie et était à une année d’un vrai salaire et d’un boulot à vie. Dans un pays comme le Sénégal, où la solidarité nationale est une vaste blague et où la pauvreté est endémique, c’est quelque chose d’important. Voir tous les efforts investis par Sombel et sa famille anéantis au moment où ils semblaient sur le point de produire leurs fruits est une horreur.

Il se trouve que je ne connais pas (encore) la plupart de mes étudiants. Je ne les ai pas côtoyés au Département et je viens tout juste d’arriver à la Fastef. As it happens, Sombel était l’un des rares que je connaissais. Je l’avais un peu aidé pour son travail de master quand j’étais au Département de philo et 2012. Il avait proposé un projet de recherche sur le mind body problem et son directeur m’en avait sous-traité le suivi. C’était d’abord un étudiant attachant : il avait un accent sérère très fort et très agréable qui fait qu’en l’entendant parler on avait toujours un petit sourire. Je l’ai (encore) interrogé en classe il y a deux ou trois semaines et avant même qu’il ouvre la bouche j’avais cette joie anticipatrice.  En travaillant avec lui en 2012, j’avais eu l’impression d’un étudiant sérieux et ambitieux. En tout cas aussi ambitieux que je l’étais à son âge. J’avais fait un projet sur le même thème exactement que Bachir m’avait fait envoyer à Pascal Engel. À Sombel, je m’étais retrouvé à faire les mêmes critiques que Pascal Engel m’avait faites : le projet était trop vaste. Il fallait choisir un minuscule point où se nouaient les problèmes et travailler dessus.

Une discussion que nous avons eue avec les collègues est celle de tous les obstacles que cet étudiant avait franchies pour devenir ce qu’il était. Il est né dans un petit village d’un pays très pauvre et très inégalitaire. Dieu seul sait quelle école primaire il a fréquentée. Il a du aller dans la plus grande ville voisine pour le collège et le lycée puis il est arrivé à Dakar pour faire ses études dans une université surpeuplée aux enseignants indifférents ou débordés. Notre système d’enseignement est devenu une mascarade depuis la fin des années 80 avec à tous les niveaux des enseignants sous qualifiés et sous payés. Venant du milieu dont il venait, il était improbable que Sombel ait bénéficié des avantages dont les gens comme moi -qui étions fils d’instituteurs voire plus- ont pu bénéficier pour naviguer dans ce système. Il avait pourtant réussi à y survivre et à en être diplômé.

Je fais désormais parti des vieux cons et mes collègues et moi nous plaignons souvent que nos étudiants sont « nuls » ou qu’ils « n’ont pas le niveau ». La plupart de mes collègues ne le disent jamais aux étudiants se contentant soit de leur donner de mauvaises notes, soit d’adapter leurs exigences à ce qu’ils croient être le niveau de la classe. Je mets un point d’honneur à dire à mes étudiants exactement ce que je pense de leur niveau. Je ne leur dis pas qu’ils sont « nuls » (ils ne le sont pas et pour la plupart, ils ont une qualité que peu de gens ont: ils sont extrêmement motivés: ce sont des survivants) mais je leur dis qu’il y a des choses qu’ils auraient du savoir mais qu’ils ne savent pas. J’essaie d’être aussi précis que possible sur ce dont j’estime qu’ils doivent le savoir et j’essaie de les aider à acquérir ce savoir. Si nos étudiants ne sont pas aussi bons qu’ils le devraient, ce n’est pas leur faute. C’est que collectivement, en tant que société, nous les avons laissé tomber. Les gens qui réussissent actuellement dans notre système scolaire sont des gens qui se meuvent dans ce système accompagnés de privilèges dont ils ne sont même pas conscients. Les gens comme Sombel qui n’ont pas bénéficié des mêmes privilèges mais qui sont arrivés s’en sortir à l’université sont largement plus méritants que moi. Mon rôle en tant qu’enseignant est de les respecter suffisamment pour leur dire la vérité et les inciter à combler les trous que le système laissé dans leur éducation. Ce qui est terrible pour nous avec le décès de Sombel, c’est que nous qu’il avait déjà montré était suffisamment motivé pour dépasser tous les obstacles. C’est vraiment une perte énorme pour notre communauté.

Hydro-guerre au Sénégal #EauSecours

Posted in Oh my God!, Politique, Sénégal by hadyba on septembre 28, 2013

Ça fait maintenant plus de 15 jours que la capitale sénégalaise, Dakar, n’a pas d’eau courante. C’est variable. Une minorité de quartiers a eu de l’eau courante durant toute cette période. D’autres en ont à certaines heures de la journée, habituellement entre 4h du matin et 7-8h du matin. La plupart des quartiers, notamment la grande banlieue dakaroise mais pas uniquement, n’ont pas vu une seule goutte d’eau couler du robinet de toute la quinzaine.

Pénurie

Ces coupures ont commencé le 12 septembre, nous sommes aujourd’hui le 28 septembre aucune amélioration n’est en vue. La cause de la rupture de la fourniture d’eau est l’éclatement d’un tuyau qui se trouve dans un village perdu pas très loin du Lac de Guiers. Le village de Keur Momar Sarr est instantanément devenu célèbre et, le Sénégal étant le Sénégal, tout le monde est devenu ingénieur hydraulique spécialisé dans les tuyaux et canalisations. Le consensus semble être que la Société des Eaux (SDE) est fautive. Ce d’autant plus que l’ancienne société nationale des eaux (Sones) a été démantelée en 96 et divisée en deux boites : une privée ; la SDE vendue à Bouygues et une public, la Sones. Personnellement, je me hâterai d’autant moins d’accuser les méchants pillards capitalistes et étrangers qu’il me semble me souvenir que le rôle de la SDE est de vendre l’eau et de s’occuper des petites réparations alors que la Sones serait chargé du gros œuvre ; d’où cette molle justification. La suite nous édifiera. Le Sénégal ne manquant pas de juristes capables de lire un contrat d’affermage.

Ce qui m’a intéressé, c’est l’incompétence avec laquelle notre gouvernement a géré cette crise.

Les 6 premiers jours, il y a eu exactement zéro réaction de la part d’un membre quelconque de cette auguste équipe. Aucun de nos ministres n’a exprimé la moindre compassion envers le peuple qui souffrait et encore moins proposé de solutions. Puis la presse nous a appris que les Sapeurs pompiers avaient été mobilisés pour distribuer de l’eau à nos prétendues personnalités ainsi qu’aux… hôtels !

Plus que l’absence de réaction gouvernementale, c’est cet amalgame entre personnalités et hôtels qui m’a choqué. Notre élite politique actuelle ne partage pas le sort qui est le lot commun du peuple. D’une certaine manière ça peut se comprendre. Des ministres puants ne nous seront d’aucune aide. Mais pourquoi approvisionner des hôtels dans lesquels résident pour la plupart des étrangers de passage ? Précisément parce que ce sont des étrangers qui s’y trouvent. Nous sommes gouvernés par une élite qui méprise le peuple qui l’a élu mais nourrit des complexes face aux étrangers surtout blancs.

Quoiqu’il en soit notre gouvernement a fini par se rendre compte qu’il y avait un petit problème. Nous avons d’abord eu droit au sinistre Latif qui a affirmé que le gouvernement n’était pas fautif, la SDE étant une entreprise privée. Ensuite ce furent les rodomontades de Mimi Touré notre première ministre et les promesses de notre ministre de l’hydraulique. Après avoir été dûment tancée, la SDE a achevé les réparations en début de semaine… pour voir le tuyau exploser de plus belle. Mimi Touré s’est donc rendue à Keur Momar Sarr et s’est fait filmer en train d’engueuler le directeur de la SDE. Elle a promis la fin de l’impunité de la SDE et ordonné au directeur de la SDE de rester dans ce bled pourri tant que le tuyau ne serait pas réparé. J’aurais adoré que le directeur de la SDE lui signale 1) qu’en tant que privé il n‘avait pas d’ordre à recevoir de la première ministre et 2) que c’était l’État et en l’occurrence le ministre de l’hydraulique de l’époque à savoir un certain Macky Sall qui avait commandé ce tuyau problématique pour commencer ! Mais le directeur de la SDE semble être un homme pondéré.

Jeudi alors qu’on espérait un retour de l’eau le lendemain, le tuyau a de nouveau explosé expédiant 6 ouvriers à l’hôpital. Voyant enfin que la situation était grave, notre Président de la République décidât de prendre les choses en main.

Stephen Colbert avait eu une phrase dévastatrice pour Bush après Katrina :

I stand by this man. I stand by this man because he stands for things. Not only for things, he stands on things. Things like aircraft carriers, and rubble, and recently flooded city squares. And that sends a strong message: that no matter what happens to America, she will always rebound—with the most powerfully staged photo ops in the world.

Macky Sall et son équipe ont décidé de montrer au monde que le Sénégal aussi savait mettre en place des photo-ops dignes de Bush Jr. Pour que la référence fut claire, notre Président commença son offensive par une référence à Kartina et par une injonction religieuse digne de Bush Jr : « Quand il y a des difficultés il faut s’en remettre à Dieu. » Puis il continua en menaçant un peu les éventuels fauteurs de troubles : « Ce n’est pas en brûlant des pneus qu’on arrivera à déstabiliser le pouvoir »

Le soir même le Président se fit habiller en militaire par son équipe de com’ et se rendit à Keur Momar Sarr. C’est donc officiel, Son excellence Monsieur Macky Sall, Président de la République du Sénégal, Chef des armées a décidé de faire la guerre au tuyau de Keur Momar Sarr. Mettons donc-les images pour effrayer un peu ce tuyau.

DébarquementMackyen

MiliMacky

Maintenant, cet accoutrement est la chose la plus stupide qu’une équipe de com’ sévissant au Sénégal ait jamais pondue. Et Dieu sait que nous avons eu droit à notre lot de communicants !

D’abord, Macky Sall fait bien 450 kilos ce qui n’est pas génial pour donner l’image d’un chef de guerre. Ensuite, même si au Sénégal nous respectons notre armée, la société n’est absolument pas militarisée et les gens ne sont pas habités par une admiration délirante pour les hommes et femmes en uniforme. Ces derniers sont simplement des citoyens sénégalais, certes fiables et respectables mais pas plus que le reste du corps social. Nous n’avons absolument pas la tentation de voir un militaire prendre le contrôle du pays pour mettre de l’ordre dans les affaires civiles. Nous préférons notre désordre démocratique même s’il produit des dirigeants comme Macky Sall. Enfin, c’est une occasion en or pour les opposants de parler de tentation dictatoriale de la part de Macky Sall. Ils vont affirmer qu’il veut instaurer une dictature militaire et qu’il se prend pour son Excellence Yaya Jammeh.

Le pire dans tout ça, c’est que ça n’effraiera même pas le tuyau de Keur Momar Sarr et que ce tuyau ne se réparera pas tout seul, impressionné par la prestance militaire de Macky Sall… Décidément, ce mandat sera  long !

MackyFatigué

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Macky Sall vs Abubacarr Saidykhan Ceesay

Posted in Sénégal by hadyba on août 15, 2013

Je ne trouve pas vraiment que la société sénégalaise soit à ce point tolérante ni particulièrement accueillante pour l’étranger ou même la simple différence. Il y a certes une coexistence pacifique entre chrétiens et musulmans mais il serait pas exemple inconcevable qu’un Sénégalais actuel se déclare athée et à part chez les sérères, aucune famille sénégalaise n’accepterait qu’un des siens change de religion sans au moins le renier. Notre soi disant accueil bienveillant des étrangers n’est souvent qu’un leurre destiné à les dépouiller méthodiquement, avec un sourire hypocrite et sans aucun scrupule de leur argent. Je ne parle même pas de notre système légal dont le droit de la nationalité ôterait toute velléité de faire la leçon aux français que nous qualifions régulièrement de racistes.

Par un miracle sans doute du à l’activisme de Senghor et à la qualité de nos premiers dirigeants, nous avons réussi à maintenir une fiction prégnante selon laquelle le Sénégal serait le pays par excellence de l’hospitalité. Nous avons même réussi à imposer à tous les journalistes paresseux du monde le label pays de la Téranga. Nous sommes le pays de la Téranga. Nos équipes nationales sont passées de Lions à Lions de la Téranga. Et quiconque veut passer pour un spécialiste du Sénégal n’a qu’à prononcer le mot Téranga ; il nous flatte et passe pour expert. Ce mot teraanga vient du wolof et se traduirait par un mixte entre être hospitalier et faire des honneurs. Supposément, nous n’accueillerions pas seulement les étrangers, nous les comblerions d’honneurs. Bien sûr cela arrive mais l’étranger en question a intérêt à ne pas être trop pauvre et à ne pas trop s’attarder dans nos pattes.

Quoiqu’il en soit, que la téranga soit une réalité ou pas, la vérité était que notre état de droit garantissait jusqu’à très récemment les droits des étrangers en les traitant exactement avec la même indifférence qu’il traite nos concitoyens. Beaucoup de jeunes étrangers vivant ici ne découvraient pas exemple la différenciation des droits entre leurs camarades sénégalais et eux qu’au moment du bac en se rendant compte qu’ils devaient vraiment payer des droits exorbitants pour passer le premier examen universitaire du pays. Le Sénégal étant une démocratie, les hôtes étrangers vivant parmi nous bénéficiaient naturellement des droits dont jouissent les citoyens sénégalais. L’un de ces droits est la liberté d’expression. En tant que citoyens sénégalais nous nous faisons une joie d’agonir nos dirigeants. Nous les élisons pour avoir quelqu’un à blâmer pour ce qui ne marche pas ; ce qui marche étant bien entendu dû à notre génie propre, à nos marabouts ou à toute autre cause que nous choisissons. Bien sûr, les étrangers vivant au Sénégal ont tous les droits de participer à ce sport national. Nous ne faisons pas vraiment de différence entre indigènes et étrangers quand il s’agit de dire du mal de nos politiciens.

Les étrangers ayant le droit d’agonir nos dirigeants, ils ont a fortiori le droit de critiquer les leurs quand ils vivent chez nous. Le Sénégal a une longue tradition d’accueil d’activistes politiques en délicatesse avec leurs gouvernements, que ces gouvernements soient démocratiques ou dictatoriaux. C’est tout naturellement que les étrangers vivant ici se servent de leur liberté d’expression pour critiquer un régime n’acceptant aucune critique interne. Il n’a jamais été question pour aucun gouvernement sénégalais, de Senghor à Wade, de restreindre la liberté d’expression des étrangers. Il eut été en effet paradoxal qu’un chef d’État se faisant traiter de tous les noms par sa propre presse se fasse dicter des lois liberticides par ses collègues étrangers.

Macky Sall semble avoir moins peur du paradoxe que ses prédécesseurs. En effet, depuis son arrivée au pouvoir, le Sénégal semble vouloir renoncer à son label de pays de la Téranga pour complaire aux diktats de despotes que nous n’avons pas élus. C’est maintenant au moins la troisième fois que le gouvernement de Macky Sall s’emploie à éloigner du territoire national un hôte étranger n’ayant d’autre tort que d’avoir usé de sa liberté d’expression. Le Sénégal accueillait depuis des lustres Koukoy Samba Sagna opposant gambien. Dans sa folle jeunesse ce dernier avait fomenté un coup d’État contre Daouda Diawara premier président de son pays. Un corps expéditionnaire sénégalais avait empêché le coup d’État ; le Sénégal avait néanmoins accepté Koukoy Samba Sagna comme réfugié politique. Ce dernier avait même fini par acquérir la nationalité sénégalaise. Nonobstant ce fait le gouvernement de Macky Sall a pris sur lui d’expulser du Sénégal un Koukoy malade causant par là même sa mort au Mali. En mars dernier notre gouvernement nous a fait honte en essayant de complaire au dictateur Tchadien en expulsant Makaila NGuebla vers la Guinée. Cela avait donné l’occasion à la France de nous donner une magistrale leçon de Téranga en l’accueillant comme réfugié politique. L’on aurait cru que notre gouvernement comprendrait que, vues les valeurs et la réputation du Sénégal, essayer de complaire aux dictateurs étrangers en éloignant leurs opposants de notre territoire national n’était pas une bonne idée. Apparemment c’est gens là n’apprennent jamais. PressAfrik nous apprend en effet qu’ils essaient encore une fois d’expulser un réfugié politique Gambien, le journaliste Abubacarr Saidykhan Ceesay.

Présenté comme un journaliste d’investigation, il avait dénoncé l’exécution en Gambie des sénégalais Tabara Samb et Djibril Bâ et a voulu à l’époque organiser une manifestation de protestation. Ceesay était arrêté et emprisonné après sa libération avec l’intervention de l’Ambassadeur des Etats-Unis à Banjul, il s’était refugié à Dakar.
Abubacarr Saidykhan Ceesay
Abubacarr Saidykhan Ceesay

Aujourd’hui, des informations font état de sa possible expulsion vers Banjul car il demeure critique vers les autorités gambiennes.

Au bout de trois expulsions, on peut considérer qu’il ne s’agit pas là d’accidents mais d’une inflexion majeure de la politique diplomatique Sénégalaise. Le Président Macky Sall a clairement décidé que ses relations avec des dictateurs étrangers étaient plus importantes que la tradition sénégalaise qui veut que nous fussions un pays respectueux des droits des étrangers. Cette inflexion a été adoptée sans aucun débat démocratique. Au moment de renouveler le mandat du Président de la République, nous saurons nous en souvenir. En attendant, j’espère que la presse et notre opinion publique se mobiliseront suffisamment pour que M. Ceesay reste au Sénégal.

Le Sénégal est-il un narco-État?

Posted in Sénégal by hadyba on juillet 19, 2013

Je trouve qu’il y a quelque chose de vexant à ce que le Sénégal devienne un narco-état sans que j’en sois prévenu. C’est comme toute cette histoire de Obama qui vient au Sénégal mais qui ne fait aucun effort pour me rencontrer !

Plus sérieusement, du temps de Wade, j’avais eu une discussion avec un ami spécialiste de ces choses là et je lui disais que le Sénégal était bien paradoxal. La condition pour que Wade pille le pays était qu’il nomme à tous les leviers de pouvoir de êtres non seulement incompétents mais totalement dénués de scrupules. Il ne s’en est pas privé et tous les rapports de la Cour des Comptes et des organisme étatiques chargés de signaler les faits de corruption montraient que les gangsters de Wade ne se privaient pas de piller le pays avec encore moins de subtilité que le Président et sa famille. La presse sénégalaise, étant bien plus libre que la française, ne se privait pas de signaler ces turpitudes même si elles étaient royalement ignorées par notre justice aux ordres. Au moins deux États voisins du Sénégal (la Guinée Bissau et la Gambie) étaient devenues des plaques tournantes du trafic de drogue. Le paradoxe sénégalais que j’identifiais était que le Sénégal ne s’était de toute évidence pas transformé en narco-état. Je n’arrivais pas à comprendre une aussi anormale vertu de la part de la bande de gangsters dont le président Wade s’était entouré. Notre hypothèse était que le Sénégal était bien trop sous la coupe de la France et des USA pour que cette ligne rouge soit franchie.

À présent, il y a deux bonnes raisons de croire que le Sénégal est bien un narco état mais que, aussi vexant et douloureux à envisager que ce soit pour moi, je n’en ai pas été informé.

La première raison est l’épisode de ABC. Alioune Badara Cissé, ancien ministre des affaires étrangères et très proche du Président Macky Sall avait été viré sans ménagement du gouvernement. Peu après la presse (un exemple…) avait commencé à dire qu’il l’avait été parce qu’il avait des accointances avec un trafiquant de drogue nigérian incarcéré à Saint Louis. Ça m’avait paru tellement énorme que j’avais mis ça sur le compte des exagérations habituelles d’une presse trop libre. Quelle ne fut ma surprise de prendre un verre à Paris avec un prof spécialiste du Sénégal et de me voir confirmer que non seulement c’était vrai mais qu’en plus c’étaient les américains qui avaient intercepté ses conversations et exigé sa tête. Merci Prism :-) !

Seconde raison de se poser des questions. Bien avant que cette histoire n’éclate un ami m’avait confié qu’après avoir arrêté un trafiquant de drogue, le nouveau chef de notre service antidrogues (le Commissaire Keita) s’était vu proposé de reconduire le même deal que le trafiquant de drogues avait avec son prédécesseur. Quel deal donc? interrogea le commissaire alléché  Vous me confiez toute drogue que vous saisissez et je la revends pour votre compte ! Lui fut-il répondu. Le commissaire stupéfait écrivit vertueusement un  rapport retranscrivant ce dialogue et le transmit à qui de droit. Maintenant, il faut savoir que le prédécesseur en question (le Commissaire Niang) était entre temps devenu Directeur Général de la Police Nationale ! Que se passa-t-il donc ? Le vertueux commissaire Keita se fit relever de ses fonctions et on essaya de faire passer toute cette histoire pour un règlement de comptes entre flics. Sauf que la presse a eu vent de l’affaire et qu’apparemment Interpol et les services US s’intéressent à notre DGPN.

Au total, nous avons deux cas de personnes très proches du cœur du pouvoir sur lesquels des soupçons de narcotrafic se portent. J’ai tendance à penser qu’un cas isolé peut être ignoré mais que quand il y en a deux, ça devient suspect. Certaines questions se posent. Pourquoi n’y a-t-il jamais eu de procédure judiciaire dans le cas ABC ? Pourquoi la première réaction de notre gouvernement a-t-elle été d’essayer d’étouffer toute cette histoire ? Y a-t-il de vraies enquêtes de moralité avant que notre Président de la République ne nomme ministre et hauts fonctionnaires ou bien le fait-il au gré de ses humeurs ? Et enfin, le Sénégal est-il -et jusqu’à quel point- gangrené par des réseaux trafics de drogue qui seraient  nichés au cœur du pouvoir ? Si ces questions ne sont pas franchement posées et si une réponse claire n’est pas apportée à chacune d’elles, il sera logique de penser que nous sommes un narco-état à l’instar de la Gambie et de la Guinée Bissau… auquel cas, le commissaire Keita (et dans une moindre mesure l’auteur de ce post) pourrait bien être victime d’un accident pas très accidentel :-)

Faites le calcul

Posted in France, immigration, Sénégal by hadyba on juin 21, 2013

Une chose intéressante dans cette histoire de renonciation par Mme Dramé au visa qui lui a été attribué par le Consulat de France à Dakar est ce que révèle la réponse du consul. Il répond entre autres que:

Le consulat traite 32 000 demandes de visas par an, chaque préposée reçoit 35 à 40 personnes par jour

Maintenant, regardez cette fiche. Un visa coûte autour de 30 000 Francs CFA. Cela veut dire que les visas rapportent à l’ambassade de France au Sénégal 32 000×30 000= 960 000 000 de Francs CFA = 1 476 923, 08 d’euros.

Si comme Mme Dramé ou moi vous savez calculer et savez parfaitement que la plupart des demandeurs se voient refuser leur visa de manière arbitraire par un Consulat qui gardera quand même le fric, alors, je comprends qu’un guichetier qui vous regarde de travers, vous énerve. Des gens qui rapportent à une administration 1 million d’euros annuel sont en droit d’en attendre de la reconnaissance. Ce n’est clairement pas avec reconnaissance qu’on m’a traité quand je suis allé au Consulat de France à Dakar, bien au contraire. Peut être est-ce ça le vrai problème plutôt que de savoir si Mme Dramé a été insultée ou non comme se le demande M. le Consul:

le contact a peut-être été froid, peu cordial. La seule chose que je sais c’est qu’il n’y a pas eu d’insultes.

Mme Dramé contribue à redéfinir les termes de l’échange et c’est une bonne chose. Nos autorités devraient en prendre la graine.

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